Le printemps rebelle des artistes

A Pau, les artistes et les techniciens du spectacle se relaient depuis plusieurs semaines pour occuper les lieux culturels emblématiques. Un mouvement qui vise à déconfiner la culture et à lutter contre la précarité.

Artistes et techniciens devant le théâtre Saragosse à Pau © Jean-François Courtille Artistes et techniciens devant le théâtre Saragosse à Pau © Jean-François Courtille

Le théâtre Saragosse pendant une semaine. La scène du Zénith pendant douze jours. Et le cinéma d’art et d’essai Le Méliès depuis vendredi dernier. Trois espaces emblématiques de la création culturelle à Pau et dans les Pyrénées occupés à tour de rôle, en mars 2021, par des artistes et techniciens, intermittents du spectacle et travailleurs précaires. Ils se sont mobilisés à l’appel de trois organisations : l’Ensemble des Syndiqués Pyrénées Ouest Culture Spectacle CGT (ESPO), le Collectif Culture Evénementiel  64 65 et le Collectif Intermittents Précaires du Sud-Ouest (CIPSO). Les artistes et techniciens des Pyrénées-Atlantiques, des Hautes-Pyrénées, du Gers et des Landes ont souhaité d’abord épauler ainsi leurs collègues qui avaient lancé l’occupation du théâtre de l’Odéon à Paris. « Le théâtre Saragosse, espaces pluriels, à Pau, était seulement la deuxième scène occupée en France », raconte Maya Paquereau, comédienne et technicienne. « Cela a donné une bouffée d’oxygène à nos camarades parisiens, et cela a sans doute contribué à étendre ensuite le mouvement aux autres régions françaises ».

Le Zénith occupé à Pau © Mouvement des artistes et des techniciens Le Zénith occupé à Pau © Mouvement des artistes et des techniciens

Ce qui motive avant tout les artistes et les techniciens : obtenir enfin le déconfinement de la culture, soumise à un traitement de défaveur depuis plus d’un an. La troisième vague de la pandémie les amène à demander au moins « un calendrier réaliste pour la réouverture des lieux culturels ». Bien sûr, ils réclament aussi « un financement du secteur culturel passant par un plan massif de soutien à l’emploi en concertation avec les organisations représentatives des salarié.es de la culture ». Mais la lutte contre la précarité est l’autre cheval de bataille des professionnels de la culture. Fait nouveau, ils réclament « un retrait pur et simple de la réforme de l’assurance chômage », rejoignant en cela les revendications exprimées depuis plus d’un an par le Comité CGT 65 des Travailleurs précaires ou privés d’emploi et par la CGT 65 des remontées mécaniques. Ils demandent aussi « une prolongation de l’année blanche pour les intermittents relevant des annexes 8 et 10, et son élargissement à tous les travailleur.es précaires, extras et saisonniers entre autres ». Enfin, ils sollicitent « des moyens pour garantir les droits sociaux ».

Le cinéma Mélies occupé © Mouvement des artistes et des techniciens Le cinéma Mélies occupé © Mouvement des artistes et des techniciens

Le quotidien des artistes et des techniciens de la culture est très éloigné de l’image du millionnaire désinvolte renvoyée par quelques comédiens célèbres comme Gérard Depardieu. La plupart d’entre eux jonglent avec les fins de mois difficiles. Une situation aggravée par la pandémie. Martin Patris, technicien structure, exerce son métier au service des festivals et au service des scènes comme le Zénith. « La dernière fois que j’ai travaillé pour un festival, c’était en mars 2020 à Luchon. Nous avons été les premiers à arrêter, et nous serons vraisemblablement les derniers à reprendre ». Martin a pu néanmoins travailler sur trois ou quatre dates pour une création théâtrale. Un bilan maigre et insuffisant. « Nous avons fait des manifestations, puis effectué un travail syndical avec l’ESPO CGT. Nous avons joué le jeu démocratique, rencontré les élus. Nous avons tout fait pour obtenir la réouverture des salles de spectacle. Voyant que rien n’avançait et que l’échéance du 31 août, terme de l’année blanche s’approchait, nous avons décidé de lancer ce mouvement d’occupation des scènes ». Le soutien des spectateurs, privés de théâtre, de concert ou de cinéma depuis trop longtemps, a aidé les artistes et les techniciens. L’appui des autres syndicats aussi. Et certains événements leur ont montré que des municipalités pouvaient aussi appuyer leur mouvement. Ainsi, la ville de Capvern dans les Hautes-Pyrénées a mis à la disposition des professionnels de la culture un mur du stade de rugby pour y réaliser une fresque artistique. Graffée par deux artistes locaux, elle a été inaugurée en musique le samedi 13 mars 2021.

Messages devant le théâtre Saragosse © Jean-François Courtille Messages devant le théâtre Saragosse © Jean-François Courtille

Mais le mouvement serait sans doute encore plus puissant s’il était davantage soutenu à travers la France par les directeurs de scènes et de festivals eux-mêmes. L’appel lancé par une trentaine de scènes, de festivals et d’associations des Hautes-Pyrénées, qui ont organisé deux jours de mobilisation du 20 au 22 mars 2021, va dans ce sens. Anne-Lise Blin est administratrice et chargée de production dans le spectacle vivant. « Je fais partie des gens qui subissent le ‘stop and go’, les avenants de contrats, les dates annulées, reportées puis de nouveau annulées. C’est compliqué pour nous de voir l’avenir de nos structures ». Elle a pu travailler avec le Collectif décomposé dans les Hautes-Pyrénées pendant l’année 2020, grâce à une résidence de territoire à Cauterets. Mais depuis janvier 2021, l’horizon est bouché. « Je pense que les directeurs de salles et les responsables de festivals sont nos partenaires. Avec Romain Baudoin, nous les avons appelés, dans les Hautes-Pyrénées et les Pyrénées-Atlantiques, pour connaître leur position. Une convergence des luttes avec eux est nécessaire pour sauver la culture aujourd’hui ».

Une assemblée au coeur du Zénith © Pierre Couduy Une assemblée au coeur du Zénith © Pierre Couduy

Cendrine Crebassa, musicienne, souligne de son côté la souffrance de ne pas pouvoir exercer son métier. « A défaut, nous continuons à répéter chez nous, à travailler nos instruments. Nous essayons de rester motivés pour le moment où cela reprendra ». En août 2021, tous les intermittents du spectacle devront avoir effectué 507 heures de travail rémunéré. « 70% des intermittents en France ne réussiront pas à atteindre ce seuil, compte tenu des annulations multiples de spectacles et de festivals. J’aurais envie de dire à Madame Bachelot, notre ministre : le secteur culturel rapporte beaucoup d’argent à l’économie française et compte beaucoup moralement pour les habitants de notre pays. Alors, ne faites pas de petites économies sur le dos des artistes et des techniciens ». Martin Patris rappelle que la culture joue un rôle essentiel « pour le bonheur et la santé psychiatrique de la population ». Et Anne-Lise Blin estime qu’un protocole très simple permettrait de déconfiner la culture sans risque sanitaire pour le public. « C’est essentiel pour le moral de tous. Arrêtons de ne pas vivre par peur de mourir ! ».

Jean-François Courtille

 

 

 

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