Tony Harrison, cracheur de feu

Tony Harrison est l'auteur d'une œuvre multiforme, comprenant poésie, théâtre, et film, dont le fil conducteur est la responsabilité du poète face au pouvoir, sous ses formes les plus violentes comme sous ses formes les plus insidieuses. Il fait sien un mot de Brecht, selon lequel écrire un poème à propos d'un arbre est presqu'un crime en temps d'injustice.
Tony Harrison © Sandra Lousada Tony Harrison © Sandra Lousada
Tony Harrison est l'auteur d'une œuvre multiforme, comprenant poésie, théâtre, et film, dont le fil conducteur est la responsabilité du poète face au pouvoir, sous ses formes les plus violentes comme sous ses formes les plus insidieuses. Il fait sien un mot de Brecht, selon lequel écrire un poème à propos d'un arbre est presqu'un crime en temps d'injustice. C'est cette exigence éthique et politique qui a amené Tony Harrison à écrire pour le Guardian des poèmes-reportages depuis la guerre en Bosnie, ou à refuser, en 1998, le poste de poète officiel du royaume (poet laureate) qu'on lui avait proposé. Dans les œuvres de Tony Harrison se rencontre ce paradoxe que la force du langage, la vitalité même se dégagent de la confrontation avec la souffrance et la perte; c'est ce que suggère le poème «11 septembre 2001», récit de la découverte par son petit-fils, sur une plage de Chypre située non loin d'une base militaire britannique, des simples plaisirs de vivre.

 

Tony Harrison est né en 1937 dans un quartier ouvrier de Leeds, ville industrielle du nord de l'Angleterre; son père travaille dans une boulangerie. C'est donc grâce à une bourse qu'il a pu entrer au Leeds Grammar Schoolet étudier les lettres classiques à l'Université. Le poète fait de ce conflit entre son milieu d'origine et sa vocation le moteur d'une réflexion sur le langage et le pouvoir, sur la puissance du langage. Son cycle de sonnets «L'Ecole de l'Eloquence», publié à partir de 1979 est à la fois une élégie pour ses parents disparus et une dramatisation de l'exclusion sociale et linguistique, un texte qui porte au sein du vers classique l'accent des ouvriers du nord de l'Angleterre. Sonlong poème v. met en scène le poète dialoguant avec un skinhead qui se révèle être son alter ego, mêlant des graffitis obscènes à des strophes régulières, faisant rimer (par une rime adéquate, si on prononce avec l'accent du nord, mais très imparfaite, si on suit la «received prononciation» des classes supérieures) «book» et«fuck»-écarts de langage qui firent scandale quand une version filmée de ce texte fut portée à la télévision en 1987. Tony Harrison renouvelle et approfondit ainsi une des traditions les plus caractéristiques de la poésie de langue anglaise, la mise en tension du poème et de la parole «ordinaire».

 

Cette tension polyphonique à l'œuvre dans les poèmes de Tony Harrison fait aussi la force de son œuvre théâtrale. Traducteur à ses débuts (son Misanthrope est créé au Royal National Theatre en 1973 et connaît un succès international; son adaptation de l'Orestie d'Eschyle reçoit en 1983 le Prix Européen de Traduction Poétique) il en vient à mettre en scène ses propres pièces, notamment dans des productions «kamikazes», représentations uniques dans des théâtres antiques. La force des sonnets de Tony Harrison provient du rapprochement, parfois brutal, de perspectives incongrues, comme lorsque, dans le poème «Marqué d'un P», il décrit le corps de son père boulanger comme un «pâton chaud» posé dans un four crématoire; ses œuvres théâtrales opèrent de même, superposant mythe et histoire. C'est ainsi que dans la scène ultime de La Passion, adaptation des mystères du XVe siècle où Tony Harrison croise les allitérations du vers médiéval avec le dialecte du Yorkshire, Jésus sur la croix est illuminé par la lampe d'un mineur. Le théâtre de Tony Harrison repose sur l'idée que la tragédie est le seul moyen formel dont nous disposions pour regarder la souffrance et en rendre compte, la lampe du mineur suggérant ce déplacement du regard qu'elle rend possible.

 

Ce croisement de perspectives, pratique du montage, informe l'autre grand chantier du travail poétique de Tony Harrison: le film/poème, forme qu'il a proprement inventée. Ayant d'abord composé des vers pour accompagner des films, Tony Harrison en est venu à rechercher une interdépendance entre poème et image qu'il réalisa dans son long métrage, Prometheus (1998), vaste traversée de l'Europe industrielle au moment de sa disparition. Harrison relie son travail de cinéaste avec le choc qu'il a éprouvé en visionnant, dans un cinéma de quartier, un reportage montrant la découverte de cadavres aux camps nazis ; seul le poème, suggère Harrison, permet d'accompagner et de mettre à distance l'horreur. C'est la temporalité propre du poème mariée à celle de l'image, qui permet, selon Harrison, de représenter la lutte entre mémoire et oubli, la valeur unique de l'instant qui passe.

 

Célébré pour la virtuosité de son travail du vers, Tony Harrison lui-même, invoque, pour justifier de sa vocation de poète, la présence dans sa famille d'un oncle sourd-muet et un oncle bègue, suggérant par là que c'est pour avoir côtoyé la parole empêchée qu'il a voulu rechercher la maîtrise du langage, l'éloquence. Mais il faut aussi comprendre par là, peut-être, que le poème incorpore et fait sien l'inarticulé, qu'il met en œuvre par une syntaxe oblique, par des blancs inattendus, par une juxtaposition de registres et d'accents qui fait «bégayer» la langue. Chez Tony Harrison, le mètre traditionnel tout comme les répétitions de sonorités sont surtout le moyen de charger le langage de sens et d'émotion. Témoin la fin du poème «La main qui glace», où les châteaux de sable que le poète, enfant, construisait sur la plage avec son père se transforment en métaphore de l'expérience du temps que le poème rend possible:

 

Le souvenir comme des miettes dans la gorge,

le souvenir comme les embruns à Blackpool

déborde des douves peu profondes du poème

et d'abord, au reflux, sale, puis, au flux, noie ce vers.

 

– et le dernier vers, saturé de mots et d'accents, reproduit, semble-t-il, le bégaiement de l'émotion, faisant ce que le poème dit.

 

La traduction citée ici est celle que Cécile Marshall publie dans Cracheur de feu un choix de poèmes de Tony Harrison publié aux éditions Arfuyen, et qui présente de nombreux sonnets de «L'Ecole de l'Eloquence» ainsi que des poèmes plus récents, dont notamment Le regard de la Gorgone, film/poème de 1992. Cette traduction ne se contente pas de rendre le «sens» des poèmes de Tony Harrison, mais réussit remarquablement à reproduire les effets de ton et de registre, les rimes, les jeux de sonorités, comme dans le vers «déborde des douves peu profondes du poème»; elle donne ainsi à entendre la rage de vivre qui porte les poèmes de Tony Harrison.

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