Kai Littmann
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Billet de blog 30 mars 2016

Assistons-nous réellement à une «guerre des civilisations» ?

Pour qu'il puisse y avoir une «guerre des civilisations», il faudrait d'abord qu'il y ait des civilisations disctinctes qui pourraient s'opposer. Mais ce n'est pas le cas.

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Crier à la guerre, c'est arranger les affaires des terroristes. Et de l'extrême-droite. © Blu-news.org / Wikimedia Commons / CC-SA 2.0

(KL) – Après les attentats de Bruxelles (et de Paris), nous affichons actuellement la même réaction que les Etats-Unis après les attentats du «nine-eleven» en 2001. A l’époque et pendant plusieurs semaines, sur tous les écrans de la télévision américaine, on pouvait lire «America under attack». Ce sentiment d’être en guerre était la justification pour les Etats-Unis pour passer le «Patriot Act» et pour instaurer et développer la National Security Agency (NSA), devenue «état dans l’état» qui constitue aujourd’hui une grande menace pour tous les acquis des luttes pour plus de démocratie des dernières décennies. En répétant sans cesse que «nous vivons une guerre des civilisations», nous commettons la même erreur et les conséquences en seront les mêmes qu’aux Etats-Unis – nous allons subir une série de restrictions des libertés individuelles, nous allons assister à la poursuite des bombardements en Syrie et en Irak, et la spirale de la violence ne cessera de tourner. Pourtant.
Pour qu’il puisse y avoir une «guerre», il faudrait qu’il y ait des belligérants. Mais qui seraient donc ces belligérants ? La Belgique ? La France ? L’Union Européenne ? L’OTAN ? Et qui se situerait de l’autre côté, considérant que pour une guerre, il faut au moins être à deux ? Daesh ? Les Talibans ? Assad ? Et quels seraient les motifs pour une telle «guerre des civilisations» ? L’impérialisme d’une bande de voyous qui rêve d’un califat ? Les «dormeurs» qui opèrent en Europe, aux Etats-Unis ou en Afrique dans une relative indépendance du Daesh ? Voulons-nous vraiment accorder la désignation «civilisation» à une bande d’assassins sans foi ni loi ?
L’expression «guerre des civilisations» est dangereuse. Le sentiment d’être en guerre implique une sorte de justification de se défendre par tous les moyens. Les néonazis ayant attaqué un car transportant des réfugiés à Clausnitz en Saxe pensaient certainement «se défendre» puisque nos responsables politiques avaient identifié le «danger» – les réfugiés. Le raisonnement est simple – lorsque l’on se fait attaquer, en cas de menace, on est en droit de se défendre. Et toute cette discussion autour d’une prétendue «guerre des civilisations» crée exactement ce sentiment – ce sera «eux» ou «nous». Même si nous ignorons qui pourrait bien être «eux» et «nous».
Cette Europe qui se sent aujourd’hui menacée, n’existe que sur le papier. Donc, déjà le «nous» pose problème. Est-ce que «nous», disons les habitants de la «vieille Europe», poursuivons les mêmes objectifs que les états de l’Europe Centrale, que les pays scandinaves ou la Grande Bretagne ? Non. La preuve en est que «nous» n’ayons pas réussi à trouver une approche commune face à la question des réfugiés. Elle est donc composée de quoi, cette entité «nous» ? Et «eux» ? En Syrie et dans les autres pays de la région, on a du mal à distinguer toutes les milices, les groupes, les bandes - «eux» non plus ne sont pas clairement identifiables.
Ils sont nombreux qui disent aujourd’hui que cette opposition serait l’opposition de la civilisation chrétienne et de la civilisation musulmane. Mais chez «nous», la notion de la religion revêt d’une importance moindre, tandis que la civilisation musulmane est fractionnée et ne parlera jamais d’une même et seule voix. Donc, des deux côtés, nous avons des «civilisations» floues, pas définies et difficiles à cerner. Impensable que ces entités puissent se faire une «guerre».
Ce qui n’empêche pas qu’il faut agir contre le phénomène du terrorisme, qu’il faut être solidaire et surtout, qu’il faut aussi combattre les causes qui mènent au terrorisme. Et ces causes sont nombreuses. Il y les inégalités dans le monde, soigneusement maintenues par «nos» marchés financiers et «notre» économie qui n’hésitent pas à vendre des armes et d’autres équipements partout où des dictateurs et autres régimes veulent se faire la guerre. Tant que nous évaluons les marchés financiers plus haut qu’une vie humaine, aussi longtemps nous continuons à ruiner notre propre civilisation. Il y a le poids de l’histoire – des siècles d’une histoire des pires des crimes commis dans le monde entier au nom de «notre» religion. Dans la mémoire collective des pays du Proche et Moyen Orient, la mémoire des croisades est bien différente que chez nous – l’histoire entre ces deux religions est sanglante. Ajoutez à cela nos propres erreurs dans l’intégration de plusieurs vagues d’immigration, et la situation devient de plus en plus compliquée. Alors, une «guerre des civilisations» ?
Dans une situation aussi pesante et stressante comme actuellement, il faut faire attention à la diction que nous employons. Les mots ont leur importance, surtout dans un contexte où ils peuvent être mal interprétés. Nous vivons actuellement certes sous la menace du terrorisme, nous avons de nombreux problèmes de société à résoudre, mais cette «guerre des civilisations» n’a pas lieu. Il est évident que les terroristes cherchent à déstabiliser nos sociétés, c’est une évidence et non pas un scoop, et il ne faut pas leur rendre ce service – si nous nous persuadons nous-mêmes que nous sommes en train de vivre une «guerre des civilisations», on joue exactement leur jeu à eux. Combattons le terrorisme, combattons les inégalités dans le monde, combattons la machine de guerre internationale, mais évitons des expressions comme «guerre des civilisations». Daesh n’est pas une civilisation et ne le sera jamais. Et si l’Europe continue sur sa lancée actuelle, elle ne méritera plus non plus cette désignation.

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