Second tour précipité, syndrome des maladies de la démocratie

La volonté du pouvoir et des maires sortants de précipiter un second tour sans campagne est le syndrome des lacunes de la démocratie actuelle, en particulier municipale.

Par Bénédicte Monville, élue d'opposition écologiste, conseillère régionale, tête de liste Bien Vivre à Melun (77) et Véronique Dubarry, élue d'opposition écologiste, candidate sur la liste L'Île Saint-Denis debout (93). Elles sont membres de Pour l'écologie populaire et sociale (PEPS)

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Depuis quinze jours la pression médiatique est savamment organisée pour que soit organisé avant la fin juin le deuxième tour des élections municipales. Rapport « scientifique » opportun et peu crédible avançant que le 1er tour n’aurait eu aucun effet sur le développement de l’épidémie, confidences de l’entourage du chef de l’État et des dirigeants de La REM à des journalistes, jusqu’à la tribune dans le très macronien Journal du Dimanche de maires sortants qui ont hâte de ne pas sortir.

Le président de la République a hâte de tourner la page pour nous vendre un soi disant troisième temps de son mandat. Et pour cela, il faut liquider les élections municipales.

L’argument principal est aussi pauvre que réversible, mais il est le symptôme de combien la démocratie est malade, en particulier dans les communes.

Puisqu’on peut acheter son poisson et son pain, aller dans des petits musées, que les travailleuses, les travailleurs et les enfants peuvent risquer de se faire contaminer dans les transports en commun, les écoles et les entreprises, on pourrait bien voter. Puisque ces choses sont possibles, pourquoi une chose aussi importante que voter ne serait pas possible ?

Et bien justement parce qu’une élection ne se résume pas au jour de l’élection et aux opérations électorales. Celles et ceux qui plaident pour un deuxième tour en juin, ont-ils oublié qu’une élection c’est d’abord un moment d’échanges, de confrontations, de propositions et que c’est cela qui permet ensuite à l’électrice et l'électeur éclairé de donner un sens au bulletin qu’elles et ils glisseront dans l'urne ?

En admettant que les opérations électorales puissent se dérouler dans de bonnes conditions de sécurité sanitaire, la campagne électorale, elle, sera rendue impossible par les règles d’urgence sanitaire qui s’imposent encore et la prudence compréhensible de la population. Impossible de faire une réunion publique, d'y faire venir un intervenant venant de plus de 100 kilomètres – un député européen par exemple. Des porte-à-porte avec des masques vers des personnes qui ne voudront pas ouvrir leur porte ? Quels marchés pour rencontrer les électrices et les électeurs et distribuer des tracts ? Les personnes accepteront-elles de les prendre, même dans leur boite aux lettres ?

En outre, l’état d’urgence sanitaire a empêché que soit respecté le principe d’égalité entre les candidat·e·s en lice. Les maires sortant·e·s qui ont pu gérer seul·e le confinement et le dé-confinement ont bénéficié d’une exposition hors normes propre à fausser les résultats électoraux. Entre ces maires qui ont utilisé la pandémie – et les moyens des communes – pour faire campagne depuis deux mois et leur concurrents, le déséquilibre est flagrant.

On le voit, cette élection serait réduite à une formalité administrative, ce ne sera pas un moment démocratique et certainement pas un scrutin libre et sincère. La communauté internationale a critiqué vertement la tentative du gouvernement ultra-conservateur polonais d’organiser une élection présidentielle par correspondance sans campagne et la France mettrait en scène une comédie à peine plus ridicule ? Ce second tour ne peut pas avoir lieu avant la fin juin ni même en septembre et doit être repoussé à un moment où une campagne digne de nos exigences démocratiques sera possible.

Cette insistance à tenir le second tour avant la fin juin est le syndrome d’une maladie profonde de la notre système politique dont le caractère démocratique s’étiole au fur et à mesure que grandit l’abstention. Elle a atteint des sommets inégalés le 15 mars dernier, alors même que les élections municipales restaient jusque là un des scrutins les plus mobilisateurs.

Cette insistance à être réélus dans n’importe quelles conditions montre combien beaucoup de maires se sentent propriétaires de leur mandat et ne voient les élections – le questionnement de leur bilan et l’émergence de propositions différentes - que comme un mauvais moment à passer. Leur opposition est toujours illégitime, mal-informée, malveillante, coupée des habitants… D’ailleurs, combien de maire ont tenu l’ensemble des élu·e·s au courant de leurs initiatives pendant l’épidémie ? Combien ont tenu des Conseils municipaux ? Le parlement européen a continué à voter et débattre avec des moyens électroniques, mais visiblement, pour la plupart des villes, ce fut impossible.

Cette insistance à demander des élections sans campagne est le syndrome de ce que nous pourrions appeler la « roitelite », celle des maires à se prendre pour des petits rois.

Cette insistance est aussi le syndrome d’une vision rétrécie de la démocratie à l’élection où l’important est le jour de l’élection et le résultat du vote, rien d’autre. Si l’élection libre et sincère, c’est aussi la campagne électorale, la démocratie, c’est toute la vie politique qui continue ensuite : les interpellations et les propositions de l’opposition, les mobilisations des habitant·e·s, les pétitions, les associations qui interrogent…

Faute de mécanismes inscrits dans la loi – les oppositions et les habitant·e·s n’ont qu'un droit très limité dans le droit municipal actuel – la plupart des maires ne tiennent pas compte de ces mobilisations citoyennes. Elles sont pourtant de plus en plus vivantes, diverses et créatives, des aspirations municipalistes dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes et de l’écologie populaire, en passant l’auto-organisation des habitant·e·s dans le syndicalisme de quartier des Alliances citoyennes, jusqu'à toutes les initiatives de démocratie participative. On pourrait appeler cette maladie l’ « électionnite » qui opère un rétrécissement de la démocratie sur l’élection.

Dans toutes les choses à changer dans le monde d’après, la démocratisation de la vie locale en est une. La crise sanitaire de Covid-19 a montré combien l’échelon municipal était important : il est temps que les mécanismes démocratiques soient à la hauteur de cela. Précipiter un second tour serait le signe que l’on veut que rien ne change.

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