Qui a peur des «Khmers verts»?

Depuis dimanche soir, la moitié des Français.e.s tremble à l'idée de subir les pires de sévices à cause des dogmes des « Khmers verts ». Mais ce sont ceux qui tremblent qui sont les plus dogmatiques.

Il ne faut pas avoir peur des Verts... © Lupus in Saxonia / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int Il ne faut pas avoir peur des Verts... © Lupus in Saxonia / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int
 (KL) – Une bonne partie des Français.e.s est encore en phase de déni. La Ve République est en danger, l'éternelle alternance « droite-gauche », pourtant décriée, est arrivée en fin de course – avec les Verts, une troisième force politique s'est invitée aux scrutins et elle vient de remporter une liste impressionnante de grandes villes françaises – Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Tours, Besançon et bien d'autres. Et pendant que les LREMPS lèchent leurs plaies, d'autres diffusent déjà toute leur angoisse sur les réseaux sociaux. La fin du monde approche, les Verts sont passés ! Mais rassurez-vous, la France n'est pas en train de tomber dans un chaos sans nom (du moins, pas dans les villes ayant voté pour un exécutif vert) – et il suffit de regarder un peu plus loin que le bout de son nez pour s'en rendre compte.

Commençons par la ville de Freiburg, située à seulement 85 km de Strasbourg. Avec 220.000 habitant.e.s, Freiburg compte parmi les « grandes villes » et elle était la première, il y a 17 ans, à élire un maire vert, en la personne de Dieter Salomon. Pendant les 16 ans de ses deux mandats, Dieter Salomon et ses collègues ont développé la ville de Freiburg comme personne avant eux. Croissance économique, statut de « capitale écologique » du monde, développement d'un nouveau tourisme écologique, création d'emplois, définition d'objectifs climat ambitieux (et atteints!) : les 16 ans passés avec un exécutif vert ont fait le plus grand bien à la ville de Freiburg. Pas de catastrophes. Pas d'amendes pour ceux qui mangent de la viande. Réduction de la circulation au centre-ville (eh non, on n'y oblige pas les commerçants du centre-ville à stationner en dehors du centre pour qu'ils portent fruits et légumes du parking vers les commerces...) - tout va bien à Freiburg. Mais Dieter Salomon n'a pas été réélu l'année dernière. Non pas à cause d'une attitude de « Khmer vert », mais parce que les Fribourgeois.e.s avaient estimé que les chevilles du maire avaient un peu trop enflé et qu'il serait temps de changer au bout de 16 ans.

Exemple 2 – la capitale du Bade-Wurtemberg, Stuttgart. Avec ses 630.000 habitant.e.s, Stuttgart n'est vraiment pas une petite ville. Depuis 2013, le maire de Stuttgart est le Vert Fritz Kuhn et, surprise – la ville n'a pas été malmenée par des barbares verts. Au contraire : l'économie dans la capitale du « Ländle » se porte à merveille. Les grandes entreprises de l'automobile et de l'informatique y prospèrent, le chômage y est au plus bas et, comme Freiburg, Stuttgart se développe de plus en plus – la ville est un vrai centre économique régional, on n’y force pas les enfants à manger des brocolis, il n'y a aucune chasse aux carnivores, la ville soutient son club de foot, le VfB Stuttgart, qui vient de remonter en Bundesliga.

Troisième exemple – le Land Bade-Wurtemberg est le premier à avoir élu un Ministre-Président vert, Winfried Kretschmann. On compare souvent les ministre-présidents allemands avec les Présidents de Région en France, mais ce n'est pas tout à fait juste. Dans l'Allemagne fédérale, les gouvernements des Länder disposent de bien plus de compétences que les Présidents en France, et par le biais de la 2e chambre législative fédérale, le Bundesrat (où siègent au pro rata les représentants des Länder), les gouvernements des Länder sont directement impliqués dans le processus législatif.

Pour le dire tout de suite, le Bade-Wurtemberg, avec la Bavière, est le Land qui se porte le mieux au niveau économique, écologique et budgétaire en Allemagne. On y crée de l'emploi vert, on y développe les énergies renouvelables, on y prône un tourisme doux, on y sauve des réserves naturelles. Les Verts n'ont pas détruit le Land avec des dogmes, mais ils ont apporté une touche durable dans la politique du Land.

N'ayez pas peur, les « Khmers verts » ne sont des « Khmers verts » que parce que vous les appelez ainsi. Le dogmatisme ne vient donc pas des Verts, mais de ceux qui les craignent. Et ils ont tort. Partout dans le monde où des écologistes sont arrivés dans des positions de responsabilité politique, ils se sont comportés de manière – responsable. Et oui, ils ont été élus par des jeune.s. Par ceux que les partis traditionnels ont toujours laissés devant la porte. Ne vous étonnez donc pas que ces jeunes avaient envie de changer le paysage politique. Ils ne voulaient plus des Macron, Balkany, Buzyn, Cahuzac et les autres. Ils veulent une nouvelle perspective pour un monde qui se porte mal. Donc, cessez de vous lamenter – vous aviez dans la Ve République environ 50 ans pour mener une politique dans laquelle les citoyen.n.e.s et surtout les jeunes se retrouvent. Soyez honnêtes, vous avez échoué avec vos manœuvres politiciennes, les promesses non tenues et les mensonges à gogo.

Les « Khmers verts » n'existent pas. Ils sont le pur fruit d'une angoisse de l'ancien monde politique qui, dimanche, a commencé à s'essouffler. Le fait que la France ne découvre les Verts que maintenant, environ 20 ans plus tard que dans d'autres pays, est dû à un système électoral des plus vétustes qui a permis, pendant des décennies, de se passer le flambeau entre « la droite » et « la gauche ». Vouloir sauver l'environnement, le climat et l'avenir de notre planète n'est pas une lubie de soixante-huitards attardés, mais la seule direction politique possible. Au lieu de dénigrer les Verts comme « Khmers verts », posez-vous plutôt la question pourquoi vous n'avez rien fait pendant tout ce temps pour contribuer à éviter l'étouffement de notre Terre. Et – n'ayez pas peur. Avoir des Verts à la tête d'une ville n'est pas une catastrophe, mais bien au contraire, une opportunité en or. Et cette opportunité, il convient maintenant de la saisir. Les jérémiades des perdants n'intéresseront plus grand monde dans quelques jours...

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