Art & covid : Corona suite, une œuvre dessinée de Irina Quinterne spécial blog

L’artiste Irina Quinterne a réalisé cette œuvre composée d’une série de dix dessins légendés au pastel et crayons de couleur sur papier anglais, spécialement pour le blog « En Bigorre » du club Médiapart. Intitulée « CORONA SUITE », cette création répond à l’invitation du Musée de l’Invisible pour célébrer la sortie du confinement. Et ne pas oublier.

1-irina-quinterne-corona-dessins-01-max

Le progrès nous permet de regarder le passé sans crainte désormais. Ici, un hologramme réalisé à partir d’une mémoire morte en modifie le contenu pour constituer l’acte sexuel par suggestion. Une journée à la plage.

 

2-irina-quinterne-corona-dessins-02-max

Passé modifié, futur effacé, le feu brûle à l’envers. Nous vivons enfin pleinement le moment.

 

3-irina-quinterne-corona-dessins-03-max

Néanmoins nous fûmes tous convoqués à la séance générale de chiromancie afin de mesurer le degré d’espoir.

 

4-irina-quinterne-corona-dessins-04-max

Le paroxysme du renversement furent des missiles invisibles et des missiles inaudibles.

 

5-irina-quinterne-corona-dessins-05-max

True trous.

 

6-irina-quinterne-corona-dessins-06-max-1

On se pissait dessus de peur. Des couches furent distribuées ce qui développa une nouvelle forme de fétichisme.

 

7-irina-quinterne-corona-dessins-07-max-1

Pour les incurables, on adopta la position fœtale en prenant soin de boucher tout orifice susceptible d’établir un contact extérieur.

 

8-irina-quinterne-corona-dessins-08-max

A l’heure du repas, quand le chien de garde eut un moment d’inattention, une horde de somnambules avança vers la sortie. Même les saucisses retournèrent au pays des saucisses.

 

9-irina-quinterne-corona-dessins-09-max-1

Au fur et à mesure ils s’étaient vidés de leurs couleurs et leur physique fut atrophié. Passé la frontière, ils eurent une vision.

 

10-irina-quinterne-corona-dessins-10-max-1

Elle était réelle et ils furent guéris.

 

*
* *

Corona suite : chronique d’un monde renversé

Cette œuvre post-covid est touchante, grave et puissante. Elle a également la suavité et la douceur d’une caresse avec une forme de finesse et de sérénité. Car ces dessins sont également à voir comme des méditations. Ils témoignent du vécu hyper sensible d’une jeune artiste de ce moment unique de l’histoire où le monde s’est arrêté. Comme dans un film de science-fiction. Un moment surréel où l’ordre des choses a basculé et s’est renversé.

Cette méta-crise du covid a révélé une réalité latente que l’artiste a su capter. Au-delà des apparences de fiction surréalisante, il y a un très fort degré de réalité et de vérité dans ses dessins. Tout un monde auquel seul l’art peut nous faire accéder. C’est ce qui donne ici une sensation de vertige. Un vertige renforcé par la dimension universelle de ce travail qui n’est pas réductible à cet épisode de covid, ni à un dessin de presse stricto sensu.

Pour autant, le dessin d’Irina Quinterne est bel et bien concerné par le monde et peut avoir une dimension politique. Politique et métaphysique.

« CORONA SUITE » chronique une sorte de rêve éveillé ou cohabitent différentes dimensions de l’espace-temps. Les hologrammes des mémoires mortes du passé dialoguent avec les masqués du présent. Mondes d’avant et mondes d’après se confondent dans une actualité incertaine parfois menaçante. Même les feux de banlieues brûlent à l’envers. La souffrance et la peur sont palpables. On perçoit la panique et le trauma de l’enfermement.

Mais ce n’est pas un musée des horreurs que l’artiste a voulu ouvrir ici. Dans ce monde renversé, l’espoir (comme le désespoir) se lit dans les lignes de la main. Cet univers bousculé exhale même un parfum d'érotisme latent. Il est vrai que certaines crises exacerbent les libidos. Notamment au printemps. Ici, des salves de missiles godmichets fusent en plein ciel. Les bikinis sont prêts à valser. Les os ont des formes de couilles et les orifices palpitent.

Pourtant, certains aspects de cette crise ont été particulièrement difficiles à vivre pour Irina Quinterne. En particulier ceux qui lui ont rappelé son enfance en Roumanie pendant les dernières années de la dictature de Ceausescu le Génie des Karpates.

Un certain autoritarisme liberticide associé à une désinformation institutionnalisée, aux mensonges d’État et à l’infantilisation des populations qu’elle a constaté et ressenti très fortement ici en France, lui ont fait l’effet d’une madeleine de Proust bien amère au gout de dérive totalitaire. Ce qui a réveillé chez elle un traumatisme d’enfermement. Elle n’est pas la seule. Beaucoup d’européens, notamment en Allemagne ou en Belgique, ont été sidérés par la manière dont la France a géré la crise. Nombre de Français aussi.

L’image peut-être la plus poignante de cette « CORONA SUITE » est celle des deux personnages en lévitation dans l’espace du dessin en position fœtale. Tous les orifices de leurs corps ont été obstrués. Un tube respiratoire sort de leur bouche. Il devient cordon ombilical et ligne de vie. Comme pour deux astronautes en perdition dans le cosmos. Le dessin spiralé de leur corps renvoie d’ailleurs au pattern des galaxies. On peut penser ici à la migration des âmes perdues dans cette crise.

Car ces corps intubés renvoient aussi à ceux qui ne l’ont pas été. L’association de cette évocation avec le dessin au paquet de couches XXXL qui lui fait suite, me ramène inexorablement à l’épisode le plus noir de cette crise. A savoir le drame des personnes âgées décédées par milliers dans les EPHAD de France.

D’aucuns disent qu’elles ont été sacrifiées dans des conditions déplorables d’esseulement et de souffrance à l’écart de leurs familles. D’autres se demandent si on ne les a pas laisser mourir en connaissance de cause en leur barrant l’accès aux soins hospitaliers de peur de saturer les services de réanimations ? Alors que « en même temps », un décret du 28 mars 2020 élargissait la prescription du Rivotril en dehors des hôpitaux et des soins palliatifs, pour aider les médecins à accompagner les fins de vies provoquées par les détresses respiratoires aigües. Triste « en même temps » puisque ce médicament peut participer d’une forme euthanasie déguisée. Tout ceci alors qu’il y avait des possibilités de soin non utilisées.

Si tel est le cas, cet épisode est digne des pires heures d’un XXe siècle meurtrier et génocidaire. Une sorte de génocide de vieux qui ne dit pas son nom. L’histoire va bientôt juger et le constat risque d’être terrible. Car nombre de ces personnes n’ont pas seulement été victimes du covid. Elles ont d’abord été victimes d’une véritable incurie politico-administrative. En particulier en France avec les péripéties des masques, des tests, sans parler des traitements écartés. En ne voulant pas tester, en ne voulant pas soigner, ni parfois intuber toutes ces personnes, on les a clairement et délibérément entubées. Et nous les survivants avec. Mais l’artiste n’a pas voulu ici trop emphatiser ces faits.

On reconnaitra toutefois à plusieurs endroits de cette « CORONA SUITE » la figure emblématique de celui qui restera le symbole de cette politique toxique d’entubage généralisé. Même si des responsabilités plus anciennes sont à partager, il faut le dire. C’est le personnage de la planche 5 intitulée « True troue ». Ce qui rime avec « Trouduc ». C’est lui que l’on retrouve dans le dessin de rébus où figure le chien de garde à la gamelle dorée surmonté d’un rameau de laurier qui symbolise la stature de l’imperator.  Il ne peut s’agir que du premier des premiers de cordée. Il est associé à une horde de de somnambules qui semblent vouloir s’échapper du dessin les bras tendus en avant. A moins qu’ils ne sortent d’une séance d’hypnose collective de celui qui trône actuellement sous les ors la république tel un couronné. Dès lors, ce dessin aurait valeur d’exorcisme pour que ce dernier ne se transforme pas définitivement en Entubator 1er.

En fait l’artiste nous a placé sur un registre qui va bien au-delà du simple constant critique. Elle nous plonge dans un véritable espace de vision comme il est rarement donné d’en arpenter. C’est pourquoi le climat de cette suite est à la fois si réel et si étrange. On sent bien qu’Irina Quinterne a touché ici à quelque chose d’essentiel. Qu’elle a vu juste, sans fioritures ni arrangements avec les codes habituels de la véracité, de la bienséance ou même de l’art. Elle révèle une réalité trouée qui laisse encore passer la lumière. Une lumière particulière que l’artiste cristallise avec de magnifiques déploiements de couleurs.

Dans l’avant dernier dessin, la réalité trouée laisse passer cette lumière jusqu’au fonds de l’œil de vision d’un humain cyclope. Car si l’humain a perdu certaines de ses facultés dans cette crise, il a pu en recouvrer d’autres. Comme celle de voir au fond des choses pour trouver une sortie à cette crise consternante.

N’oublions pas que la vision peut guérir. Notamment quand elle nous ouvre aux énergies génériques de la lumière à travers le prisme des couleurs. En cela le dernier dessin d’Irina Quinterne avec l’arbre parle et agit. Il parle de guérison et agit dans ce sens. Ici l’arbre rayonne dans toute sa puissance et son immanence. Ce dessin vibre de l’énergie de la lumière que l’arbre cristallise dans la photosynthèse et que l’artiste nous transmet dans la vibration des couleurs. Jusque dans l’apparition numérique de ce dessin sur votre écran.

J’ai pu entendre dire pendant cette crise que l’une des meilleures manières pour lutter contre le coronavirus est de faire monter son propre taux vibratoire. Un taux naturellement haut chez les enfants et les jeunes adultes qui s’amenuise progressivement pour diminuer fortement chez les personnes âgées. Ce qu’il serait possible de compenser, notamment avec les fréquences de la lumière et des couleurs. N’est-ce pas ce qu’il se passe avec le dessin d’arbre de Irina Quinterne ?

Plus qu’un témoignage, cette œuvre peut alors être vue comme un véritable soin. Un soin mais aussi un contrepoison aux toxicités de ce monde que le covid a révélées.  

Pascal Pique
Le Musée de l’Invisible

Irina Quinterne expose actuellement à La galerie Pascal Gabert, 11 bis rue du Perche à Paris avec une exposition prémonitoire et visionnaire intitulée « Extinction sans distinction », qui avait ouvert le 5 mars 2020 quelques jours seulement avant de fermer le 17 pour cause de confinement.  Elle a réouvert fin mai  jusqu’au 19 septembre : http://www.galeriepascalgabert.com/expositions.html

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.