"Toxic tour" dans la baie de Sepetiba (près de Rio)

par Gilles Pansu, Attac France

L’objectif de ce "Toxic tour", organisé par plusieurs organisations brésilienne à l'attention des participants du Sommet des peuples, est de montrer que, contrairement au discours officiel des autorités brésiliennes soucieuses des questions sociales et environnementales à l’occasion du Rio+20, des méga-projets industriels soutenus par la principale banque d’investissement brésilienne (BNDES) dans le cadre programme d’accélération de la croissance (PAC) lancé par Dilma Rousseff, sont en train de condamner l’équilibre socio-écologique d’une zone proche de Rio de Janeiro.

Je pars avec une quarantaine d’activistes et journalistes brésiliens, allemands, canadiens, français, en direction de la baie de Sepetiba, au sud-ouest de Rio de Janeiro pour rencontrer les pêcheurs qui subissent les conséquences de l’implantation de la sidérurgie et de l’extraction minière.

Depuis plusieurs années la sidérurgie (TKCSA, filiale de ThyssenKrupp), la compagnie sidérurgique nationale (CSN) les mines du richissime industriel Eike Batista ainsi que le développement d’infrastructures portuaires (LLK Logsitica) modifient et polluent le milieu marin et condamnent ainsi la pêche dont dépend la population des villages environnants. Ils polluent également les villages et la végétation à cause des dépôts de poussière métallique de cadmium et de zinc, qui provoquent des maladies chez les habitants.

Ivo Siqueira Soares, 60 ans, pêcheur à la retraite et membre du Réseau Brésilien de Justice Environnementale et son collègue Sergio Batista Cabral encore en activité, défendent depuis longtemps les intérêts des communes de la baie de Sepetiba. Ils nous accueillent au port de Ilha da Madeira, avant d’embarquer sur des bâteaux de pêche pour aller voir de plus près les causes des dégâts environnementaux.

Ils racontent comment l’installation de ces industries a suscité l’espoir et a effectivement créé des emplois. Le problème est qu’une fois installées, elles ont cessé d’embaucher et se contentent de faire appel à une main d’oeuvre temporaire. Au final les emplois promis par les industries qui se sont installées sont beaucoup moins nombreux que prévu. Jusqu’aux années 70 la pêche permettait encore d’atteindre un niveau de vie confortable. Depuis que les industries sont apparues, le poisson a commencé à se raréfier. Pour Sergio Batista Cabral, la pêche est devenue de moins en moins rentable et il n’arrive plus à couvrir les frais de gasoil pour les sorties en mer.

Ivo Siqueira Soares nous explique qu’il n’y a pas d’alternative pour les pêcheurs les plus âgés car ils n’ont pas fait d’études et ils ne sont pas préparés pour se reconvertir.

La construction des infrastructures portuaires a profondément bouleversé l’activité de la pêche : les dragages sous-marins, les ponts de plusieurs kilomètres qui permettent l’acheminement du minerai et de l’acier aux navires, les illuminations nocturnes et la pollution marine causée par les dépôts de poussières métalliques ont entrainé une diminution considérable de la quantité de poisson, dans une zone qui faisait vivre plus de 8000 pêcheurs. Aujourd’hui ils ne sont plus que 1500 environ. Les jeunes eux, délaisse la pêche pour devenir maçon, chauffeur, etc.

Nous embarquons sur des bâteaux de pêche avec une heure de retard sur l’horaire prévu. Les pêcheurs soupçonnent les autorités locales d’avoir essayé de dissuader les pêcheurs de nous conduire vers les lieux du "crime". Nous longeons les nouvelles jetées et les ponts qui relient le nouveau port au continent. Ivo nous expliquent que ces installations modifie l’équilibre marin et la pollution tue les poissons, en effet es poussières métalliques se déposent et se sédimentent sur le fonds marin, faute de courants fort pour les disperser.

Nous naviguons devant d’énormes grues, des tapis roulants suspendus qui acheminent le minerai qui va se jeter dans les cales des navires. Lorsque le vent souffle une partie considérable du minerai s’envole pour aller polluer l’eau et la côte environnante. Les collines qui bordent la côte sont perforées de tunnels pour extraire le minerai et certaines ont été rasées. Nous nous approchons des installations de TKCSA : sur les jetées de grandes pancartes "ELOIGNEZ-VOUS" dissuadent les bateaux de s’approcher. Le personnel est en alerte : les autorités portuaires ont été informées de notre visite et nous pouvons voir des agents de sécurité nous guetter et nous filmer depuis la jetée alors que nous faisons de même !

Une des principales réclamations des pêcheurs de la région concerne l’attitude des autorités portuaires favorable aux entreprises. La marine se comporte comme une police privée défendant leurs intérêts. Ainsi une vaste zone d’exclusion marine a été ordonnée pour que les pêcheurs ne perturbent pas la circulation des navires qui viennent récupérer l’acier ou le minerai de fer, alors que cette zone était fréquentée par les pêcheurs depuis des générations. Les contrôles et la répression ont augmenté, plusieurs pêcheurs recevant des amendes pour avoir fréquenté cette zone.

Des milices armées financées par les entreprises n’hésitent pas intimider ceux qui remettent en question l’ordre établi.

Pour les pêcheurs notre présence sur les lieux et le fait que ces informations soient diffusées au grand public contribue à diminuer leur isolement face aux entreprises toute puissante qui agissent avec la complicité des autorités publiques.

 

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