Pascal Pique
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

En Bigorre

Suivi par 83 abonnés

Billet de blog 27 avr. 2020

Pascal Pique
critique d'art
Abonné·e de Mediapart

art, confinement & élévation : entretien avec Abraham Poincheval

Des ermites, des pierres, des ruches et des abeilles ...

Pascal Pique
critique d'art
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En 2011-2012, Abraham Poincheval traverse les Alpes jusqu’en Italie en poussant tel un Sisyphe moderne une sculpture habitable circulaire qui lui sert à la fois de lieu de vie, de véhicule et de caméra. L’œuvre-perfromance s’intitule « Girovague le Voyage invisible », elle est réalisée à l’invitation du Musée Gassendi et du centre d’art le Cairn à Digne-les-Bains. (Photo AP) © Abraham Poincheval

Pascal Pique : D’où vient ton goût prononcé pour réaliser des œuvres en situation de confinement ?  Cela a commencé en 2012 avec une performance où tu traverses les Alpes en poussant une sculpture habitacle roulante. Tu as aussi séjourné dans un trou de 60 cm de diamètre lors d’une action à Marseille.

Abraham Poincheval : Je n’ai pas d’explication précise quant à ce goût pour le confinement. Les projets autour de l’enferment sont venus au fur
et à mesure. Peut-être y a-t-il une question d’échelle. Je me demande toujours avant de commencer un projet, par exemple pour « Gyrovague le voyage invisible », comment je peux faire exister une œuvre dans un espace si vaste que la montagne. Il y a la montagne et moi, mais comment faire coexister ces deux entités ? Il faut construire un rapport d’échelle entre soi et le territoire. Le confinement dans un espace exigu, c’est peut-être l’espace du laboratoire qui me permet une expérience plus précise.

PP : Tu dis être fasciné par les ermites.  

 AP : J’ai une fascination pour les ascètes et leur manière de reconsidérer le monde sous d’autres perspectives.  Chez l’ermite il y a une pratique
du monde que je trouve salutaire, avec le désir de se fondre au cœur des éléments et de reconsidérer toute chose dite véridique. C’est pour cela
que j’ai appelé ma première pièce en solitaire "Gyrovague le voyage invisible" en référence à ces ermites que l’on appelle les gyrovagues. Et à Youri Gagarine aussi qui pour moi est le premier ermite de l’espace avec son voyage statique autour de la terre. Les gyrovagues sont ces moines errants, vagabonds sans rattachement a aucune congrégation et qui de ce fait ont disparu très vite. Mais j’aime à supposer qu’on les retrouve sous les traits des « fols-en-christ », du saint Idiot ou encore dans ces malades qui voyageaient en état de transe à la fin du XIXe siècle que l’on appelait les « fous voyageur ». Le cas le plus connu partira de France jusqu’en Russie sans se rappeler de son voyage. Ce sont juste les faits et les cicatrices sur son corps qui permettront d’établir son parcours suite à son séjour en hôpital de retour en France. Chez l’ermite on navigue entre l’incompréhension voire la maladie mentale, le visionnaire et l’intercesseur.

« 6048005 ». Le nombre de secondes qu’il y a dans une semaine, le temps qu’Abraham Poincheval a passé dans un trou de 60 cm de diamètre et de 1,70 m de profondeur creusé dans le sol d’une librairie de Marseille pour l’une de ses premières performances de confinement. (Photo AP)

 PP : Que s'est-il passé d'un point de vue physiologique mais aussi psychologique et mental avec ces premières expériences qui ont été des épreuves ? Y a-t-il une dimension doloriste et mortifère dans ton travail ? 

AP : Je ne pense pas qu’il y ait une dimension doloriste et mortifère dans mes œuvres. Il y a plutôt quelque chose de jubilatoire de l’ordre de l’échange et de la communion, même s'il faut passer par une sorte d’épreuve. Mais j’imagine que chaque passage, chaque « dépassement » est lié à une épreuve.   

PP : AP : Est-ce que ton travail est justement une manière de dépasser certaines limites humaines à travers le confinement ?  On dit que l'humain peut s'adapter aux pires conditions. As-tu mis cette considération à l'épreuve ? 

AP : Plutôt qu’un dépassement de l’humain, je dirais que c’est une façon de se rendre encore plus humain. Je n’ai pas la sensation d’être au delà
de l’humain. Au contraire, je suis pleinement dans mon élément, même si cela passe par des expériences qui peuvent sembler totalement hors normes.  Sans doute sommes-nous encore limités aujourd’hui par notre faculté d’adaptation, cette adaptation malheureuse et heureuse tout à la fois. C’est sans doute dans ce terreau que je puise pour mener à terme mes différentes expériences.    

PP : Les derniers épisodes de confinement collectif ou individuel remontent à la seconde guerre mondiale notamment avec la shoah. Que ce soit dans les camps de concentration ou avec Anne Franck qui a tenu le journal poignant de son propre confinement. Est-ce que tu réinvestis ce type d’historicité ?

AP : Mon grand-père paternel aimait nous relater des histoires de bombardement. Et dans tout récit de bombardement il y a un récit de confinement. J’en ai moi-même fait l’expérience étant étudiant aux beaux-arts pendant un court séjour à Sarajevo au moment du conflit en tant qu’aide humanitaire. J’ai poursuivi avec quelques lectures d’ouvrages, comme : Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, Sous les bombes de Gert Ledit, Rêver sous le IIIe reich de Charlotte Beradt. Il y a aussi Malaparte avec Kaputt ou encore Combattre de Stéphane Audoin-Rouzeau, une anthropologie historique de la guerre moderne du XIX au XXI siècle. Aujourd’hui, c’est un terrain que j’ai quelque peu délaissé, mais je pense que cela a eu une incidence sur l’imaginaire de mes projets. Dans chacune de ces aventures qu’elles soient livresques ou réelles, j’ai été interpelé par la transformation qu’apportait l’expérience sur le protagoniste, sur l’écrivain, sur moi.

Pierre, 2017. Sculpture habitacle dans laquelle Abraham Poincheval a vécu une semaine au Palais de Tokyo à Paris. Pierre calcaire et matériaux divers. 224 x 167 x 90 cm. (Photo A Mole, Courtesy Semiose, Paris)

 PP : Être confiné une semaine dans une pierre lors de ta performance au Palais de Tokyo à Paris en 2017 peut aussi avoir quelque chose d'insupportable. Est-ce que ton travail invite à supporter l'insupportable ?

AP : Oui ou plutôt ce que nous nous représentons comme insupportable. Je reste toujours surpris par « l’accueil positif » de la pierre ? A peine étais-je installé à l’intérieur, la pierre tout juste refermée, je me suis senti comme propulsé dans ce que j’appellerais un voyage minéral. Je me suis même imaginé que le médecin qui suivait le projet m’avait drogué. En reparlant avec la géologue et directrice de musée Nadine Gomez de cette sensation de bienveillance de la pierre que j’ai ressentie lors de la performance, celle-ci a émis l’idée d’une pierre qui s’était constituée lentement et sans à-coups.  Ce qui pouvait expliquer cet accueil chaleureux. Peut-être que si j’avais été dans une roche plus chahutée le voyage aurait été tout autre. C’est d’ailleurs une expérience que j’imagine recontextualiser dans le cœur d’une montagne.  Pour revenir à l’insupportable, techniquement le souffle et la respiration sont d’un grand soutien pour surmonter les difficultés. 

PP : Est-ce que tu as pu constater des transformations ou des apports physiologiques et sensoriels ?

AP : Haptiquement tu peux te délester assez facilement de membres qui ne t’apparaissent plus, ou qui sont mis en veille. Dans la pierre, je me souviens avoir redécouvert mon pied alors que je cherchais à récupérer ma timbale tombée par terre. Une fois ce pied sous mes yeux, je me suis demandé à qui il appartenait. Mais il y a aussi les sensorialités augmentées. Par exemple avec la pierre qui devient une oreille, ou la cavité dans laquelle on est enfermé qui devient une nouvelle peau. Quand j’ai séjourné dans l’ours, quelques fois, j’avais du plaisir à sentir la caresse du spectateur sur le pelage, alors que d’autre fois, c’était trop intrusif. 

PP : En 2018, à l'invitation du musée de la préhistoire d'Aurignac, tu as passé une semaine dans une réplique en bois de l'homme-lion de Hohlenstein, une figurine du paléolithique supérieur datée de 32 000 ans BP. Elle considérée comme l'une des premières sculptures en ronde-bosse et représente un être hybride à corps d'homme et à tête de lion. Quels ont été tes ressenti à l'intérieur du bois et de l'arbre ? Et as-tu perçu quelque chose de l'esprit de l'homme lion ?

Dessin préparatoire d’Abraham Poincheval pour la performance « L’homme lion », Aurignac, 2018. © Abraham Poincheval

 AP : Les premiers ressentis ont tout d’abord été extérieurs. L’Homme Lion est installé dans un petit bois en bordure d’une rivière entre le musée et l’abri sous roche de la grotte d ‘Aurignac. Le « totem » n’est pas directement visible par le visiteur. La première expérience de sa présence est olfactive car la sculpture a été réalisé en Mélèze. Ainsi avant de m’installer à l’intérieur même de la sculpture j’ai donc eu la sensation en m’approchant, d’entrer dans un premier cercle émis par le rayonnement du parfum du mélèze. Comme cette essence n’est pas présente dans le bois j’ai eu la sensation qu’une discussion se nouait entre la sculpture et les arbres alentours. On peut dire que c’est le premier élément actif de cette œuvre. Le second et de l’ordre de l’enchâssement. Une fois à l’intérieur, le rêve et l’éveil se mêlent, ainsi que le conscient et inconscient, le spirituel et le surnaturel. C’est une expérience qui ressemble à une pratique du peuple Runa de la région de Napo en Amazonie équatoriale décrite par l’anthropologue Eduardo Kohn dans son livre « Comment pensent les forêts ». Qui consiste à mêler le rêve à l’éveil en se relevant en pleine nuit pour partager son rêve avec la communauté. En prenant place dans l’homme lion je fais l’expérience d’une forme dont on ignore l’intériorité et qui constitue l’essence d’une civilisation. Et c’est encore une forme agissante aujourd’hui lorsque je me souviens des liens qui se sont établis avec les habitants.

 PP : Les confinements que tu pratiques reviennent à se mettre momentanément à l’écart du monde. Comme pour s’en protéger. Est-ce quelque chose que tu recherches effectivement ? A moins que tu ne stigmatises l’isolement, technologique, social ou psychologique qui touche un nombre croissant d’individus ? 

AP : Plutôt que se mettre hors du monde cela revient pour moi à se mettre à l’intérieur même du monde. L’isolement technologique est une mutation que nous vivons, une mutation encore grossière mais qui nous métamorphosera totalement. Si dans mes œuvres je fais des expériences avec ce que j’ai sous la main, à savoir mon propre corps, c’est bien parce que cette entité du corps, telle que nous la connaissons, est vouée à disparaître. Mon corps est encore aujourd’hui un corps partagé, un corps commun. Le corps est aussi un moyen de mesurer le monde dans sa durée, dans sa masse et dans sa vitesse. Le corps est encore de nos jours un point de capiton qui disparaîtra au fur et à mesure des mutations que nous traverserons. Mais il y aura toujours, je l’espère, des chemins de traverse, des strates ou des zones qui échapperont à ce mouvement.   

Vigie/Stylite. Performance à la gare de Lyon Paris pour Nuits Blanche 2016. (Photo R. Fanelli, détail, Courtesy Semiose, Paris)

 PP : Pour ma part je vois aussi des formes de renaissance dans des sortes de rituels que tu réinventes. Comme si tu procédais à ta propre initiation. Chez toi le confinement a quelque chose de matriciel. A l’image de certaines dimensions des cultures premières que l’Occident a perdues. Es-tu attentif à ce genre de considérations anthropologiques ?

AP : Absolument, je suis très enthousiasmé par ces considérations anthropologiques, c’est même un des moteurs de mon travail. Durant une bonne partie de mon enfance jusqu’à mon adolescence, j’ai eu l’impression de vivre comme « un extraterrestre, un enfant sauvage ». Pour habiter dans la société avec laquelle je cohabite, je me suis bricolé des outils qui ne sont que les principes de base de l’anthropologie ou de l’ethnologie.  Ce n’est que plus tard, à la lecture d’ouvrages ou au gré de rencontres que je m’en suis rendu compte. D’une certaine manière, j’ai passé mon temps à faire de l’étude de terrain. 

Pour moi, ces rites initiatiques existent encore fortement dans nos sociétés occidentales. Bien entendu, ils sont beaucoup moins visibles puisque souvent représentés et combattus comme des archaïsmes. Mais ils ont la vie dure et sont restés bien ancrés en nous. Si l’on regarde rétrospectivement, je trouve que notre société occidentale ne fait que s’approprier et reconstruire ce qui existait déjà dans les sociétés premières. Pour communiquer à distance nous fabriquons des objets qui transportent nos voix, produisent des sons ou des images. Eux fabriquent des breuvages. C’est sans doute aussi pour cela que les cultures premières agissent sur nous comme un aimant attractif et parfois répulsif… Bon, je m’égare peut-être un peu, mais c’est souvent le cas dans mes projets.  

PP : As-tu développé des pratiques de préparations particulières comme la méditation ou autre ?

AP : La préparation du projet est une sorte de méditation. Les dessins, la maquette, la construction en sont une en partie. Bien entendu ça n’en a pas vraiment l’air, mais je le considère ainsi. 

PP : Tu as rarement parlé de ce qu'il se passait pendant ces moments hors normes. Comme dans la pierre au Palais de Tokyo où tu as eu des d'étonnantes sensations ? Peux-tu en dire plus, notamment sur le plan des perceptions ?

AP : C’est une part du projet qui m’est difficile à relater. Comment puis-je expliquer ma transformation en arc en ciel dans la pierre, ou mon voyage dans l’infrastructure du bâtiment recevant la performance ? Comment raconter le voyage dans les paysages nocturnes de l’homme lion, le renard ou ce que j’imagine d’un renard qui me guide dans l’obscurité ? Ou la discussion avec l’artiste Richard Nonas sur la résistance des cristaux de neige pour porter la masse d’un rocher durant la performance réalisée dans la librairie de L’histoire de l’œil ? Tout ceci reste à construire.

« Marcher sur les nuages » le projet qu’Abraham Poincheval a pu enfin concrétiser en 2019 avec un film présenté à la Biennale de Lyon. © Abraham Poincheval

PP : Ton travail propose aussi des formes de pause qui sont également des stases. Or la stase peut confiner à l'extase. Ou à la transcendance. Est-ce que la transcendance a pris une place dans ton œuvre ? Ton œuvre intitulée La vigie fait clairement penser à St. Siméon le Stylite qui incarne l’ascèse, l’austérité mais aussi l’élévation. Plus récemment tu as pu réaliser ton rêve, de marcher sur les nuages avec ta dernière pièce présentée à la Biennale de Lyon. Est-ce que ce sont deux dimensions importantes pour toi ?

AP : En effet au gré des expériences c’est un espace qui s’est ouvert et c’est sans doute un nouveau territoire à explorer. La Vigie fait référence en partie à Saint-Siméon et plus largement à la pratique des stylites qui consiste à se placer entre ciel et terre comme intercesseur. Curieusement ce projet est né sous terre. Au moment où je commençais à imaginer marcher sur les nuages. J’avais essuyé plusieurs refus de la part de diverses structures pour ce projet. J’ai donc imaginé m’élever graduellement jusqu’aux nuages.  En réalisant La vigie, c’était une forme d’apprentissage par palier. C’est aussi un carottage atmosphérique. Dans une étude sur la Flûte enchantée de Mozart par Jan Assmann (cf. livret René Jacobs/Harmonia mundi), il est fait référence à la théorie des mystères, du passage des illusions ou à l’épreuve des silences. Ainsi que la proximité avec la mort et l’illumination. La vigie reprend ce cheminement. Saint Siméon, ce reclus des cieux est intéressant à plusieurs niveaux. Il invente à sa manière la communication à haut débit entre ciel et terre de façon verticale, mais aussi sur un plan horizontal. Placé à un point stratégique, les pèlerins, les marchands, les voyageurs, viennent le consulter au sujet du monde céleste et terrestre, en échangent sur la situation politique économique des différents pays dont ils proviennent. C’est une information hors du pouvoir politique qui circule au pied de la colonne de Siméon. C’est en fait une antenne. Siméon, c’est aussi une histoire de l’image, il incarne l’Icône en se posant sur le monochrome du ciel. Il construit un nouveau rapport à l'image, il me semble.

PP : Tu veux dire qu’il faut réinvestir la figure de l’artiste en intercesseur ?

AP : L’artiste est toujours un intercesseur.

PP : Que t'inspire la situation actuelle avec le confinement à la fois individuel, collectif et mondial pour lutter contre la pandémie du Covid 19. Une première pour l'humanité à cette échelle. Est-ce que ton travail t’a en quelque sorte préparé à vivre cela ?

AP : Oui sans doute en partie. Mais pour le moment c’est un confinement en famille :) 

PP : Comment réagis-tu, en tant qu'artiste, mais aussi en tant qu'individu et citoyen, à la manière dont les pouvoirs publics et politiques gèrent cette situation. On sait très bien que le confinement a aussi une dimension politique même si ces derniers se cachent derrière la dimension scientifique.

AP : J’ai du mal à exprimer un jugement, il se fera à posteriori. Il me semble plus important aujourd’hui d’être ensemble, surtout si le confinement se durcit. C’est sans aucun doute le moment de continuer à développer tout notre potentiel dit alternatif et collectif. Je pense surtout à l’après-confinement. Beaucoup de mes proches vont être impactés les artistes, les galeries, les centres d’arts, les salles de spectacle. 

Abraham Poincheval en train de réaliser « Etude pour vivre dans une ruche » au centre d’art du Parvis à Ibos en janvier 2020 (Photo PP).

PP : Ton prochain projet, qui te tient particulièrement à cœur, consiste à vivre dans une ruche avec des abeilles. C’est la première fois que tu interagis avec le vivant de cette façon. Qu’est ce qui te motive et qu’attends-tu de cette aventure ?

AP : C’est une continuité des œuvres liées au vivant. J’ai commencé avec Ours puis avec Œuf et je poursuis avec Ruche. C’est une suite de réflexions qui se développe avec ces pièces. Avec Ours j’expérimentais une mythologie à l’échelle de l’humanité. On retrouve dans chaque civilisation une mythologie liée à l’ours qui serait aussi une des premières formes de croyance. L’ours est d’une certaine manière un passeur, celui qui fait la jonction entre différents mondes, c’est aussi pour cela que j’imaginais ce projet comme un voyage. Pour chaque aventure j’évite de présupposer quoi que ce soit, je laisse libre cours à l’expérience. Même si l’œuf a une très grande valeur symbolique dans la création du cosmos. Dans Ruche, on passe un cran plus haut puisque l’interaction est beaucoup plus partagée entre les abeilles et moi. C’est le moment de faire l’expérience d’une autre société, ou le rapport au monde est celui des insectes. Mais pour chaque aventure j’évite de présupposer quoi que ce soit, je laisse libre cours à l’expérience. Imaginer peut quelquefois réduire le champ des possibles et créer des complications lors de la performance. En effet il n’y a rien de plus compliqué à vivre, lorsque l’on est dans une situation périlleuse, que de vouloir faire correspondre les choses à des idées préconçues. Il me semble plus intéressant de suivre une sorte de raisonnement intuitif.

PP : Qu’est-ce qui t’attire plus précisément dans la ruche et dans le monde des abeilles ?

AP : Il m’est pour le moment difficile d’en dire davantage car tout projet est une expérience une découverte et un apprentissage. La seule chose que je projette pour le moment est de cohabiter avec des abeilles sur une durée de 13 jours dans une ruche. Pour les humains, la ruche a toujours été un objet de représentation des sociétés humaines. Je trouve important de faire l’expérience de cette représentation et d’aller au-delà.

PP : Pour la première fois aussi le public va être partie prenante de la performance. Dans une forme de confinement partagé cette fois. Puisque tout le monde va se retrouver dans la ruche ne serait-ce qu’un moment. N’est-ce pas une manière de se retrouver ? Au sens propre comme au sens figuré ?

AP : Oui, c’est une chose que j’ai découverte avec Œuf cette interaction entre le public, l’œuf et moi. C’est aussi une réflexion qui se poursuit avec la proposition faite pour la conception de la ruche et du projet avec Olivier Raud et l’entreprise Ballot-Flurin. Mais pour le moment, l’expérience ne fait que commencer.

PP : Comment se passent les sorties de tes confinements performatifs et comment gères-tu les déconfinements. Par exemple au sortir de la pierre, du stylite ou des œufs ? Est-ce qu'il y a un avant et un après ?  Et est-ce que ton travail ne fonctionne pas aussi sur cette polarité ?

 AP : La sortie est toujours un moment fort durant lequel je ne suis pas tout à fait présent. On peut dire que physiquement je suis là mais qu’une bonne partie de moi est encore en chemin. Il faut donc prendre le temps de se reconstituer pour entrer dans ce nouveau flux qu’est devenu le quotidien. Cette « réadaptation » peu prendre deux semaines, un mois voir six. En effet, il y a une histoire de polarité et c’est d’ailleurs elle qui guide ma boussole lorsque je suis amené à dériver ou à faire des expériences de pierre de poule. C’est aussi ces nouvelles relations et ces nouvelles expériences qui aiguisent le rapport a mon quotidien et me font l’appréhender différemment.

 PP : Une nouvelle énergie pour le monde d'après ?

 AP : Bien entendu cette « énergie » est toujours présente et il dépend à chacun d’en faire l’expérience et de la partager. 

Sortie de confinement d’une performance d’Abraham Poincheval, L’homme lion, à Aurignac, où l’artiste est resté enfermé une semaine dans la réplique d’une sculpture de la préhistoire. (Photo AP)

Abraham Poincheval est né en 1972 à Alençon. Il vit à Marseille et enseigne à l’Ecole Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence. Il collabore avec la galerie Sémiose à Paris.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
À Saint-Étienne, le maire et le poison de la calomnie
Dans une enquête que Gaël Perdriau a tenté de faire censurer, Mediapart révèle que le maire de Saint-Étienne a lancé une rumeur criminelle, dont il reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une pure calomnie, contre le président de région Laurent Wauquiez. À l’hôtel de ville, des anciens collaborateurs décrivent un quotidien empoisonné par la rumeur, utilisée comme un instrument politique.
par Antton Rouget
Journal — France
L’encombrant compagnon de la ministre Pannier-Runacher
Des membres du ministère d’Agnès Pannier-Runacher sont à bout : son compagnon, Nicolas Bays, sans titre ni fonction, ne cesse d’intervenir pour donner des ordres ou mettre la pression. En outre, plusieurs collaborateurs ont confié à Mediapart avoir été victimes de gestes déplacés de sa part il y a plusieurs années à l’Assemblée nationale. Ce que l’intéressé conteste.
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Morts aux urgences, pédiatrie sous l’eau, grève des libéraux : la santé au stade critique
Covid, grippe, bronchiolite : l’hôpital public vacillant affronte trois épidémies. En pédiatrie, dix mille soignants interpellent le président de la République. Côté adultes, les urgentistes ont décidé de compter leurs morts sur les brancards. Et au même moment, les médecins libéraux lancent une grève et promettent 80 % de cabinets fermés.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Un vaste mouvement social s’installe chez Arc en Ciel, sous-traitant du nettoyage
À Paris, Puteaux et Lyon, des salariés d’Arc en Ciel, une grosse entreprise de nettoyage présente dans de nombreux sites publics, sont en grève. En creux, c’est le recours à la sous-traitance dans les gares, les universités ou les hôpitaux qui est mis en cause.
par Yunnes Abzouz

La sélection du Club

Billet de blog
Abattage des animaux à la ferme. Nous demandons un réel soutien de l’Etat
Solidarité avec Quand l’Abattoir Vient A la Ferme : Depuis 2019, la loi autorise les éleveurs, à titre expérimental, à abattre leurs animaux à la ferme. Ils n’ont toutefois bénéficié d’aucuns moyens dédiés et doivent tout à la fois assurer les études technique, financière, économique, sanitaire. Respecter les animaux de ferme est une exigence collective. Nous demandons un réel soutien de l’État.
par Gaignard Lise
Billet de blog
Canicule : transformer nos modes d’élevage pour un plus grand respect des animaux
L’association Welfarm a mené cet été la campagne « Chaud Dedans ! » pour alerter sur les risques que font peser les vagues de chaleur sur la santé et le bien-être des animaux d’élevage. Après des enquêtes sur le terrain, des échanges avec les professionnels de l’élevage, des discussions avec le gouvernement, des députés et des eurodéputés, Welfarm tire le bilan de cet été caniculaire.
par Welfarm
Billet de blog
Le cochon n'est pas un animal
Pour nos parlementaires, un cochon séquestré sur caillebotis dans un hangar n'est pas un animal digne d'être protégé. C'est pourquoi ils proposent une loi contre la maltraitance animale qui oublie la grande majorité des animaux (sur)vivant sur notre territoire dans des conditions indignes. Ces élus, issus des plus beaux élevages politiciens, auraient-ils peur de tomber dans l'« agribashing » ?
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Noémie Calais, éleveuse : ne pas trahir l’animal
Noémie Calais et Clément Osé publient « Plutôt nourrir » qui aborde sans tabou et avec clarté tous les aspects de l’élevage paysan, y compris la bientraitance et la mort de l’animal. Entretien exclusif avec Noémie.
par YVES FAUCOUP