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Billet de blog 13 nov. 2021

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« Poutine joue sur au moins trois tableaux… »

Interview avec Olivier Védrine, grand expert de l’Europe Centrale et de l’Europe de l’Est, sur les tensions montantes dans cette région du monde.

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Olivier Védrine, grand expert de la Russie et de la région. © privée

(KL) – Olivier Védrine sait de quoi il parle, lorsque l’on évoque la situation en Russie et en Europe Centrale. Professeur, journaliste et ancien conférencier de la Commission Européenne au sein du réseau d’experts « Team Europe » (2007-2014), il a été le rédacteur en chef de l’édition russe de la « Revue Défense Nationale » (2010-2014) à Paris à l’École Militaire. Début 2014, il arrête l’édition russe de la « Revue Défense Nationale » pour protester contre l’annexion de la Crimée par la Russie. Conseiller politique sur l’Ukraine pour Henri Malosse le président du Comité Economique et Social Européen (2013-2015) à Bruxelles, il a également excellé en tant que présentateur de télévision – ainsi, il a présenté plus de 150 programmes télévisés sur les chaînes de télévision nationales en Ukraine dans le cadre de son émission de télévision politique destinée à soutenir l’Ukraine et l’Union Européenne. Membre de l’opposition russe, il est aujourd’hui rédacteur en chef de « Russian Monitor », un journal Internet de l’opposition russe qui compte pas moins de 500 000 visiteurs uniques par mois. Il a reçu le titre de Professeur Honoris Causa de l’Université Internationale de Kiev, tout comme l’Ordre de Saint Vladimir, des mains du Patriarche Philarète, patriarcat de Kiev, ordre rarement attribué à un étranger. Polyglotte, il intervient ou est intervenu dans différentes universités et institutions en France, Ukraine, Russie, Allemagne, Pologne, Canada, Taïwan, Italie, Turquie, Azerbaïdjan, Estonie, Belgique, Royaume-Uni, Roumanie, Pays-Bas, Géorgie, Portugal. Interview avec cet éminent expert sur les tensions à l’Est de l’Europe.

Olivier Védrine, les tensions en Europe Centrale ne cessent d’augmenter. Washington conseille déjà à Moscou de « ne pas commettre une nouvelle erreur », Moscou recommande cyniquement aux Européens de « négocier » avec la Biélorussie dont le dictateur Loukachenko est en train de soumettre son pays officiellement aux commandes du Kremlin. En même temps, la Russie déploie de plus en plus de troupes le long de la frontière ukrainienne – quel est le danger d’une nouvelle intervention russe dans la région ?

Olivier Védrine : Pour moi, il est urgent de regarder vers la Biélorussie. La semaine dernière, dans le cadre d’une visio-conférence, la Russie et la Biélorussie se sont mis d’accord sur une « union étatique » qui montre que l’objectif ultime de Poutine est la création d’une sorte d’URSS 2.0. Il est évident que Poutine a le regard tourné vers l’Ukraine, en mettant à la fois de la pression sur l’Ukraine dans le but de déstabiliser le pays depuis l’intérieur, et en même temps, il renforce sa présence militaire le long de la frontière russo-ukrainienne. Une fois cette union étatique entre la Russie et la Biélorussie actée, il est évident que l’Ukraine se retrouvera militairement encerclée, ce qui ne fera qu’augmenter la pression.

On sait que Vladimir Poutine se trouve actuellement sous une certaine pression intérieure. D’une part, l’opposition reste présente même si elle est opprimée, d’autre part, la pandémie frappe la Russie comme jamais depuis le début de cette pandémie. Est-ce que Poutine cherche à « faire diversion » en organisant une menace sur toute la région de l’Europe Centrale ?

OV : Trois fois oui… En 2014 lors la Révolution du Maidan, une partie des Russes avaient ressenti de la sympathie pour l’Ukraine, mais ensuite la peur de Poutine a gagné en Russie. Lorsque nous nous trouvions sur le Maidan (Olivier Védrine était le seul Français à s’adresser sur la place de l’Indépendance pendant Maidan à 300.000 Ukrainien à cette occasion ! n.d.l.r.), on s’était dit qu’il y avait un avenir européen en Ukraine. Poutine avait alors compris cette évolution et il avait immédiatement lancé toute la machine de propagande russe. Du coup, intervenait l’annexion de la Crimée qui n’a fait qu’augmenter sa côte de popularité et la propagande lui a permis de faire oublier le Maidan en Russie.

L’Occident semble prendre cette menace très au sérieux. La France, par le biais de ses ministres des affaires étrangères et de la défense ont rencontré hier leurs homologues russes à Paris. Est-ce que l’Occident peut jouer un rôle dans ce conflit qui constitue désormais un danger autant pour l’Ukraine, la Pologne que les Pays Baltes ?

OV : L’Europe DOIT jouer en rôle dans cette situation ! Mais – est-ce qu’elle aura le courage de le faire ? Poutine est en train de tester l’Occident, pour voir jusqu’où il peut aller. Ce sera à l’Occident de montrer sa force. Militairement parlant, la Russie ne dispose que d’un budget d’armement 10 fois inférieur à celui des Etats-Unis et son PIB est équivalent à celui de l’Espagne. Mais l’Occident n’est pas uni et Poutine applique la même tactique que les nazis dans les années 30. Le président russe ne mène que des discussions bilatérales et tente ainsi, de « saucissonner » l’Occident et ses différents acteurs.

On a vu, lors de l’annexion de la Crimée, que l’Occident hésitait à intervenir dans la région. Est-ce que l’OTAN peut jouer un rôle ?

OV : Cette situation est problématique car l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN. Donc, il n’y aura pas d’intervention. Mais il se pose la question si, en cas d’attaque sur l’Ukraine, la Pologne et les Pays Baltes qui eux, font partie de l’Union Européenne et de l’OTAN, réagiront. De toute façon, une nouvelle attaque sur l’Ukraine constituerait le franchissement d’une ligne rouge qui plongerait toute la région dans une crise majeure.

Vous êtes grand spécialiste de la Russie et de toute la région. Quelles sont, selon vous, les options pour les semaines à venir ? Est-ce que nous devons nous préparer à une nouvelle intervention militaire de la part de la Russie et de ses satellites comme la Biélorussie ?

OV : Tant que Loukachenko et Poutine sont aux commandes, il faut s’attendre à tout. Les deux sont les héritiers de l’Union Soviétique, ils se fichent de la légalité de leurs actions, et ils représentent un vrai danger et ce, non pas seulement pour la région.

Loukachenko menace l’Occident de couper les fournitures de gaz russe qui transite par la Biélorussie, tout en organisant une vague de migration à travers son pays. Comment est-ce que l’Union Européenne doit réagir à ces provocations permanentes ?

OV : J’ai ma lecture de la situation. Il est peu probable que Loukachenko coupe le gaz qui transite par la Biélorussie, par ce gazoduc de Gazprom. Une coupure créerait un conflit avec la Russie qui poursuit sa propre stratégie en la matière. Déjà au mois d’octobre, la Russie avait baissé ses fournitures de gaz de 77% sur ce gazoduc, le pipeline Yamal, pour déclencher une hausse des prix et pour promouvoir ainsi, l’utilisation du nouveau gazoduc « Nord Stream 2 ». Rien n’est laissé au hasard, il s’agit de manipuler le marché européen. Ainsi, Poutine joue actuellement au minimum sur trois tableaux : les fournitures de gaz, la pression sur l’Europe par le biais des migrants et la pression militaire sur l’Ukraine. Ajoutez à cela une victimisation permanente de la Russie par la propagande interne et externe russe, et on comprend la stratégie de Poutine. Une chose est certaine : rien ne se passe dans cette région sans l’aval de Poutine.

Olivier Védrine, merci beaucoup pour cet entretien !

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