Du rififi à la mairie de Mulhouse

La maire adjointe mulhousienne Fatima Jenn a du apprendre dans les DNA que le maire de la ville, Michèle Lutz, lui retire ses délégations. Un email du maire avait « fuité » - une affaire qui jette une drôle de lumière sur la communication à Mulhouse.

La façon dont la Ville de Mulhouse traite sa maire adjointe Fatima Jenn est étrange... © privée La façon dont la Ville de Mulhouse traite sa maire adjointe Fatima Jenn est étrange... © privée
 (KL) – Un email annonçant la décision du maire de Mulhouse de retirer ses délégations à la maire adjointe Fatima Jenn, un silence gêné dans les services de la ville qui, malgré plusieurs relances écrites et téléphoniques, ne souhaite pas s’exprimer sur ce dossier, des reproches étranges et une communication inexistante au sein de l’exécutif mulhousien – le tout sur fond des élections municipales en 2020. La seule qui était prête à s’exprimer, c'est l’intéressée. Interview.

Madame Jenn, vous avez appris par la presse que le maire de Mulhouse vous retirait vos délégations de maire adjointe. Comment expliquez-vous cette démarche pour le moins impersonnelle ? Est-ce qu'il n'y a pas eu de dialogue entre le maire et vous ?

Fatima Jenn : Le maire de Mulhouse a informé par mail les membres de la majorité municipale de sa décision de me retirer mes délégations de maire adjointe. Il n’y a eu aucune rencontre préalable à ce sujet entre Madame Lutz et moi, aucun dialogue, aucun point d’étape sur mon action. J’aurais apprécié qu’elle s’intéresse un peu à l’action de son adjointe, qui a permis à la Ville de Mulhouse de bénéficier des plans nationaux « Action cœur de ville », décision de l’Etat prise en mars 2018, et aujourd’hui du plan « Initiatives Copropriétés », lancé par l’Etat il y a quelques jours. Je suis très heureuse que les Mulhousiens puissent très bientôt bénéficier de cet engagement de l’Etat qui n’a aucun précédent dans notre histoire récente.

Je n’ai aucun état d’âme sur le regard que me porte la Maire de Mulhouse. Je ne suis pas une femme politique de représentation, je suis une femme d’action. Je vous rappelle que Madame Lutz n’a jamais été élue par le suffrage universel direct [Madame Lutz a remplacé Jean Rottner après son élection à la présidence de la Région Grand Est, n .d.l.r.]. Elle n’a pas été choisie par les Mulhousiens, mais tient sa fonction du fait d’avoir figuré en bonne place protocolaire sur une liste municipale. Ma position est différente : je suis élue sur mon nom au Département, sur le canton de Mulhouse 2.

J’ai comme tout élu un devoir de loyauté : je la dois aux électeurs qui me font confiance et qui m’ont élue. Mulhouse 2, c’est un peu moins que la moitié de la ville de Mulhouse en nombre d’habitants ; et ce sont surtout les territoires les plus fragiles, où se cumulent de nombreuses difficultés, économiques, sociales, environnementales. J’y habite, j’y exerce mon mandat dans la proximité des habitants. Ma mission n’est pas de m’asseoir à un bureau de la Vile et de chauffer ma chaise dans des réunions de 40 personnes où on ne lève la main que pour dire oui. Ma mission est de recevoir les Mulhousiens dans mes permanences – aucun élu mulhousien n’a reçu autant de personnes que moi depuis le début du mandat – et surtout d’apporter une réponse à chacun, une réponse rapide et adaptée. Ma mission est d’utiliser tous les leviers possibles pour améliorer la vie des gens et pour répondre à leurs besoins. Madame Lutz devrait se réjouir de cette action. Au lieu de cela, elle prend une posture de maîtresse d’école qui met un élève au coin parce qu’il a pris une leçon d’avance sur le programme. Quelle drôle d’idée de l’administration d’une ville ! Mulhouse mérite mieux que cela. C'est léger.

Dans cet email du maire de Mulhouse, elle vous reproche d'avoir manqué des séances du conseil municipal et d'autres rendez-vous. Que répondez-vous à ces reproches ?

FJ : Si j’ai peut-être manqué parfois des réunions municipales, c’est que mes actions et mes priorités du moment m’obligeaient à être ailleurs. Le 18 octobre, le jour où on nous annonce que l’on doit me retirer mes délégations, je serai à Metz au bureau du « Comité Régional de l’Habitat et de l’Hébergement ». J’y représenterai le Département. J’y présenterai pour validation le Plan départemental de logement et d’hébergement des personnes défavorisées du Haut-Rhin. Sur ma volonté forte et avec le soutien de l’Etat, nous porterons une attention particulière à l’hébergement des femmes victimes de violences et des jeunes sans domicile fixe, surtout parmi ceux qui sortent de l’ASE. Mulhouse est la ville du Haut-Rhin ou il y a le plus de violences faites aux femmes. La Ville a connaissance depuis le mois de juin (date qui a été convenue avec l'Etat) de cet engagement de toute première importance..

Le CRHH est l’exemple même d’un endroit essentiel où il faut être, où l’on travaille sur le quotidien des gens dont la priorité est de bien habiter et de bien vivre dans son logement. La présidente de la Commission Famille Insertion Logement au Département du Haut-Rhin doit être dans cette instance pour exprimer les besoins des Haut-Rhinois, pour initier de nouveaux projets. C’est de l’action, encore une fois, et pas de la représentation. Je précise qu’en cas d’absence au conseil municipal, je donne ma voix en blanc à la majorité municipale qui en dispose à sa guise. Je ne suis donc pas absente dans le résultat des votes.

Est-ce que d'autres élus mulhousiens se sont vus retirer leurs délégations en cas d'absence lors de séances du conseil municipal ?

FJ : C’est une bonne question. Pourquoi différencie-t-on ainsi les élus entre eux ? A ce que je sache, il n’a jamais été reproché à Jean Rottner d’être à Metz ou à Strasbourg lors de réunions municipales ! Je n’ai jamais entendu dire que l’on menaçait le président de la Région de lui retirer ses délégations.

Comment envisagez-vous le reste de votre mandat dans une ambiance forcément empoisonnée, et comment voyez-vous votre action politique future, au-delà de 2020 ?

FJ : Ce n’est pas moi qui ai empoisonné l’ambiance. Ce n’est pas moi qui ai dit partout depuis un an qu’il fallait « marquer » Fatima Jenn, comme on dit au football. Comme si j’étais un joueur d’une équipe adverse ! Oui, on m’a dit : « Tu dois choisir ton camp ». Je n’ai jamais marqué contre mon camp. Quand je marque un but, c’est pour ma ville, pour Mulhouse et pour les Mulhousiens. Si jamais il ne m’est venu l’idée de démissionner, c’est que le mandat municipal a une durée de six ans et que je n’abandonnerai pas les Mulhousiens avant la fin du mandat qu’ils nous ont confié. Si aujourd’hui, on me pousse à le faire, je retrouverai ma liberté, je ne me priverai pas de continuer mon action sous d’autres formes, avec toutes celles et tous ceux qui me font confiance et avec les Mulhousiens. Il est trop tôt pour penser à 2020. C’est peut-être l’obsession de la Maire, ce n’est pas la mienne. Mais aujourd’hui, c’est clair : si elle me met dehors aujourd’hui, je deviens clairement son adversaire. Elle sait à quoi s’en tenir.

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