RENCONTRE AVEC AUDREY JOUGLA

Tu as écrit "profession :animal de laboratoire"Éditions Autrement, 2015
,comment as tu réussi à infiltrer des laboratoires?

J’ai travaillé sur un mémoire de recherche en philosophie sur l’éthique animale et la question du mal nécessaire. Car c’est bien ce fameux « mal nécessaire » qui est immédiatement invoqué lorsqu’il s’agit de justifier la souffrance des animaux de laboratoire par ceux qui les utilisent.

C’est grâce à ce mémoire que j’ai pu insister pour rencontrer ceux qui expérimentaient ou travaillaient dans des firmes d’élevage d’animaux de laboratoire par exemple, puis, au bout de longues semaines, réussir à voir les animaux et les expériences. J’ai aussi eu plusieurs échanges, et ce n’est pas dans le livre, avec le Laboratoire d'éthique médicale et de médecine légale pour comprendre ce tabou et sujet de société.Ma démarche était d’interroger, de questionner ceux qui font souffrir les animaux ­— pour le dire crûment. Je m’interrogeais sur la réalité des expériences et le quotidien de ces animaux que l’on ne voit jamais, mais aussi sur les justifications personnelles qu’avancent les chercheurs, animaliers ou vétérinaires. Évidemment, ce fut long, compliqué et très décourageant. Toute cette partie est très raccourcie dans le livre dans le but d’arriver rapidement sur l’enquête elle-même.

Mais le plus compliqué, pour moi, fut d’être convaincante dans ma démarche auprès de mes interlocuteurs et ne laisser filtrer aucune émotion. C’était une totale négation de mes convictions personnelles, lesquelles j’ai du  mettre de côté pendant ce temps.

 Pourquoi ton choix s'est-il porté sur un laboratoire et pas un abattoir?

 

Affronter les laboratoires ce n’est pas seulement faire face à la souffrance animale : c’est aussi devoir faire face à la complexité scientifique, médicale, technique, d’un monde où l’on se sent forcément ignorant si l’on n’est pas scientifique soi-même.

Avec mes recherches en éthique, j’ai pensé que j’étais armée. J’ai aussi lu des protocoles de recherche au préalable, pour tenter de parler le langage scientifique, en quelque sorte, au tout du moins suffisamment pour comprendre ce qu’on m’expliquait. Je ne dis pas que c’est plus facile de rentrer dans un abattoir que dans un laboratoire, mais que j’étais plus proche du profil pouvant rentrer dans un laboratoire que dans un abattoir alors.

Quant à ma révolte et mon intérêt particulier pour les animaux de laboratoire : les raisons sont lointaines et personnelles mais ça, je ne l’ai compris qu’à la fin de mon enquête…

 

Peux tu nous dire combien il y a en France de laboratoires qui testent sur les animaux et leur localisation?

Il n’y a pas que des laboratoires, au sens strict du terme : il y a des instituts de recherche publics, des écoles vétérinaires, des facultés de médecine, des centres de recherche militaire, de toxicologie, de primatologie, des centres de recherche agronomique ou d’expérimentation en infectiologie animale… Finalement le terme de laboratoires est réducteur. Certains de ces lieux sont connus et ont pignon sur rue, car il s’agit de firmes privées ou de grands instituts publics, localisables, mais d’autres sont bien plus secrets. Et pour des raisons juridiques et de confidentialité, je préfère rester évasive sur cette question

As tu rencontré des personnes qui doutaient de l'utilité de leur(s) expérience(s) sur les animaux?

Les chercheurs que j’ai rencontrés ne doutaient jamais de l’utilité de leurs expériences, mais pouvaient porter un regard bien plus critique sur des expériences qu’ils ne pratiquaient pas eux-mêmes. Par exemple, des chercheurs en recherche fondamentale mettaient en cause les recherches concernant les nouveaux médicaments n’ayant pas de nouvelles molécules. Autre exemple, alors que je questionnai l’utilité de la recherche agronomique, on m’expliqua qu’il s’agissait, schématiquement, d’améliorer les animaux pour les conditions d’élevage par exemple… donc pour leur propre exploitation.

Finalement, je me suis aperçue que la science ne juge jamais les expériences pratiquées comme inutiles et elle ne reconnaît jamais qu’on aurait pu éviter tel ou tel protocole. Mais il y a clairement des catégories entières de recherche dont on peut interroger l’utilité. Il faut aussi savoir que les résultats des expériences ne sont pas mutualisés par les firmes, alors que c’est le cas pour les essais cliniques (sur l’homme). Et des expériences sont aussi menées sur les animaux dans le but de produire des publications pour les chercheurs : de quel degré d’utilité parle-t-on alors ?

 

 Quelles sont les alternatives à ces tests?

 

Il y a les méthodes in vitro, les méthodes ex-vivo (des tissus humains issus de biopsies ou de corps remis a la science), les modèles biomathématiques, qui peuvent prédire la toxicité de nouvelles molécules, la 3D in vitro, qui permet d’obtenir des modélisations de maladies humaines, et deux nouveautés : les organes sur puce et les micro-organes. Ces organes sur puces anticipent les réactions d’un organe isolé mais aussi l’interaction des organes entre eux : à terme on obtiendra un humain virtuel ou micro humain.

Cet été un mini-cerveau humain a été produit par les équipes de Rene Anand, professeur de chimie biologique à l’Université de l’État d’Ohio, avec cet espoir immense pour les chercheurs et les malades, notamment pour des maladies comme Alzheimer : il s’agit bien d’un cerveau humain et non de celui d’un animal

Malheureusement, selon le rapport Francopa[1], en 2009 en France 84% des laboratoires du CNRS et de l’Institut des sciences biologiques utilisent ces méthodes alternatives en complément, et seulement 13% des laboratoires interrogés les utilisent en remplacement des animaux. Il existe aussi des méthodes alternatives qui ne sont pas utilisées, malgré l’obligation de la Directive européenne appliquée en France depuis 2013.

Les rushs que tu as faits en caméra cachée seront ils accessibles prochainement?

En effet, j’ai plus de 10 heures de rushs et j’aimerais vraiment pouvoir les exploiter. Il y a des interviews éloquentes, des aveux assez surprenants, et bien sûr des séquences avec les animaux. J’espère pouvoir faire un montage prochainement et le diffuser, que ce soit pour la télé ou le web, car il faut que ces images circulent.

 

Depuis la parution de "profession : animal de laboratoire" as tu eu des intimidations?

Je dois vous avouer que je n’étais pas rassurée avant la parution. Au début, je me suis posée la question de publier sous un pseudonyme. Depuis la sortie, des commentaires virulents ou agressifs circulent évidemment sur la page du livre. Des expérimentateurs ou des entreprises qui vivent de l’expérimentation animale consultent aussi régulièrement mon profil LinkedIn, par exemple. Ce n’est jamais rassurant d’être dans la position de celui qui dénonce. J’en profite pour remercier les éditions autrement, qui ont eu le courage aussi de publier et de soutenir cet ouvrage.

Mais surtout, les laboratoires ou les instituts de recherche, qui financent la publicité de certains groupes de médias, exercent une pression réelle pour ne pas parler du livre : les annonceurs font pression sur les rédactions pour que ce sujet et ce livre soient étouffés. Et je ne pensais pas que ce serait à ce point. Cela prouve finalement que ce livre dérange et que nous touchons là un tabou et des intérêts qui dépassent largement la souffrance animale…

 

Merci à Audrey pour son livre dont les droits d'auteur vont aux 4 associations

IC:https://www.google.fr/?gws_rd=ssl#q=international+campaigns

CCE2A:http://ccea.fr/

ANTIDOTE EUROPE:http://antidote-europe.org/

PROANIMA:http://www.proanima.fr/

Et pour en savoir plus:https://www.facebook.com/animaldelaboratoire

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[1] Rapport du groupement d’intérêt scientifique Francopa, plateforme française créée en 2007 pour le développement des méthodes alternatives en expérimentation animale, État des lieux des méthodes alternatives dans le domaine de l’expérimentation animale en France, 2010.

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