Esclavagisme et déchéance de nationalité

A quoi pourrait bien servir la déchéance de nationalité, qui, dans l'immédiat, ne sert qu'à diviser la société, alors même que, comme le montre l'historien de l'immigration et de la nationalité, Patrick Weil, appliquée à l'esclavagisme non seulement elle n'a servi à rien mais, en plus, n'a jamais pu être mise en pratique ?...

Dans son excellent ouvrage publié aux éditions Grasset, en juillet 2015, sous forme de dialogue avec le journaliste du Monde, Nicolas Truong, Le Sens de la République, l’historien de l’immigration et de la nationalité, Patrick Weil, par ailleurs directeur de recherche au CNRS, développe un propos extrêmement intéressant qui prend un relief tout particulier dans le débat actuel. Dans le chapitre 3 intitulé, Liberté pour l’histoire ou permis d’amnésie ?, Patrick Weil entreprend de remettre à leur place les historiens et diverses personnalités — 21 au total, les nommer n’aurait strictement aucun intérêt et n’apporterait rien à ce billet, on peut toujours se reporter à la page 49 du Sens de la République — qui s’étaient indignés, en 2001, lors du vote de la loi Taubira, que la traite des Noirs par les Européens fût considérée comme un crime contre l’humanité, ce qui, pour les 21 précédemment évoqués, induisait une regrettable comparaison avec la Shoah. Françoise Chandernagor, vice-présidente de Liberté pour l’histoire, s’était même aventurée à déclarer que « les concepts de crime contre l’humanité — 1945 à Nuremberg — et de génocide — 1948 à l’ONU —sont récents » (p-50) ce qui impliquerait, pour elle comme pour Pierre Nora, qu’il ne saurait y avoir de rétroactivité appliquée à l’esclavage. 

Or Patrick Weil affirme qu’ils ont historiquement tort et que « par paresse, ils n’ont pas fait leur travail d’historien », puisque le 27 avril 1848, le gouvernement de la République abolit définitivement l’esclavage, sur la base du rapport de Victor Schœlcher, et déclare l’esclavage « crime de lèse-humanité » et « défend à tout Français de posséder, d’acquérir, de vendre des esclaves ou de participer même indirectement au trafic de la chair humaine, sous peine de perdre sa nationalité. » Or, précise l’historien de l’immigration et de la nationalité, cette peine n’a jamais été appliquée. Voilà donc une information qui ne manque pas d’intérêt dans le débat qui émeut, à juste titre, les défenseurs de la démocratie et dans lequel  les coups de menton matignonesques remplacent abondamment l’argumentation et la réflexion. 

 

Donc, s’il est acquis que l’esclavagisme a bien été et demeure un crime contre l’humanité, il est avéré que la mise en place de la déchéance de nationalité, qui devait punir tout esclavagiste de français, n’a jamais pu être mise en pratique. A l’heure où le pouvoir exécutif essaie, par tous les moyens, de faire croire à l’opinion publique que la déchéance de nationalité est l’arme absolue pour débarrasser le pays des terroristes potentiels, en mettant honteusement au pilori tous les binationaux sans exception, ce rappel historique de Patrick Weil constitue un rappel à la raison.

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