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Billet de blog 13 mai 2015

Lettre Ouverte à Najat Vallaud-Belkacem

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Jean-Georges Mandon. © 

Madame la Ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche,

    La réforme des collèges comporte des dispositions relatives à l’enseignement des langues vivantes qui soulèvent des inquiétudes. Elles tentent de faire croire que la suppression des classes bilangues et des sections européennes est compensée par l’offre d’enseignement d’une LV2 dès la classe de 5ème, alors que tous les observateurs avertis s’accordent à dire que c’est en réalité une diminution des horaires de la LV 2 considérée qui sera la conséquence la plus prévisible de ce dispositif. Si, comme vous l’affirmez, l’objectif recherché est le renforcement des compétences linguistiques de nos collégiens, on peut sans crainte prévoir son échec.

    S’agissant de surcroît de l’enseignement de l’allemand qui est au cœur du débat, son affaiblissement prévisible ne peut pas laisser indifférents ceux qui réclament au contraire le renforcement de cette discipline qui s’est constamment dégradée au fil du temps dans notre système éducatif. L’annonce de l’augmentation du nombre de postes au CAPES d’allemand n’est certainement pas la réponse adéquate à la diminution du nombre d’heures d’enseignement, sans parler de la disparité entre le nombre de postes qui seront ouverts et le nombre de ceux qui seront réellement pourvus !

    Ce n’est pas faire preuve d’immobilisme et de conservatisme que de regretter et de vouloir empêcher une telle décision car elle constitue une faute politique et un contresens économique.

    Promouvoir l’enseignement de la langue du partenaire, en l’occurrence l’allemand en France et le français en Allemagne, est une obligation contractuelle qui découle du traité de l’Elysée, dont le 50 ème anniversaire a été célébré avec pompe il y a deux ans. Ce n’est pas parce que cette disposition clé du traité n’a pas été suivie avec le sérieux et la conviction nécessaires qu’il ne faille pas aujourd’hui, 52 ans après, commencer à s’en préoccuper avec plus de conviction. Et ce n’est pas non plus parce que nos amis allemands, de leur côté, n’ont pas toujours pris les bonnes décisions en faveur de l’enseignement du français dans les différents Länder, que nous devons relâcher nos efforts dans ce domaine, au contraire ! Les décisions stratégiques en matière d’offre de langues étrangères peuvent avoir des effets d’entrainement positif les unes sur les autres, mais engendrent avec certitude des effets de rétorsion lorsque le partenaire s’estime lésé ou injustement traité. A cet égard, un nouveau recul de l’allemand dans nos collèges ne restera pas sans conséquence pour la place de notre langue en Allemagne.

    Ce pays reste notre premier partenaire économique, en dépit du déclin de la France enregistré au cours de la dernière décade. Il demeure sans conteste notre partenaire politique le plus proche. Cela nécessite des acteurs dans tous les domaines maîtrisant nos langues respectives pour nourrir un dialogue qui doit rester intense. C’est à ce prix, vous le savez, que l’Europe peut espérer sortir de l'ornière. Ces dernières années ont montré à quel point le déficit de connaissances réciproques de nos pays et de leur mode de fonctionnement qui se cache derrière leurs langues pouvait avoir des conséquences néfastes. Une familiarité suffisante avec nos langues respectives est également la base sur laquelle se construisent des liens futurs.

    Tout cela paraît logique, évident et a été dit et redit, notamment au cours des célébrations de 2013 déjà mentionnées. Est-il dès lors si difficile d’intégrer ces évidences à notre politique linguistique et de faire preuve de volontarisme au lieu de « laisser faire » en suivant une politique de facilité sous prétexte de combattre un prétendu élitisme ? Qu'attendons-nous dès lors pour supprimer l'ENA, Polytechnique, Centrale ou Normale Sup, éminents représentants de cet élitisme ?

    S’il est une région française où ce renforcement de l'allemand devrait au contraire s’appliquer normalement et de façon systématique, c’est évidemment ALCA et spécialement la Lorraine et l’Alsace qui possèdent des relations politiques et économiques d’une particulière densité avec leur voisinage allemand. Diminuer la compétence linguistique des jeunes à travers la suppression des classes bilangues et des sections européennes signifie les priver d’une partie importante des chances d’avenir qu’ils ont dans cette Grande Région de l’est tournée vers l’Allemagne et la Suisse ! C’est un contresens tragique qui ignore totalement les besoins d’un marché du travail à la recherche de plus de 100.000 emplois dans la prochaine décennie.

    Notre système éducatif est l'objet de réformes périodiques. A quand, Madame la Ministre, une vraie réforme de l'enseignement des langues dites vivantes mais qu'après 7 années d'apprentissage, nos bacheliers ânonnent avec peine et, au cœur de cette réforme, à quand la mise en place d'un dispositif d'information qui expliquerait aux parents d'élèves que l'allemand n'est pas une langue d'élite plus difficile qu'une autre, réservée aux seuls enfants brillants ?

    Vous avez, Madame la Ministre, reçu au cours des dernières semaines nombre d’appels de toutes origines, de tous les camps politiques, de pédagogues et de scientifiques ou simplement de tous ceux qui tiennent à ce que nos enfants ne soient pas privés de la possibilité d’acquérir dans de bonnes conditions la langue et la culture de notre pays ami, l'Allemagne.

    En tant que Président d’une Fondation qui promeut l’amitié franco-allemande au quotidien, je ne pouvais pas rester à l’écart de ce mouvement !

Je vous prie de croire, Madame la Ministre, en l’assurance de mes respectueux hommages.

Jean-Georges Mandon

Président de le Fondation Entente Franco-Allemande.

L'ancien diplomate français Jean-Georges Mandon, né à Stuttgart en Allemagne, est Président de la Fondation Entente Franco-Allemande qui oeuvre depuis 1981 pour le rapprochement franco-allemand.

La version allemande de cette Lettre Ouverte est parue en parallèle sur eurojournalist.eu.

 Crédit photo : Claude Truong-Ngoc / Eurojournalist(e)

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