« Etre et devenir », un regard heureux sur l'enfance et la parentalité

Je suis allée voir le film « être et devenir » au cinéma Saint André des Arts à la séance de ce jour et je dois dire que, pour toutes sortes de raisons j’ai beaucoup apprécié ce film.

Je suis allée voir le film « être et devenir » au cinéma Saint André des Arts à la séance de ce jour et je dois dire que, pour toutes sortes de raisons j’ai beaucoup apprécié ce film.

Il me semble important d’énoncer, au préalable, quelle est ma position personnelle vis-à-vis de l’institution scolaire car je ne prétends nullement à l'objectivité, comme le font « le Monde » et « Télérama », qui se contentent d’éreinter ce film en cinq ou six lignes bien senties, prétextant qu’il ne serait pas construit sur un modèle argumentatif présentant des opinions contradictoires pro versus anti comme tout bon devoir scolaire devrait l’être pour au moins paraître jouer à ce jeu de l’objectivité.

Par rapport à l’institution scolaire, comme à toutes celles qui ont pour objectif l'éducation des enfants, je suis très ambivalente et extrêmement déçue par ce que j'en vois, comme je suis aussi très ambivalente en ce qui concerne le fonctionnement des familles dans notre société et des relations piégées qui existent entre familles et institutions. Cela me semblerait nécessiter un long développement qui noierait le sujet de ce film dans des considérations déprimantes.

Donc, je suis reconnaissante à l'auteure de n’avoir pas, en 1h39 traité ces sujets de façon détaillées. Par ailleurs, il me semble d’une part que, paradoxalement, l’objectivité dans ce type de films consiste à présenter clairement un point de vue, le spectateur pouvant alors le confronter avec le sien, et d’autre part que les films qui traitent de l’institution scolaire ne traitent jamais, même dans ce fameux souci d’objectivité, des avantages et inconvénients de la déscolarisation.

Je suis une professionnelle de l’enfance et ce film, alimente ma réflexion sur les relations adultes-enfants et cela d’autant plus qu’après quarante ans de pratique j’ai commencé un bilan personnel qui m’amène à revisiter mes bases théoriques et à les approfondir.

De fait, il m’est très vite apparu qu’au-delà du problème de la déscolarisation qui y est évoqué d’une façon que je qualifierais d’heureuse, tellement le bonheur d’être ensemble est le fil conducteur des scènes de la vie qui tissent la trame de ce film, le principal sujet abordé c’est : qu’est-ce qu’un enfant ? Depuis sa conception jusqu’à son âge adulte est-ce qu’il y a un moment où lui-même ne se perçoit pas comme une personne à part entière, une personne en recherche de ce qu’est la vie et des relations qu’il peut tisser avec les autres ? Y a-t-il un moment où chacun d’entre nous pourrait se dire : « ça y est, je suis un être achevé, je n’ai plus rien à apprendre, plus rien à comprendre, plus rien à rêver ni à créer » et que ce serait cela être devenu adulte ?

Le regard porté sur les enfants par les adultes dans le film est un regard émerveillé et c’est aussi le mien à chaque fois que je suis en relation avec les enfants, cequi a lieu tous les jours.

Pour donner un exemple parmi tant d’autres tout aussi forts émotionnellement, il y a une scène qui m’a particulièrement touchée dans le film. C’est celle dans laquelle on voit un bébé d’environ 18 mois qui sort des assiettes une à une d’un lave-vaisselle et les apporte à son père qui à chaque fois lui dit « merci ».

Cette scène m’a ramené à des souvenirs personnels avec une enfant de cet âge qui amenait des assiettes en porcelaine de la cuisine à la salle à manger : nous avions l’impression à chaque assiette amenée que celle-ci allait tomber sur le carrelage mais nous étions tellement fasciné/es par l’air ravi et concentré de l’enfant que rien d’autre n’avait d’importance. Et, comme le père du film, nous disions « merci » à chaque assiette déposée, ce qui remotivait - et  avec quelle jubilation ! - la petite pour continuer.

Ce que je trouve impressionnant dans un cas comme dans l’autre, c’est le sérieux entremêlé de plaisir avec lequel l’enfant se livre spontanément à ce genre de tâche ! Et le fait que l’adulte ait confiance en l’enfant permet à celui-ci d’apprendre à avoir confiance en lui. Ce qui est bien plus important que le risque de casse.

Le fait de dire « merci » pour chaque assiette amenée conforte l’enfant dans son acte et lui procure un modèle relationnel, cela m’a touché parce que cela fait partie de ma pratique quotidienne - et je ne demande jamais aux enfants de me renvoyer les formules de politesses que je me fais un devoir rigoureux de leur offrir car je considère, comme il est dit dans le film, qu’ « on apprend en imitant ». D’ailleurs à un autre moment du film un luthier dit à André Stern : « Je peux tout te montrer mais je ne peux rien t’apprendre. »

Un autre atout du film réside dans les paysages magnifiques, et là encore je vais être subjective, les scènes filmées en Corrèze dans de belles maisons limousines m’ont particulièrement touchées. Là on y voit des enfants se co-enseigner, avec cette idée sous-jacente que la collaboration est plus enrichissante que la compétition et j’ai bien aimé aussi la scène avec les fractions, l’inspectrice et le gâteau qui ne pouvait être qu’une tarte (le gâteau, pas l’inspectrice qui elle, n’en était justement pas, de la tarte !).

Bien sûr, il s’agit de parents qui se sont posé cette question : « A qui donner le meilleur de nous-mêmes ? » et qui n’ont pas répondu par leur patron, leur travail mais par leurs enfants. Ce qui signifie qu’ils se sont donné les moyens d’en prendre soin, en leur consacrant du temps et en prenant du plaisir à être en leur compagnie sans avoir de visée de reproduction sociale ou d’enfermement dans un monde clos qui aurait pu déboucher sur le fameux « familles, je vous hais » de Gide.

Bien sûr ce ne sont pas des familles dépendant des allocations sociales pour survivre et qui, par conséquent n’ont pas que le choix de la scolarité obligatoire.

Bien sûr n’est pas évoqué le dur combat des pédagogies alternatives au sein de l’institution qui fait tout pour les éradiquer mais ce film se veut le témoignage d’une réflexion, d’un cheminement, de pratiques aussi différentes les unes des autres que le sont les enfants - pris en compte dans le respect de leur singularité - et leurs parents les uns apprenant des autres et réciproquement (je suis d’accord avec l’idée, exprimée dans le film, que nous apprenons autant des enfants, du regard neuf que ceux-ci portent sur le monde que eux le font en nous observant et imitant : mon expérience personnelle m’a démontré que les enfants s’extasient sur des évènements que la répétition nous a rendus banals alors qu’en fait ils sont remarquables. Nombre de grandes découvertes se sont faites en percevant cette « banalité » d’un point de vue différent)

Mais surtout, pour moi, ce film est une ode à l’enfance, au bonheur partagé de vivre dans un respect mutuel tissé de chaleur humaine, d’échanges avec les autres, de convivialité. Il ne prétend pas présenter un « modèle reproductible et universel » mais montrer que, contrairement à ce que prétend TINA, il y a d’autres alternatives que l’enfermement scolaire et que donc, selon la belle métaphore de René Diatkine : « le champ des possibles est ouvert ».

Quelques citations entendues dans le film :

Albert Einstein : « Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson à sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. »

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« Dans chaque enfant il y a un artiste le problème est de savoir rester un artiste en grandissant » Picasso

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La créativité vient du chaos, de la capacité d’accueillir l’imprévu, le bonheur de vivre ce que l’on n’attendait pas, n’avait pas planifié.

« Il faut avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse. » – Friedrich Nietzsche

« ….le système scolaire obligatoire représente finalement pour la plupart des hommes une entrave au droit à l’instruction » Introduction d’I. Illich à son ouvrage, Une société sans école, Paris, Seuil, 1971, p.7. in : Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation), vol. XXIII, n° 3-4, 1993, p.733-743. ©UNESCO

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