Les larmes de Modric, les regrets d'Hadzibegic

Les huitièmes de finale de l'Euro sont terminés, un “Yougo” vous manque, et toute l'épreuve semble dépeuplée. Les Croates sont éliminés trop tôt, comme avant eux leurs ancêtres des Balkans. Hommage à la grande Yougoslavie, celle de juste avant la guerre, celle du mondial 1990.

« Rhaaaaaa putain, les Yougos quand même… » Cette phrase, je peux la prononcer une dizaine de fois par match, à chaque match de chaque compétition où on croise un pays des Balkans. Cette fois-ci, ce fut avec la Croatie, et je me remets à peine des larmes de l'artiste Luka Modric, chef-d'orchestre d'une symphonie de solistes (Perisic, Brozovic, Rakitic), où la fausse note est toujours sûre, mais contribue à rendre l'œuvre toujours plus fascinante.

Luka Modric Luka Modric

Comme d'habitude, on a vibré de façon définitive en voyant les hommes au maillot à damier balader les Espagnols en poule, avant d'enrager de désarroi en les voyant se faire, injustement, forcément injustement, piéger en huitième par des Portugais attentistes et ultra-réalistes.

Faruk Hadzibegic Faruk Hadzibegic
Ce type de déconvenues succédant aux enthousiasmes les plus amourachés, depuis vingt ans, on les a connues avec les sélections de Slovénie, de Serbie ou de Bosnie, et encore avant avec la Croatie. Cette fascination pour le foot balkanique et ses artistes maudits n'a rien à voir avec l'amour du coin, je n'y ai jamais été, mais bien avec la grande Yougoslavie. Pas tant celle de Tito, mais bien celle de Faruk Hadzibegic et de ses coéquipiers. Celle des magiciens du ballon, et de la dernière génération "yougo" de la fin des années 1980, avant que le modèle multi-national n'implose dans le sang et la folie identitaire, au début des années 1990.

En ce lendemain de jour anniversaire de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo (un 28 juin 1914), c'est aussi la lecture d'un remarquable ouvrage, « Le dernier pénalty » (Seuil), et la rencontre de son auteur italien, le journaliste Gigi Riva (homonyme n'ayant aucun lien avec le buteur surclassieux des années 1970), qui motive cet hommage à la bande à Faruk.

Faruk Hadzibegic est en effet le héros de ce livre mêlant mélancoliquement grand drame et petite histoire du ballon. Ou comment le défenseur central du FC Sochaux, et capitaine de la dernière équipe de Yougoslavie, est devenu à sa manière, et à cause du « pouvoir mythologique » du football (les termes sont de Riva), le Gravilio Princip de l'ère moderne. Celui qui, depuis son tir au but raté en quart de finale du mondial italien de 1990, ne cesse d'entendre à chaque fois qu'il remet les pieds dans l'ex-Yougoslavie: « Si tu l'avais marqué, la guerre n'aurait peut-être pas eu lieu ». De la même manière que si Princip l'avait manqué, lui, l'archiduc, on sait bien que la guerre aurait eu lieu de toute façon. Mais malgré tout, on se dit que…

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On n'ira pas plus loin ni dans les spéculations, ni dans le commentaire du livre, hautement recommandable. Mais on s'arrêtera en revanche sur le détail de cette Yougoslavie '90 (annoncée par la victoire des juniors au mondial des moins de 20 ans en 1987), et de son incroyable effectif. Pour dire la richesse de l'escouade de Belgrade, on laissera de côté les attaquants Darko Pancev ou Zlatko Vujovic, comme les munificents défenseurs Robert Jarni ou Srecko Katanec. On n'évoquera même pas les prometteurs Davor Suker ou Alen Boksic, qui n'ont pas joué une minute de la compétition, ni le glorieux Mecha Bazdarevic (blessé). Ni même l'élégantissime Zvonimir Boban (suspendu pour avoir frappé un policier lors du fameux Dinamo Split-Etoile Rouge Belgrade du 13 mai 1990, qui a dégénéré et fait encore figure dans l'inconscient collectif de point de départ de la guerre des Balkans).

On ne retiendra que quatre des artistes qui ont à jamais ancré l'inconstance et le dribble déroutant dans la mémoire du beau jeu, la roublardise et la feinte de corps au rang d'art, la passe en profondeur soyeuse comme finalité de vie. Et avant de revoir leurs gestes géniaux, il convient de savourer, la larme à l'œil, le maître match de cette génération, gagné 2-1 contre l'Espagne. Et le doublé somptueux de Stojkovic…

Il convient aussi d'évacuer la séance de tirs-au-but du Yougoslavie-Argentine, objet d'un chapitre entier du livre de Riva, en mettant en valeur non pas l'échec d'Hadzibegic, mais le numéro du gardien Tomislav Ivkovic, l'homme qui a arrêté non pas un, mais deux pénalties de Maradona…

Bon, à la fin de la vidéo, on voit quand même le tir et les rêves de Faruk arrêtés par le gardien argentin Sergio Goycochea. Du coup, autant revoir la séance de pénos en entier..

Les quatre fantast"ic"s yougoslaves de 1990 représentent les derniers moments d'une harmonie footballistique capricieuse, mais tellement culte et émouvante. Tous vivaient pour l'amour du dribble, chacun dans son registre particulier…

Safet Susic, dit Pape, est sûrement le plus emblématique des Yougos et de leur style de jeu semblable à une fanfare foutraque de Goran Bregovic. Le Bosniaque reste pour les “vrais” supporters du PSG le plus grand joueur de l'histoire du club, où il évolua de 1983 à 1991 et gagna un titre de champion en 1986. Loin devant le Suédois Zlatan Ibrahimovic, lui aussi d'origine bosniaque, qui partage avec la Yougoslavie de ses ascendances un certain goût du mental friable dans les grands rendez-vous. Comble du chic footeux parisien, Pape Susic a même eu le bon goût de finir sa carrière au Red Star.

S'il faut résumer “Safet le magnifique”, un geste s'impose: la “kicma”. « Une ondulation qui descend de l'épine dorsale à la hanche et laisse le défenseur sur place », ainsi que la résume Gigi Riva, et que le public de Sarajevo lui réclamait depuis les tribunes, jusqu'à ce qu'il s'exécute et « rembourse à lui seul le coût du billet d'entrée ». S'il n'a pas forcément brillé pendant le mondial 1990, Susic incarne le dribble “à la Yougo”, tout en rupture de rythme, en contre-pieds diverses, et en accélérations aléatoires…

 

Le plus talentueux des quatre était sans doute Dragan Stojkovic, dit “Piksie”, petit lutin de Nis aux pieds d'or, qui n'a hélas connu la gloire que sous le maillot de l'Etoile rouge de Belgrade, mais parti un an trop tôt pour gagner la coupe d'Europe 1990. Cruauté intense, Stojkovic est dans le camp adverse le jour de la finale, sous le maillot de l'OM. Durant sa période "yougo", Stojkovic est au sommet de sa gloire, pas encore détruite par les blessures façon “Mozart qu'on assassine”. Ne riez pas, car à le voir dérouler ses livrets de dribbles les plus fous comme Wolfgang Amadeus tournait les pages de ses partitions, la comparaison n'a rien de saugrenue. Et pour ceux qui restent sceptiques, sachez qu'il avait aussi une frappe de Beethoven…

 

 

Le Croate Robert Prosinecki donne plus dans le dribble pour le dribble. Roulettes en tous genres, crochet inter-exter, triple feintes de frappe… Rien ne l'effraie, surtout pas de finir en touche, et il ne lâche généralement pas la balle avant d'avoir dribblé la moitié de l'équipe et/ou le gardien. S'il a joué au Barça et au Real, Prosinecki n'aura pas non plus gagné grand chose d'autre que sa coupe d'Europe de 1990 avec l'Etoile Rouge. Mais il a œuvré pour l'esthétique dans le foot, à une époque où le gros tacle et le duel physique achevait de s'imposer dans le foot des années 1980-90. Lui préfère dribbler deux fois le même adversaire et n'aime rien tant qu'attendre un vis-à-vis pour le provoquer en duel, à part peut-être dribbler un gardien pour faire ensuite une passe en retrait. Et comme les héros savent mourir en bossant pour leur légende, le grand Prosinecki réapparut lors du match pour la troisième place du mondial 98 (gagné face à la Hollande). Passé à côté de ses meilleures années pour cause de blessure, il profite de ce match des réservistes pour claquer un pion d'anthologie. En tournant sur lui-même avant de tirer…

Dans ce panorama, le Monténégrin Dejan Savicevic est sans doute celui qui a le plus beau palmarès. Lui aussi vainqueur de la coupe d'Europe avec l'Etoile rouge Belgrade, il en a claqué une autre avec le Milan AC, le club où il effectua l'essentiel de sa carrière, avec trois titres de champion d'Italie en prime. Lui aussi a vécu pour le dribble, mais plus dans l'axe, en mode “je vais beaucoup plus vite que toi”, et à base de petits/grands ponts et de contres TOUJOURS favorables…

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