On décolonise les Arts à Chaillot

Le samedi 23 avril, le théâtre de Chaillot ouvrait ses portes à l'association Décoloniser les Arts pour sa première rencontre publique. Le nombre important d'inscriptions à cette rencontre a obligé le théâtre et les organisateurs a se déplacer dans le grand et beau foyer du théâtre, tout un symbole pour un public de créateurs racisés qui se sent exclu des lieux culturels en France.

Le public s'empare des slogans de Décoloniser les Arts © Crédit photo Darnel Lindor/D'ailleurs et d'ici Le public s'empare des slogans de Décoloniser les Arts © Crédit photo Darnel Lindor/D'ailleurs et d'ici
Créée en décembre 2015, l’association est née du sentiment de frustration qui, petit à petit se transforme en colère, chez ceux qu’elle a choisi d’appeler les racisés, à la vue des difficultés que rencontrent, pour faire naître, connaître et circuler leurs créations, les artistes français, fils et filles de maghrébins et d’asiatiques, fils et filles d’africains et d’antillais. La naissance de cette association a été immédiatement accueillie avec enthousiasme par ceux que ses questionnements interpellent, mais bizarrement suivie d'un étrange silence dans ce qui est communément appelé "la profession".

Les inscriptions ont été très nombreuses - près de deux cents demandes de participation - et finalement, ce sont cent cinquante personnes  de toutes origines et de tous les domaines artistiques, ainsi que quelques journalistes, qui se sont retrouvé.e.s dans le très beau foyer du Théâtre National de Chaillot, se partageant chaises et coussins et faisant preuve d'une belle écoute et d'un grand désir de s'exprimer.

Que signifie Décoloniser les Arts ?

Tel était premier thème de débat proposé par l’association aux 150 personnes venues prendre part à la rencontre. Une première prise de parole des membres de l’association, suivie d’un court moment d'échange avec le public, dans la mesure où il était prévu d'accorder à ce dernier une heure pleine de libre expression.

Tout d'abord, en quoi les arts sont-ils "colonisés ? Trois intervenantes pour aborder cette question : Marine Bachelot Nguyen, Eva Doumbia et Karima El Kharraze.

En quoi les arts sont-ils colonisés ?

"D'un point de vue socio-économique, les arts sont, comme le reste des domaines, toujours inscrits dans un système inégalitaire post-colonial. Le pouvoir, l'argent, les postes de responsabilité, de décision et de programmation sont aux mains d'une majorité blanche. Les moyens de production, les fenêtres de visibilité sont moindres pour les artistes racisés et leurs oeuvres. La multitude des racisés est trop peu  présente et représentée.
L'économie du spectacle vivant perpétue aussi un système colonial, par exemple dans son rapport aux artistes étrangers des anciennes colonies : salaires inférieurs, conditions de travail peu respectueuses des personnes...
D'un point de vue symbolique, les arts sont colonisés tout simplement parce qu'ils se sont forgés à travers une histoire coloniale et postcoloniale, qu'ils véhiculent parfois un imaginaire et des représentations teintées d'exotisme ou de stéréotypes raciaux. Le théâtre, la danse, les arts plastiques ou le cinéma sont des arts de la représentation façonnés et traversés, chacun à leur endroit, par l'histoire coloniale.
La colonisation a créé des chocs et des brassages, des rencontres, des appropriations culturelles et des métissages artistiques, dont nous, comme les arts que nous pratiquons, sommes héritiers.

Par ailleurs, l'usage courant ou institutionnel du mot “diversité” pour désigner les racisé.e.s est révélateur d'une pensée politique postcoloniale, qui désigne la blancheur comme norme principale dominante, et les autres comme “divers”. Une véritable diversité serait celle qui inclut l'éventail de toutes les couleurs de peaux et de toutes les origines.
Le langage est piégé, nous devons y prendre garde."


Et donc, décoloniser les arts, ce serait quoi ?


- Oeuvrer à une redistribution de l'argent et des moyens de production
- Favoriser la visibilité des artistes racisé.e.s et de leurs oeuvres, y compris par de l'action positive et des objectifs chiffrés
- Revendiquer mordicus la légitimité des artistes racisé.e.s dans ce qu'on appelle l'universel (point développé plus loin)
- Revendiquer des points de vue et des récits situés (point développé plus loin)
- Constituer et inventer des modèles et des représentations qui échappent et transcendent les stéréotypes racistes, qu'il s'agisse de racisme insultant ou de racisme bienveillant (tous deux également réducteurs).
Tous les interprètes racisés qui passent des castings savent combien la vision des Noirs, des Arabes, des Asiatiques y est caricaturale, réductrice, enfermante, teintée de racisme, d'exotisme, de colonialisme.
Il faut sortir les racisé.e.s des réductions et des assignations où la société, l'art et les fictions majoritaires  essaient de les reléguer : forcément pauvres, victimes, illettrés, exotiques, trafiquants ou migrants, souriants, bons en maths, ayant le rythme dans la peau, exagérement soumis ou exagérément colériques, etc etc...
Il faut oeuvrer donc au changement des représentations : élaborer dans les fictions des personnages racisés positifs, complexes,  originaux, échappant aux stéréotypes, qui puissent être source d'identification, de reconnaissance, d'inspiration.
C'est un chantier ambitieux pour les auteur.e.s, scénaristes, créateurs-trices en tous genres.
Ce changement des représentations est un auxiliaire de nos émancipations, racisés comme non-racisés."

 Constats et propositions

La deuxième prise de parole, plus longue, portait sur les constats sur les exclusions, résultant d’une analyse attentive du monde culturel et les propositions pour changer cet état de faits. Le constat est sans appel et a déjà été exprimé dans la longue lettre que l'association Décoloniser les Arts a fait parvenir à 300 directeurs de théâtres, de festivals et d'écoles : les racisés sont désespérément absents des lieux de décision, et des directions, souvent cantonnés au ménage et à la sécurité dans la très grande majorité et leur présence demeure problématique sur les plateaux.

Les propositions énumérées par domaine artistique (danse, arts plastiques, audiovisuel, théâtre, littérature) ont été suivies de deux temps d’échange distincts.

Un exemple, celui des porteurs et porteuses de projets :

"Porteurs de projets et metteur.e.s en scène : constats et propositions


Notre comptage et notre analyse des plaquettes de saison des scènes labellisées (Théâtres nationaux, CDN, Scènes nationales) l'a prouvé : la présence des metteur.e.s en scène racisé.e.s dans les programmations des théâtres est très mince. La présence de metteur.e.s en scène racisé.e.s de nationalité française est encore plus mince.
Cela illustre certainement que le théâtre - art de la parole, de la pensée, art de la Cité et du politique - reste quelque part dans l'imaginaire collectif réservé aux Blancs. Que la mise en scène - art de la création et de l'organisation d'un monde sur le plateau, art de la direction d'interprètes - reste aussi dans les esprits une prérogative blanche.

En tant que metteur.e.s en scène et porteurs de projets racisés, nous avons souvent beaucoup de difficultés à trouver des moyens de production pour nos spectacles, puis à les diffuser. On nous renvoie bien souvent que nos paroles et nos projets sont “séduisants, intéressants, singuliers”, mais quand même “un peu particuliers, un peu trop politiques, un peu trop communautaires, pas suffisamment universels...”. Que nos oeuvres ne concernent pas vraiment tout le monde. Ou alors qu'elles sont soupçonnables, parce que nous sommes trop directement concernés par les questions que nous traitons...
Il est donc temps de trouver les moyens de contrer ce type de discours, d'oeuvrer à changer la culture des programmateurs.

  • Changer les imaginaires et la culture des professionnels, revendiquer l'universel et les points de vue situés

Si l'on veut que l'universel ne soit pas juste un universalisme blanc, masculin, bourgeois, colonial, occidental, etc. il faut dénoncer sa prétendue objectivité, sa fausse neutralité. Et travailler à élargir, décentrer, déborder cet universalisme. Le véritable universel, c'est la somme de tous les particularismes, la polyphonie de tous les récits, le croisement de voix et de corps multiples, la somme infinie des subjectivités et des points de vue. On n'aura jamais fini d'élargir et d'agrandir la notion d'universel – si l'on veut que ce mot soit humain et légitime.
De même, le fait que nos points de vue soient situés, enracinés, que nous soyons intimement concernés par ce dont nous parlons, est une force.
C'est le pouvoir blanc qui nous a constitués comme racisés. Notre conscience de nous-mêmes est conditionnée par ce regard qui nous altérise, qui nous altère, nous invisibilise, nous destabilise, qui voudrait nous faire taire, qui nous illégitime. Ce regard pèse sur nous.
Alors oui, nous sommes conditionnés par nos noms, nos couleurs de peaux, nos cultures et nos origines (aussi bien d'ailleurs que par notre sexe, notre genre, par nos identités sexuelles).
Oui ces particularités pèsent souvent sur l'art que nous fabriquons, elles le façonnent. Oui nos points de vue sont situés. Oui nous sommes directement concernés par ce que nous racontons, jouons, créons.
Et c'est précisément cela qui constitue la légitimité de notre parole et de nos oeuvres. Leur ancrage, leur puissance politique et esthétique. Nous en portons, des silences, des hontes, des complexes de racisés, des colères et des révoltes. Retournons le stigmate. Faisons de nos particularités une force et une fierté, pas une entrave.

  •  Exiger qu'il y ait davantage d'artistes racisé.e.s comme artistes associé.e.s dans les théatres labellisés (nos statistiques montrent qu'ils sont très peu nombreux) comme dans les autres théâtres et lieux d'art et de culture.

 

  • > Tirer des enseignements du combat du mouvement  HF et exiger des objectifs chiffrés : 10 ans après le rapport Reine Prat, tout le monde dans le milieu culturel est conscient des inégalités femmes-hommes dans les arts et la culture. Pour autant, les chiffres de la part des femmes dans les programmations n'ont pas évolué: ils ont stagné voire régressé. Ceci malgré les Saisons égalité, malgré la charte que de nombreux théâtres ont signé, pour montrer leur bonne volonté ou faire bonne figure.

Sans objectifs chiffrés concrets, sans volontarisme, sans mesures incitatives voire coercitives de la part de l'Etat et des tutelles, les chiffres ne bougeront pas.
Soyons attentifs à ne pas rester uniquement sur la prise de conscience, et à passer au changement en actes.

  • > Parvenir à diriger des lieux. Un dilemme est parfois apparu dans les discussions des membres du collectif : faut-il investir l'institution, ou créer des théâtres et des lieux qui soient propres aux porteurs de projets racisés? (On a l'exemple des community theaters qui se sont développés aux USA, au Québec, en Angleterre)

Ce dilemme n'en est pas forcément un : la stratégie d'occupation du terrain peut être multiple. Il est légitime que des artistes racisés soient directeurs de CDN ou de Théâtre national. Il est légitime aussi d'avoir envie de créer des lieux où des racisé.e.s travaillent, se racontent et se représentent. Si bien sûr ces lieux sont dotés de moyens, choisis et vécus comme un projet, et non comme un ghetto.

  •  Créer des endroits d'échange entre porteurs de projets et metteur.e.s en scène racisé.e.s. Il serait précieux et important de créer des espaces de dialogue, de partage, de soutien mutuel, de discussions sur nos projets, nos spectacles, nos problématiques esthétiques et politiques, nos points communs et nos différences, les obstacles auxquels nous devons faire face, nos stratégies. Des espaces de conscience commune, de solidarité, d'empowerment, qui renforcent notre réflexion et brisent la solitude ou l'individualisme dans lequel sont souvent réduits les artistes.

Un premier temps d’échange a suivi, autour des propositions développées par Décoloniser les Arts et un autre, plus long, qui visait à permettre aux personnes présentes de faire leurs propres propositions, en vue entre autres d’une rencontre prévue au ministère de la Culture le mercredi 27 mars, avec Irène Basilis, directrice adjointe de la ministre de la culture.

Des propositions « d’actions pirates » ont également été faites car l’association ne compte pas se cantonner à l’attente des retours des institutions sur ses propositions.

Des ateliers ont également été constitués, sur proposition à la fois des membres de l'association et du public présent (Lexique, questions juridiques, communication, actions à venir...) chacun pouvant s’inscrire selon son centre d’intérêt. Ces ateliers seront formalisés à court terme et se réuniront afin de poursuivre la réflexion et d’avancer d’autres propositions.

Les textes des interventions du samedi 23 avril seront disponibles sur le blog Médiapart « Décoloniser les Arts » ainsi qu'un  compte-rendu de la rencontre avec le ministère de la culture.

 Pour l'équipe de Décoloniser les Arts

 

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