Enfermement

Une construction progressive…

En langue française, attesté depuis au moins le 12ème siècle, l’enfermement est l’action ou le fait d’être placé ou de se placer dans un lieu ou une situation et de ne pouvoir ou vouloir en sortir.

L’origine du mot est latine, mais fermer se dit en latin obturare, occludere, obserare, obstruere, claudere, cludere, serare … il n’existe pas de « fermere » ou de « fermare ». Encore moins de « infermare ».
C’est de firmare signifiant « rendre ferme, solide, fortifier » que le mot français a tiré sa signification, par un glissement de sens vers « clore », vraisemblablement du fait qu’on fortifie pour fermer un lieu.

Pour autant, enfermer n’est pas l’héritage de l’infirmare latin, dont le préfixe « in » est privatif *. Ainsi infirmare signifie réfuter ou rendre faible.
C’est le français qui a ajouté le préfixe « en » pour former l’action de placer à l’intérieur de ce qui est fermé.
Le suffixe « ment » est quant à lui le simple dérivé du suffixe latin mentum apposé derrière les verbes d’action pour former un nom d’action.
Voici donc un nom construit spécialement par la langue française en étapes successives et qui connût plus grande popularité que les littéraux claustration ou réclusion (encore que pour ce dernier, le recludere latin d’où il provient a d’abord eu le sens d’ouvrir ce qui est fermé).
Nos voisins quant à eux, ont fait le choix de l’héritage direct, avec confinement en anglais, confinamiento en espagnol, confinamento en italien, venant tous du latin confinium qui concerne les limites entre deux territoires. Ce choix d’ailleurs, en raison de l’hégémonie actuelle de la langue anglaise, nous a valu récemment un sursaut d’emploi en français du mot confinement (à la mode) car les langues, elles, ne se confinent pas.


… pour une signification rassurante

Le mot enfermement véhicule donc en français une idée de forteresse, les murs sont plus solides.

On peut notamment appliquer l’enfermement corporel aux prisonniers, aux fous, aux moines, aux animaux, aux prés (entourer un lieu de tous côtés). Il vise à restreindre l’action et le territoire dans le but d’avoir une emprise sur ce que l’on enferme ou de lui fournir une protection.
L’enfermement peut être aussi mental, dans ce cas il s’entend comme un fonctionnement social atypique, résultant d’un handicap, d’une maladie, d’une souffrance ou d’une marginalisation. Dans un sens moins fort, il peut aussi désigner une obstination de principe.

Même si certains y trouvent leur compte, l’enfermement est toujours l’oeuvre d’une puissance sur une autre : qu’il s’agisse de l’autorité publique sur la délinquance, du médecin sur l’aliéné, du clergé sur l’appelé, du dompteur sur le fauve, de l’agriculteur sur la nature, d’une chaîne de montagnes sur un vallon encaissé … ou qu’il s’agisse de la prise de pouvoir du corps - de la société, de la maladie - sur l’esprit, de la conscience sur l’inconscience, de la raison sur elle-même.
Dans les deux cas, l’enfermement est une circonscription d’une turbulence, un moyen de se protéger d’une nuisance.

En plus de rendre fort celui qui enferme (la maîtrise engendre un sentiment de force) et par voie de conséquence faible celui qui est enfermé, l’enfermement permet de soustraire au monde l’objet de son embarras. Ainsi la première édition de l’Encyclopédie de 1751 nous dit « qu’un corps est enfermé dans un autre, lorsque celui-ci forme en tous sens un obstacle entre le premier et notre toucher ou nos yeux ».
L’enfermement est effaceur de gêne, instrument du déni.
Finalement pas si loin de l’infirmare latin qui vaut pour réfuter et affaiblir …

La langue des oiseaux apporte alors un joyeux complément (l’enfer me ment). En guise de conclusion ?


* le préfixe « in » en latin peut avoir 2 significations, l’une privative (il désigne dans ce cas le contraire du mot auquel il est apposé), l’autre locative (il ajoute une orientation au mot, signifiant dans, vers).

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