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Billet de blog 27 déc. 2011

Yamen Manai: «Parler de littérature arabe aujourd’hui, c’est comme parler des Lumières»

La Sérénade d'Ibrahim Santos, livre écrit avant la révolution de Jasmin, nous plonge dans un village d'Amérique latine reculé, vivant au rythme des saisons et ignorant qu'un dictateur tient les rênes du pays depuis plusieurs années. Ce dernier n'aurait sans doute jamais prêté attention à ces contrées éloignées s'il n'avait, par hasard, goûté le rhum made in Santa Clara... Yamen Manai interroge les ressorts de la modernité et de la liberté politique. Interview avec un membre de la nouvelle génération des écrivains tunisiens.

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La Sérénade d'Ibrahim Santos, livre écrit avant la révolution de Jasmin, nous plonge dans un village d'Amérique latine reculé, vivant au rythme des saisons et ignorant qu'un dictateur tient les rênes du pays depuis plusieurs années. Ce dernier n'aurait sans doute jamais prêté attention à ces contrées éloignées s'il n'avait, par hasard, goûté le rhum made in Santa Clara... Yamen Manai interroge les ressorts de la modernité et de la liberté politique. Interview avec un membre de la nouvelle génération des écrivains tunisiens.

Dans le cadre de l'édition "Ecrire et éditer au Maghreb", le réseau social du livre Libfly propose aux contributeurs de Mediapart de recevoir des livres des deux éditions maghrébines Elyzad et Barzakh, contre chroniques. Occasion d'appréhender les spécificités des auteurs et pratiques éditoriales de cette région, et de découvrir de jeunes écrivains comme Yamen Manai dont le second roman fait suite à "La Marche de l’incertitude" en 2010, qui avait reçu le Prix Comar d’Or en Tunisie et le Prix des lycéens Coup de cœur, Coup de Soleil.

La Sérénade d'Irabhim Santos, écrit avant la révolution de Jasmin, nous plonge dans un village d'Amérique latine reculé, vivant au rythme des saisons et ignorant qu'un dictateur tient les rennes du pays depuis plusieurs années. Ce dernier n'aurait sans doute jamais prêté attention à ces contrées éloignées s'il n'avait par hasard goûté le rhum made in Santa Clara et exigé qu'on en arrose la capitale... Sur le mode du conte, Yamen Manai interroge les ressorts de la modernité et de la liberté politique.

Le village de Santa Clara est un village d’irréductibles, où le temps s’est arrêté, ou plutôt, où l’histoire politique contemporaine n’a pas eu de prise. Où avez-vous puisé l’inspiration de ce lieu ?

Y.M: Il y a quelques années, j'ai effectué mon premier voyage à Cuba. Malgré ma fascination pour l'histoire de cette île aux figures révolutionnaires innombrables, de José Marti au Ché, la musique était le principal motif de ce périple. Un soir, alors que je me promenais sur un vieux scooter de location aux alentours de la ville de Santiago, je m'étais perdu et j'ai fini dans un village pas tout à fait comme les autres. Sur les murs des habitations, contrairement à tous ceux que j'ai vus dans les autres agglomérations, il n'y avait aucune inscription d'ordre politique ou idéologique promue par le régime en place. Ni Viva la revolution, ni Viva Ché. Le calme y était absolu. Halluciné, je m'étais posé deux questions: "Quelle serait la réaction des militaires s’ils voyaient ces murs vierges?" Puis tout de suite après " Et si les habitants ne savaient pas à propos de la révolution?". C'est à ce moment là que le roman s'est imprimé dans mon esprit.

D’où vient cet intérêt de mise en miroir de l’urbain et du rural comme révélant deux modes de vie et de pensée incompatibles ?

Y.M: Dans le roman, le monde urbain concentre le pouvoir politique et représente l’endroit où se joue le sort des hommes. Il représente également un lieu de vertige et de potentielle perdition, parce qu’il fragilise le lien précieux qu’entretient l’homme avec la nature. Cette dernière devient ainsi une entité distante, soumise à l’outillage massif, se résumant à des salons de l’agriculture, des parcs et des faux bouquets, c’est-à-dire quelque chose de parfaitement maîtrisé au-dessus de laquelle on a plaisir à se placer. Or ni le sort des hommes, ni la nature ne peuvent être maîtrisés de la sorte. C’est ce qui est mis en scène à travers le cyclone qui emporte les dernières illusions de Joaquin Calderon, et la révolution qui se met en marche à partir de Santa Clara.

La thématique du temps est très prégnante dans le roman : à celle, fixée sur les éléments naturels, des paysans de Santa Clara, s’oppose la course effrénée au profit de celle de la capitale. Cette fuite en avant s’accompagne d’une amnésie des citadins : perte des racines, mémoire familiale disparue… Votre absence de Tunisie vous a-t-elle fait ressentir les effets du déracinement, de l’éloignement ? Dès lors, quel rôle joue l’écriture dans cet effort de mémoire et où se situe la temporalité de l’écrivain ?

YM : Je n’ai pas vécu mon absence de Tunisie comme un exil ou un déracinement, même s’il est toujours dur de quitter les siens. Cette absence m’a permis de m’arrêter sur mon héritage, de m’y plonger d’une façon consciente et de palper ce qui est précieux. La littérature est alors une incantation qui appelle à la surface tous ces trésors, et cette incantation n’a pas lieu dans le même espace-temps « profane », elle nécessite un certain recul, une sorte de méditation. Les perles ne se chassent pas dans les mers agitées.

Les éléments naturels sont les repères sur lesquels se fixe la vie des habitants de Santa Clara, cette osmose avec leur environnement permet la production d’un rhum d’une qualité jamais égalée. La virulence de l’industrie va venir perturber ce micro-climat, et un ouragan va dévaster la ville, fin et début d’une nouvelle ère pour le village et bientôt le pays entier.

Vous donnez aux éléments naturels une forme d’intelligence rationnelle, proche d’un animisme fréquemment usité dans la littérature des contes et légendes. La nature, dans La Sérénade, dit le vrai, elle révèle aux hommes et par les hommes qui ne renient pas leurs origines (Ibrahim Santos, Lia Carmen) ce qu’ils sont et ce qu’ils seront. Pensez-vous que les urbains soient, plus que jamais, des animaux dénaturés ? Il semblerait également que cette dénaturation fasse le lit du pouvoir et de la manipulation politique. En ça, peut-on aller jusqu’à dire que vous allez à l’encontre de l’idée reçue qui voudrait que le peuple, pour ne pas se soumettre à un joug autoritaire, doive être « éclairé », « urbain », « éduqué » voire « civilisé » ?

YM :L’être humain a certainement perdu tout au long de son existence certaines facultés au profit d’outils. Plusieurs animaux ont cet instinct qui leur permet de sentir à l’avance les desseins de la nature. En Grèce, en 373 Avant J.C, cinq jours avant le séisme qui réduit Helas à néant, rats, serpents, belettes, vers et scarabées quittèrent la ville en masse, sous le regard étonné des habitants. Les anecdotes de ce genre sont innombrables.

Etions-nous capable d’un tel sixième sens ? Je n’ai pas la réponse à cette question. Mais une forme de savoir qui provient d’un contact accrue de la nature, qu’on peut qualifier de savoir des anciens, disparait peu à peu. A Cuba, on fait aujourd’hui le constat alarmant de la disparition de toute une branche tardivement reconnue de la médecine, qui est la médecine par les plantes, par manque d’adeptes pour la transmission. Très rares sont ceux qui sont encore capables de nommer les plantes exotiques par leurs vrais noms et de d’en connaître les vertus. C’est peut-être dans ce sens que les hommes se dénaturent.

Par essence, une dictature n’a pas pour vocation de promouvoir le savoir. Son but de se l’approprier et de le pervertir pour durer. L’exemple de la langue et de la novlangue est le plus courant et le plus visible. La langue est un savoir que chaque dictature essaye d’appauvrir pour réduire les moyens de la lutte, la transformant ainsi en novlangue. L’idée selon laquelle pour ne pas se soumettre à un joug autoritaire, le peuple doit être « éclairé », « éduqué » voire « civilisé » ne représente pas pour moi une idée reçue. En revanche, elle peut l’être si on se contente du sens creux de ces termes : « éclairé » mais par quelle lumière, « éduqué » mais de quelle façon, « civilisé » à quelle dimension ? Si ces termes prennent une dimension humaniste, ce sont des atouts salutaires pour un peuple comme pour un individu. En revanche, si on tombe dans la médiocrité des réponses préfabriquées : « éclairé » par les journaux d’actualité, « éduqué » d’une façon académique et « civilisé » parce qu’on paye des impôts, en effet, cette phrase peut en effet être considéré comme une idée reçue.

Pour rapprocher mon propos de notre réalité, plusieurs élèves de Harvard qui suivaient des études de finances ont mis fin d’une façon prématurée à leur cursus universitaire. Ils considéraient que le savoir qu’il recevait dans cette prestigieuse école ne correspondait pas à leur idéal : Ce savoir, dispensé par des patrons de banques, encourageait les pratiques qui ont amené le monde à la crise et certains pays à la faillite qu’on observe aujourd’hui.

À la lecture de La Sérénade d’Ibrahim Santos, on ne peut s’empêcher de penser au village de 100 ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez : ce livre vous a-t-il inspiré ? Quelles sont vos mentors littéraires ?

YM :100 ans de solitude est un livre prodigieux, Il est aussi l’emblème d’une littérature sud-américaine relativement méconnue de l’Occident pour des raisons évidentes : se faire éditer ou traduire en Europe quand on est bolivien ou mexicain est loin d’être facile. Mais cette littérature regorge d’autres histoires improbables qui se déroulent dans des villages aussi merveilleux : El Idilio, lieu du Le vieux qui lisait des romans d’amour du chilien Luis Sépulveda, en est un. Cela expliquerait pour moi ce parallèle immédiat qu’un lecteur pourrait faire entre Santa Clara et Macondo, qui est par ailleurs un parallèle très flatteur.

Est-ce que ma condition de jeune écrivain suppose l’existence de mentors littéraires ? J’apprécie les bons textes aussi bien les romans, les poèmes que les essais, et il y en a tellement ! Alors il m’est difficile de parler d’un auteur en particulier et lui attribuer le titre de mentor. Le mentor littéraire d’un écrivain, selon moi, est sa propre sensibilité face au monde et sa conscience de ses interrogations profondes.

Quelle est la place du conte dans votre vie ?

L’univers du conte est celui où je suis le plus épanoui, à la fois en tant que lecteur et en tant que romancier. Le conte traverse les temps et renvoie aux idéaux, à travers une mise en scène riche en symbolique. Ce que j’écris tire ses origines d’une réalité que je m’amuse à travestir, vu qu’elle est bien trop morne à mon goût. Mais c’est un fantastique loin des martiens et du chat botté : il prend le dessus sur le monde sans l’écarter.

Avant la révolution de Jasmin, fond et forme dans votre livre étaient chimériques. Après février : avez-vous eu l’impression qu’un rêve se réalisait ? Que La Sérénade d’Ibrahim Santos vous échappait ?

YM :Je n’ose pas parler de rêve pour des revendications aussi légitimes. Pour moi, février marquait la fin d’un cauchemar qui a trop longtemps duré. Est-ce que dans ce contexte La Sérénade d’Ibrahim Santos m’a échappé ? Heureusement ! J’écris des livres pour qu’ils m’échappent. Certains y ont vu une prophétie littéraire de la révolution. Pourquoi pas, c’est un aspect du livre. Comme disait Michel Tournier : Un livre a deux auteurs, celui qui l’écrit et celui qui le lit. Il y a autant de Sérénades que de lecteurs, et c’est ce qui fait la richesse de l’imaginaire déclenché par la littérature.

Libfly : Avez-vous réalisé une ultime réécriture du roman, hormis la préface ajoutée a posteriori ?

YM :Non, même si j’avais eu des suggestions dans ce sens pour le rapprocher de la réalité de la révolution tunisienne. Je n’écris pas pour coller à un instant, pour prendre la vague d’une actualité. En écrivant la sérénade d’Ibrahim Santos, j’ai voulu écrire une œuvre intemporelle et universelle. C’est bien pour cela que Santa Clara apparaît comme une ville hors du temps et hors des cartes.

Yamen Manai nous contera-t-il l’après révolution menée par Calderon sous une forme ou une autre ?

YM : La suite même du roman ? Je ne crois pas. Sous une autre forme ?Suspense !

Quel rôle ont selon vous les auteurs et éditeurs tunisiens dans l’avenir du pays ? Ont-ils les moyens de leurs rêves ? (Lectorat, facilités d’édition, de prise de parole, de diffusion des livres, points de vente etc…)

YM :Le livre est en crise en Tunisie, mais cela n’est pas une nouveauté. Le lectorat représente un faible pourcentage de la population. La conclusion la plus immédiate serait celle de dire que c’est une conséquence de la dictature, conclusion avec laquelle je suis moyennement d’accord. Il est vrai que le régime Ben Ali a Il faut rappeler qu’au moment des émeutes, beaucoup de puissances occidentales étaient favorables au maintien de Ben Ali et certains lui avaient même proposé leur savoir faire en matraquage et en gazage des manifestants. L’absence de ressources naturelles qu’on pensait pénalisant pour l’économie s’avère au final être un don : cela enlève les pressions extérieures et donne aux tunisiens toute la liberté pour dessiner les contours de leur avenir. La réussite ou l’échec du processus démocratique aujourd’hui en marche ne sera attribué à aucune autre force. Plus que jamais, le peuple est face à son destin.

De quelle façon la littérature tunisienne s’inscrit-elle dans la plus large sphère de la littérature arabe ?

YM :Le monde arabe a connu une série de divisions géopolitiques et sans doute, il en connaîtra encore quelques autres. La dernière en date est celle du Soudan. Dans ce contexte, même si le monde arabe partage cette langue merveilleuse, il est difficile pour la littérature de traverser les frontières. Parler de littérature arabe aujourd’hui, c’est comme parler des lumières. Nous en avons la nostalgie, mais avons-nous les moyens de la faire renaître ?

La Sérénade d’Ibrahim Santos – Elyzad 2011.

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