Kaouther Adimi, auteur : "Le plus court chemin de soi à soi passe aussi, géographiquement, vers l’autre."

Kaouther AdimiKaouther Adimi est une jeune auteure algérienne dont le premier livre fut d'abord édité aux éditions algériennes Barzakh sous le titre Des ballerines de Papicha, puis en 2011 aux éditions Actes Sud sous celui de L'Envers des autres. Livre polyphonique et sans complaisance sur la jeunesse algérienne d'aujourd'hui notamment, il en est aussi l'oeuvre et en suppose la force imaginante et poétique.

L'Envers des autres fait partie de la cinquantaine de titres diffusés aux lecteurs dans le cadre de l'édition "Ecrire et éditer au Maghreb". Le réseau social du livre Libfly.com propose aux contributeurs de Mediapart de recevoir des livres des deux éditions maghrébines Elyzad et Barzakh, contre chroniques. Il s'agit d'une occasion d'appréhender les spécificités des auteurs et des pratiques éditoriales de cette région, n'hésitez pas à demander les titres de votre choix ! (contact@libfly.com)

 

Libfly : L’Envers des autres est un livre polyphonique mettant en scène notamment plusieurs jeunes, d’une même génération, à Alger. Si chacun de vos chapitres retranscrit merveilleusement la singularité de chacune des voix, tous mettent en exergue une génération perdue, sans repère, aux rêves empruntés, aux espoirs tués dans l’œuf. L’auteur est-elle ou a-t-elle été, comme ses personnages, habitée du même pessimisme ? La dédicace le dit-elle ? (‘À mes personnages si fidèles’).

K.A : Il me semble plus intéressant pour cette question thématique de l’aborder du point de vue des personnages que de celui de l’auteur. C’est ce qui fait à mon sens justement toute la magie de l’écriture que de réussir à créer des personnages d’encre et de papier qui s’inspirent chacun de réalités perçues de près ou de loin par l’auteur mais qui ne la reflètent jamais ni tout à fait exactement ni tout à fait exclusivement. J’ai donc voulu dédicacer le livre à mes personnages, qui restent toujours, éternellement, fidèles à eux-mêmes et à ce qu’ils sont une fois le texte publié.

Libfly : Folie, tentations suicidaires, abandon de soi, commérages, contrôle sociétal, prostitution des étudiants, conflit générationnel sévère à l’origine d’une incompréhension mutuelle mettant en péril les relations familiales… Alger semble être une foule d’hommes et de femmes seuls, électrons dont chaque rencontre produit une forme de violence. Cette solitude est contradictoirement le fait d’une proximité surfaite avec tous les autres et de jugements moraux hâtifs et arbitraires : est-ce cela l’envers des autres à Alger ? La part contraignante et apprise de l’Autre que je nourris en me définissant sous sa tutelle, et que je renvoie à mon tour ?

K.A : C’est indéniablement, à mon sens, l’envers des autres à Alger, mais bien plus généralement, l’envers des autres à Paris, à Phnom Penh probablement ou n’importe où. Alger cristallise peut-être cet aspect – pour moi qui y ai longtemps vécu - mais je ne pense pas que ce soit là une spécificité propre à Alger.

couverture.jpg?titre=l-envers-des-autres&i=77229427&h=77859&f=1v2Libfly : La couleur, et en cela la couverture choisie par votre éditeur prend tout sens à la lecture, joue également son rôle différenciant : les ballerines bleues de Papicha que porte Mouna sont comme les chaussons rouges d’Andersen : elles l’extirpent de sa condition tout en représentant un réel danger de mise à l’écart pour elle. De même les couleurs dont Sarah peint les murs de la chambre sont autant d’échappatoires à l’enfermement. Mouna danse et chante, Sarah peint, Yasmine dépeint avec cynisme son entourage avec une approche quasi sociologique. Quel fut le rôle de l’écriture dans votre vie de jeune fille algérienne ?

K.A : On me demande souvent pourquoi j’écris et je ne sais jamais quoi répondre précisément si ce n’est que même non publiée, je continuerais à écrire. J’ai ce besoin de « croquer » je crois le monde dans lequel je vis…soit pour mieux l’appréhender soit pour au contraire le rejeter. Je n’ai pas encore réussi à le savoir ! Rimbaud disait qu’ « on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans », c’est ça aussi que permet l’acte d’écriture : accéder à un ailleurs, où pèse moins le poids du sérieux et la gravité du monde, changer les couleurs, changer les formes, grossir les traits, faire évoluer les contours, s’amuser dans cette création-là.

Libfly : Vous avez fait vos études en France : que permet le déracinement ?

K.A : Je crois que l’expérience « du départ » (je n’aime pas le mot déracinement) oblige à dépasser ses a priori sur qui l’on est, vraiment. Cela permet de devenir un « étranger » et de se confronter à de nouvelles questions, de se demander ce que l’on supporte ou pas, ce qui est ou pas acceptable. Le plus court chemin de soi à soi passe aussi, géographiquement, vers l’autre je crois.

Libfly : On a pensé au livre L’immeuble Yacoubian en lisant L’Envers des autres : quelles sont vos mentors littéraires ?

K.A : J’ai des goûts assez éclectiques ! Je pourrais citer Kateb Yacine, Ananda Devi, Amara Lakhous, Marguerite Duras (que je suis en train de relire actuellement), Sallinger …

Libfly : Pouvez-vous nous expliquer la naissance de votre roman : ‘Des Ballerines de Papicha’ chez Barzakh devenu ‘L’Envers des autres’ chez Actes Sud ? Qu’apporte selon vous cette collaboration entre éditeurs ?

K.A : La publication chez Barzakh, ma première maison d’édition, me permet d’être lue chez moi et d’être en contact avec un couple d’éditeurs qui ont le mérite de faire un travail formidable dans un contexte souvent difficile.

La publication chez Actes Sud fut une belle surprise et depuis plusieurs mois maintenant, j’ai la chance d’être accompagnée par une éditrice et une attachée de presse qui ont à cœur de faire connaître ce roman en France. Ce qui me permet de rencontrer d’autres lecteurs.

Bref, c’est un privilège que d’être éditée par deux si belles maisons.

Libfly : Quelle fut la réception de votre livre en Algérie ?

Je vais laisser cette question en suspens : je ne pense pas être capable d’analyser cette réception. Je laisse ce soin aux critiques J

Libfly : On a pu entendre que les mouvements dans les pays arabes ne pouvaient toucher l’Algérie, notamment du fait des traumas du peuple algérien concernant les violences vécues par le passé. Qu’en pensez-vous ? Si un renversement de régime n’est pas envisageable, ces mouvements socio-politiques ont-ils une autre forme d’influence sur la jeunesse algérienne ? De quelle sorte ?

K.A : Je n’étais pas en Algérie au moment de ce qu’on a appelé le printemps arabe et au vu de la situation en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie, je crois qu’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions.

Simplement, à titre personnel, ces mouvements m’ont donné de l’espoir et m’ont rappelé qu’en quelques jours, des Hommes sont capable de changer le cours des choses et d’écrire une nouvelle page d’Histoire.

 

Pour aller plus loin : lire l'article de Christine Marcandier et Dominique Conil sur Mediapart et découvrir l'extrait lu et les critiques de lecteurs de L'Envers des autres sur Libfly.

 

 

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