Billet de blog 22 janv. 2010

Disaster Recovery, 2/2: après le désastre

Sarah Faro
Multiples
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Conclusion du premier épisode : le risque zéro n’existe pas mais on peut se prémunir en adoptant des plans d’action pour éviter un trop grand impact sur les collections. En théorie. Dans les faits, un énorme écueil. Qui a les moyens de faire des plans, d’en tester la validité, de mettre en place des procédures de préservation ? Drambora, la méthode d’audit du risque pour les collections numérisées a été testée par des bibliothèques italiennes, hollandaises, anglaises, allemandes, estoniennes, écossaises... européennes donc.


On arrive à la situation ahurissante où ceux qui risquent le moins sont les mieux protégés laissant les plus vulnérables parfaitement démunis.

Situation, car comment passer à côté en ce moment? Haïti. Catastrophe naturelle il y eut. Colossale, dévastatrice, inouïe, quoique parfaitement prévisible. La situation de l'île, les plaques nord-américaine et caraïbe qui se frottent...enfin cette géographie évidente. Tout est tombé, la culture devrait rester, selon Dany Laferrière. Mais non. Les livres, les archives, les oeuvres sont tombés aussi. Le numérique nous met dans une posture étrange: la numérisation sert à conserver les ouvrages, les archives, à les préserver de la détérioration (dans une certaine mesure). Toutefois, l’objet numérique qui en découle est lui aussi fragile, éphémère, éminemment périssable. Plus encore que l’original qui a traversé des siècles parfois! Pour conserver du numérisé, du numérique, encore aurait-il fallu en avoir. Pas question de penser «conservation numérique» dans ce contexte. A ma connaissance, Haïti n’a pas bénéficié de grands programmes de numérisation des archives ou des ouvrages.


Tout ce que nous avons dit sur la gestion du risque, les règles de conservation, s’appliquent tant aux données numériques qu’aux données physiques.
Le séisme a probablement détruit les originaux: archives, ouvrages, oeuvres. Même s’il est encore trop tôt pour faire un bilan, ou connaître l’ampleur des dégâts, premier bilan, forcément lacunaire, 70% du bâtit a disparu, selon les estimations. Mais il ne s'agit pas vraiment de compte. Le 26 janvier, des nouvelles indiquent que les Archives nationales, la bibliothèque nationale, Bibliothèque haïtienne des Pères du Saint-Esprit / San Martial, Bibliothèque haïtienne des Frères de l'Instruction Chrétienne / Saint Louis de Gonzague ne sont pas effondrées. Il faudra se rendre sur place pour connaître l'ampleur des dégâts.


Haïti fut Saint Domingue dès le 16ème siècle. Comme dans les autres colonies, les français venaient pour faire les «36 mois», ou sur lettres de cachet, ou encore comme soldats avant de pouvoir soit acheter une terre soit rentrer en France. Elle devint Haïti et indépendante en 1804. Entre temps, une quantité phénoménale d’écrits, d’archives. Les originaux sont aux archives nationales au centre des archives d’outre-mer à Aix, des copies microfilmées sont à Paris, dans de nombreuses universités américaines et en Haïti. Sublimes séries de correspondances au départ dans les Archives des Affaires étrangères séries B,C9 et CC9 après 1789, archives de la Marine aussi. Bien documentée cette période coloniale. Oui mais...ce qui fait la vie d’une colonie, ce sont surtout les archives notariales, les minutes des procès, les papiers des diocèses, les archives des ordres religieux. Tout ceci reste dans le pays. A la Nouvelle-Orléans: des liasses non classées, non inventoriées, parcellaires donnant à entendre la parole de ceux qui ne disaient rien: le peuple, les femmes, les esclaves à la faveur d’un conflit ou d’une naissance ou d’un mariage. Mieux structurés, les registres d’Etat Civil conservés aux Archives Nationales. Sans compter tous les manuscipts du 16ème, les transcriptions de traditions orales, de vaudou, les récits de voyages...

Inquiétude alors puisque la plupart des couvents, des écoles, des édifices religieux ont été détruits. Aucune nouvelle encore des archives nationales. Pour la période post-coloniale, qui alimente l’histoire de l’indépendance de ce pays, les sources sont en Haïti. Toutes. Vers une histoire parcellaire, extrêmement dure à écrire à l’avenir si les pertes étaient trop importantes. Espérons que les Mormons dans leur absolu besoin de baptiser tous les êtres humains auront microfilmé une quantité importante des archives. A vérifier.
Il ne faut pas sous-estimer ce drame, certains faits ne pourront jamais être connus ni transmis, c'est tragique. Destruction des documents, soit.

Mais cette tragédie, dans ce pays-ci, justement pose d’autres problèmes. Les institutions culturelles et patrimoniales sont animées par des femmes et des hommes dont une partie a dû périr ou être blessée. A très court terme, il y aura un manque de personnel dans une période où il sera fondamentalement nécessaire. Après Katrina, il avait fallu un travail colossal des volontaires pour remettre les livres en rayonnage. Pas pour inventorier, réparer ou numériser, non simplement pour replacer les livres sur des étagères. La tâche en Haiti sera infiniment supérieure. Il faudra probablement des années pour remettre toutes ces institutions en état de fonctionnement optimal. Mais qui le fera? Coopération internationale, probablement. La formation sur place sera difficile puisque des universités et des instituts de formation ont été détruits, et des bibliothèques, musées et archives plongés en plein chaos.

Que faire?
Prendre la mesure de la catastrophe: des instituts sont à pied d’oeuvre comme le National Institute for Conservation mais surtout l'IFLA et le Blue Shield, sorte de Croix-Rouge patrimoniale. Il y a de nombreuses procédures établies, validées, bonnes pratiques. Les professionnels ne devraient pas être démunis dans la réponse à apporter sur place. Inventorier, répertorier, puis récupérer ce qui peut l’être. Agir, pour aider Haïti à reconstruire son tissu patrimonial et culturel : formation des professionnels, aide à la conception de bâtiments patrimoniaux ( non ce n’est pas qu’un travail d’architecte!), restauration des documents, renouvellement des collections quand cela est possible. Bibliothèques Sans Frontières est déjà très active. Mais éviter la privatisation aussi dans ce domaine. Un exemple : des archives endommagées, qu’il faudra numériser, une firme qui cherche à s’approprier le patrimoine mondial, sans expérience dans les archives, un bon terrain pour Google. Vigilance. Mais pour l'heure, évaluer, sécuriser et "apporter une première réponse aux besoins les plus urgents (bâchage et sécurisation des bâtiments les plus sensibles notamment)" selon BSF.

Le plus important est de contrer l'ingérence, la mise sous tutelle, de laisser les haïtiens maîtres de leur patrimoine et de leur culture. Comme le prône le texte pour la reconstrcution du système éducatif haïtien: "Il faut éviter que le réseau éducatif soit reconstruit sur des initiatives dispersées, lancées par des nations, des organismes, ou des individus. "

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