Les 50 ans du Procès d'Auschwitz

 (Kai Littmann) – L’Allemagne pense ces jours-ci au 20 décembre 1963 – ce jour-là, s’ouvrait le «Procès d’Auschwitz» à Frankfurt, un des moments les plus pénibles dans la conscience collective allemande.

Auschwitz - hope after terror. © (c) C. Puisney / Wiki C. Auschwitz - hope after terror. © (c) C. Puisney / Wiki C.
 (Kai Littmann) – L’Allemagne pense ces jours-ci au 20 décembre 1963 – ce jour-là, s’ouvrait le «Procès d’Auschwitz» à Frankfurt, un des moments les plus pénibles dans la conscience collective allemande. Seulement 18 ans après la fin de nazisme, 211 survivants du camp de concentration d’Auschwitz témoignaient contre 22 personnes portant des responsabilités à des degrés différents pour l'assassinat de centaines de milliers de victims des nazis : juifs allemands et européens, roms, homosexuels, prisionniers politiques et d'autres.

Le procès avait été initié par le procureur général de Frankfurt, Fritz Bauer. Bauer, issu d’une famille juive ayant réussi à quitter l’Allemagne à temps, était rentré après la guerre et fut rapidement considéré comme le «mouton noir» de la justice allemande, une justice qui moins de 20 ans après la guerre, était encore dominée par des juristes ayant déjà servi les nazis. Menaces de mort, pressions de toute sorte – Fritz Bauer menait un combat solitaire. Animé par la volonté de faire connaître la vérité au monde, il organisait un procès géant.

Pour les 211 survivants, le témoignage était un supplice. Face à face avec leurs tortionnaires, ils vivaient le cauchemar suprême une deuxième fois, comme en témoignent les enregistrements audio de ce procès qui sont difficiles à supporter. Encore plus insupportable était l’attitude des accusés. Laissés en libertés, ils se baladaient devant le tribunal, en riant et en blaguant et aucun mot d’excuse, aucun remord ne leur échappait pendant le procès. La politique voulait s’y meler, à une époque où comme la justice, la politique aussi était encore sous l’emprise des vieux réseaux nazis qui fonctionnaient encore avec une terrible perfection allemande.

Fritz Bauer, qui avait déjà donné les informations permettant aux services secrets israélien l’enlèvement et l'organisation à Jérusalem du  procès d’Adolf Eichmann dans les années 50, ne lâchait pas prise. Et au fur et à mesure que le procès avançait, au fil des témoignages plus traumatisants les uns que les autres, l’attitude du tribunal changeait. L’intensité et l’émotion et aussi la cohérence des témoignages montraient clairement que les témoins disaient la vérité, tandis que les mensonges des accusés s’écroulaient progressivement.

Le tribunal de Frankfurt avait même recours à une mesure difficile. A un moment où la Pologne et l’Allemagne n’entretenaient pas de relations diplomatiques, la Pologne autorisait le tribunal à venir enquêter pendant trois jours à Auschwitz. Lors de cette visite du lieu du crime, le tribunal pouvait confondre les responsables. Ainsi, le commandant adjoint du camp Robert Mulka avait toujours maintenu de ne pas avoir été au courant de l’assassinat systématique des détenus – sur place, le tribunal pouvait constater que la fenêtre du bureau de Mulka donnait directement sur une chambre à gaz et un four crématoire. Mulka a été condamné à la perpétuité.

L’auteur américain et époux de Marilyn Monroe, Arthur Miller, qui observait le procès, notait : «Ils pourraient être l’oncle allemand de n’importe qui», s’étonnant du côté quelconque de ces bêtes sanguinaires. Miller s’étonnait également de «cette tendance de collapser moralement et physiquement devant des ordres», s'interrogeant s'il s'agissait là d'un trait de caractère typique des Allemands. Les accusés, dans leurs rares déclarations, avaient toujours fait valoir d’avoir agi sous des ordres, acceptant par ce biais de devenir des petites et grandes roues dans une machine à tuer comme l’humanité ne l’avait jamais connu avant.

En Allemagne comme ailleurs, les gens n’aiment pas trop de souvenir de ce genre de date, surtout pas à quelques jours de Noël. Pourtant, il est tellement important de se souvenir des visages des victimes de cette horreur, des atrocités et barbaries commises par des êtres humains, pour comprendre ce que c’est que le fascisme. Il ne faut jamais oublier les mécanismes qui conduisent des gens «normaux» à devenir des monstres, qui transforment le voisin en un bourreaux dépourvu de toute humanité, pour ne jamais plus suivre ces séducteurs extrémistes qui stimulent la haine et par la suite, la violence.

Noël, d’ailleurs, est une excellente occasion pour se souvenir – il ne suffit pas de vouloir la paix pendant trois jours dans l’année, il faut prendre conscience qu'il faut rester vigilant tous les jours pour que cette tragédie ne puisse jamais se répéter. Et on devrait y penser lorsque nous opprimons des gens dans nos pays parce qu’ils viennent d’ailleurs et parce qu’ils sont différents.

Les idées ayant mené à cette catastrophe, existent toujours. Et tant que ces idées existent encore, il faut continuer à commémorer ces dates peu joyeuses. Ah oui, Fritz Bauer, contrairement à bon nombre de vieux nazis, n’a jamais reçu la moindre disctinction de la part de la République Fédérale. Il est mort dans des conditions jamais élucidées et mystérieuses – le dossier a été clos avec la conclusion «suicide».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.