Que signifie la liberté d'un être humain ?

Nous sommes faits de Liens

Nous sommes faits de Liens© M art'IN

La liberté est un don d'autrui. Mais don de quoi au juste ?

Don du lien qui permet de grandir, du savoir-faire qui autorise l'individu à soutenir sa singularité en s'appuyant sur un monde commun. C'est là, j'en conviens, une façon déroutante de définir a liberté pour un esprit moderne. En effet, je pars de la vie effective d'un être humain concret pour me demander ce que "liberté" peut bien signifier pour lui, tandis que la pensée politique moderne a imaginé un individu théorique pour construire une théorie de la liberté. Entre ces deux démarches, il y a trois siècle d'histoire qui ont bouleversé les conditions dans lesquelles nous nous posons la question de la liberté.

Je reviendrai plus tard sur les raisons, les erreurs et les conséquences de la conception moderne de la liberté. Il suffit ici de souligner que cette conception est née dans un contexte de combat contre l'oppression politique et religieuse. L'idée de liberté comme le concept d'individu autonome ont alors été des outils de lutte contre les liens sociaux qui étouffaient les consciences et les vies individuelles. Pour être efficaces, ces outils de combat ont dû être assez simple et radicaux. On a donc élaboré la fiction d'un individu autonome exempt de tout déterminisme social, indépendant des autres et seul maître de son destin. Tour ce que nous découvrons ici nous montre à quel point il s'agit là d'une fiction. Mais cette fiction avait son utilité et sa nécessité dans le contexte d'une société traditionnelle où l'idée même d'individualité effleurait à peine la majorité des consciences. Quand vous voulez sortir les masses de leur prison, vous ne leur faites pas un cours d'anthropologie sur la construction de la personnalité par les liens ; vous leurs dites que la liberté consiste à brise les chaînes *. Mai, comme ce combat moderne pour l'émancipation des volontés individuelles a duré à peu près trois siècles, les fictions inventées pour soutenir cette juste cause sont devenues des préjugées ordinaires de notre culture. Voilà pourquoi nous ne sommes pas spontanément choqués si l'on nous décrit la liberté comme une rupture ou un relâchement des liens. Pourtant, cela ne veut rien dire pour un Terrien.

Que peut bien en effet signifier "la liberté par la rupture des liens" pour un être qui est constitué par ces mêmes liens ? Autant dire que notre liberté consiste à nous débarrasser de nos bras pour n'avoir plus à les supporter, ou de notre tête pour n'être plus obligés de penser ! N'oublions pas que la liberté n'est pas un fait, mais une représentation, une idée censée exprimer un ensemble d'aspirations manifestées par les comportements humains. Poser un concept abstrait de liberté à partir de quoi on entend guider ces comportements humains. Poser un concept abstrait de liberté à partir de quoi on entend guider ces comportements, c'est penser à l'envers. Pensons à l'endroit. Partons des faits avérés sur la manière dont grandit un être humain pour concevoir une idée de liberté signifiante pour celui-ci.

Les faits avérés recensés par la biologie, la psychologie et l'éthologie humaines mettent en évidence un être qui cherche avidement à communiquer et à nouer les liens avec les autres, tout simplement pour se sentir bien, et parce que la taille et la chimie de son cerveau le poussent à élargir sans cesse l'espace concret et symbolique dans lequel il peut grandir. Quand il se détache d'un être particulier, ce n'est pas le détachement qu'il recherche, c'est, d'une part, la possibilité de s'attacher à autre chose ou à quelqu'un d'autre, et c'est, d'autre part, à sortir de l'ennui et de l'intoxication du contentement pour recréer le stimulus du manque de plaisir des retrouvailles. Le petit d'homme ne veut pas la liberté, il veut grandir et être aimé. Ce sont les parents qui lui offrent ou non la liberté de grandir et d'être aimé par d'autres qu'eux-mêmes. Et tous les parents savent que la première expérience tangible d'un "désir de liberté" chez leur enfant est le désir de rejoindre quelqu'un d'autre. Quand l'adolescent s'éloigne de ses parents, ce n'est pas l'éloignement qu'il vise **, c'est le plaisir de se retrouver avec ses copains et ses copines ; et quand il se détourne de ses camarades, c'est parce qu'il est amoureux. Et ainsi de suite...

La vie d'un humain est faite d'allers et retours de l'un à l'autre, de l'autre à l'un, et si la ronde des liens s'arrête, si l'humain devient un "individu" pour de bon, un tout en soi qui ne doit ni ne demande rien à personne, il s'effondre sur li-même dans la dépression. Nous sommes, depuis la gestation prénatale jusqu'à notre mort, constitués par des liens, et la seule manière prouvée dont nous survivons au-delà du trépas est encore le lien symbolique qu'entretient avec nous la conscience des vivants. Dès lors, être soi-même, c'est nécessairement être avec les autres, mais d'une façon qui ne nus étouffe pas, qui ne nus engourdisse pas dans le collage forcé, dans la fusion avec qui que ce soit, bref qui ne nous empêche pas de grandir, de nous déployer dans un espace plus étendu, c'est à dire en réalité d'être avec d'autres autres. Chacun peut vouloir être soi-même, mais puisque ce "soi" est biologiquement et symboliquement construit dans et par la relation aux autres, personne ne peut "être" sans les autres. Être soi-même, c'est trouver le chemin de liens qui épanouissent l'être, qui offrent la base de sécurité nécessaire à la découverte de l'inconnu, qui ouvrent l'espace de l'existence au lieu de le clore.

Tour cela, nous en avons la connaissance intime, sauf si notre histoire ne nous a pas permis l'apprentissage des liens qui libèrent. Quand cet apprentissage a eu lieu, notre désir de liberté n'est pas tant une revendication d'autonomie, de détachement, d'indépendance, que le désir de nous lier avec qui nous voulons, de choisir nos interdépendances, sans être enfermés dans nos propres choix. Nous savons que l'individu auto-construit, qui ne doit rien à personne et ne connaît que sa propre loi, est un mythe dont la quête ne nous conduirait pas vers la liberté mais vers la désolation de la solitude et de l'insignifiance. En nous apprenant la possibilité d'aimer et d'être aimés sans être empêchés d'explorer le monde et d'autres relations, ceux qui nous ont éduqués nous ont appris la possibilité d'être et de grandir sans détruire les liens qui nous constituent, et c'est cela pour finir qui constitue la liberté d'un être humain.

Toutefois, l'apprentissage de la liberté humaine ne se réduit pas à cette possibilité. Aussi étendu que soit l'espace d'existence ouvert par l'extension et la diversité des liens, les contraintes matérielles et la présence des autres imposent des limites à l'être qui veut grandir. Si le petit homme s'avance dans la vie sans apprendre comment s'accommoder et jouir de la limite, il ne prend pas le chemin d'une vie libérée des contraintes, mais celui d'une existence intoxiquée par l'anxiété, la frustration et l'inaptitude sociale. C'est pourquoi le don de la liberté est aussi un don de la loi. Un apprentissage de la oi est d'autant plus nécessaire à l'exercice de la liberté que, contrairement à ce qui se passe dans les autres espèces animales, la régulation de l'agressivité humaine est plus sociale que biologique.

* Je ne prétends pas que les penseurs modernes ont délibérément construit une fiction à des fins de propagande. Ils croyaient  leur erreur. Je dis simplement que la simplicité lumineuse de leur erreur a grandement facilité sa propagation.

** Il est à ce sujet établi que l'attachement des enfants à leurs parents ne faiblit pas à l'adolescence, sauf parfois et temporairement au milieu de cette période.

Source : Jacques Généreux "L'autre société" pages 88 à 92 ISBN 978-2-7578-2066-7 Éditions du Seuil, 2009, et Février 2011, pur la présente édition

 

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