Billet de blog 9 juin 2019

Des migrants et des éoliennes - Le racisme est mort, vive la déshumanisation

Marine Le Pen n’a jamais fait de déclaration raciste sur les migrants, elle ne fait, en effet, que des déclarations déshumanisantes. Dans ce billet organisé en quatre parties, nous retraçons l’histoire récente du débat sur l’immigration en essayant de comprendre comment nous en sommes arrivés à accepter qu’une responsable politique compare un être humain à une éolienne.

Paola Pietrandrea
Linguiste Université de Lille
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Thierry Mariani, l’ancien ministre du gouvernement Fillon, récemment élu au Parlement Européen dans la liste du Rassemblement National, a assuré pendant la campagne électorale :

Marine Le Pen n'a jamais fait de déclaration raciste 

Il a raison. Marine Le Pen a toujours fait attention dans son discours anti-immigration à éviter des propos qui utiliseraient l’injure ou la discrimination en raison de l’origine ou de la religion d’un groupe de personnes.

Juridiquement, ses déclarations ne sont par conséquent pas racistes.

Elles sont pourtant déshumanisantes. 

Et elles sont déshumanisantes au sens technique du terme, tel qu’il est défini en psychologie sociale entre autres par Herbert C. Kelman. La déshumanisation, disait Kelman, est le processus psychologique qui nous amène à ne plus être capables de voir les membres d’un groupe comme des humains à part entière, c’est à dire comme des individus autonomes et distinguables les uns des autres, ayant nos mêmes droits et nos mêmes besoins. Ce processus, selon Kelman, peut engendrer la perte d’inhibition morale qui est à la base des massacres autorisés et des génocides du passé et qui pourrait expliquer – c’est notre hypothèse – la nonchalance avec laquelle nous percevons de nos jours les omissions de porter secours en Méditerranée. Un exemple très récent et très parlant du caractère déshumanisant des propos de Marine Le Pen, est dans cette comparaison qu’elle a évoquée lors de sa participation au Grand Jury le 14 avril dernier :

Les #migrants c'est comme les éoliennes, tous le monde est d'accord pour qu'il y en ait mais pas à côté de chez lui !

Dans ce billet organisé en quatre parties, nous retracerons le chemin qui nous a amenés à considérer acceptable qu’une responsable politique compare un être humain à une éolienne.

Pour ce faire, nous présenterons les résultats d’une recherche que nous avons conduite sur la base de données Europresse (et en particulier sur la section réseaux sociaux), où nous avons pu repérer l’ensemble des déclarations sur l’immigration faites par Marine Le Pen et d’autres membres de la droite extrême et modérée à partir de 2012.

Notre recherche nous a permis d’observer le développement d’un discours qui, tout en s’alimentant et tout en alimentant le racisme rampant de la société, a su profiter de l’actualité, a su procéder par ballons d’essai, périodes de latence et réapparitions, a su exploiter l’inertie et la préférence accordée au sensationnalisme par les médias sociaux. Mais surtout notre recherche nous a permis d’observer un discours qui est arrivé à s’installer dans le sens commun en utilisant très finement tout l’arsenal de la manipulation discursive : allusions, insinuations, présuppositions, non-dits, implicites, fallaces argumentatives, constructions vagues, constructions de catégories fantasmes, implicatures.

Nous avons remarqué que ce discours a connu deux grands temps et, à notre plus grand effroi, qu’il est actuellement en train d’évoluer vers une troisième phase.

Nous verrons dans la deuxième partie de ce billet, que dans la période comprise entre les attentats de Tolouse et Montauban de 2012 et les attentats du Bataclan de 2015, les femmes et les hommes politiques de la droite extrême et modérée ont multiplié les incitations à la « libération de la parole ».  Par conséquent les mots « immigration », « migrants », « immigrés » ont commencé à être utilisés de plus en plus fréquemment et de plus en plus fréquemment avec une connotation négative. Pour bien comprendre l’impact de cette dynamique discursive, il faut savoir que, physiologiquement, un mot fréquemment répété perd son pouvoir de dénotation. En linguistique, on dit que la répétition d’un mot en « javellise » le sens : elle rend le mot pâle et vide, incapable de référer. C’est ce qui est arrivé aux mots en question, « immigration », « immigré », « migrants », qui, à force d’être très fréquemment répétés, ont perdu leur capacité de dénoter un mouvement de populations, c’est à dire un phénomène concernant des hommes, concernant des femmes et concernant des enfants.

Ces mots ont été utilisés, par ailleurs, dans des contextes discursifs dont le caractère manipulatoire s’est fait, comme nous le montrerons, au fur et à mesure plus audacieux. Ces contextes discursifs ont permis d’établir, sournoisement, prudemment, mais très fermement l’équation entre immigration et terrorisme, immigration et fondamentalisme, immigration et salafisme, bref la connotation péjorative du mot « immigration ». 

Pour le dire, donc, de manière très simple, dans la première phase du discours anti-immigration récent, les mots « immigration », « migrants », « immigrés » ont été vidés de leur sens et ont commencé à être utilisés de manière vague pour indiquer quelque chose de « pas bon ».

Psycho-socialement parlant, c’est à partir de ce moment-là que, faute de mots utiles à évoquer la dimension humaine de l’immigration, la déshumanisation a dû commencer à se produire.

Et c’est en ce moment-là que, politiquement parlant, l’immigration a changé de statut : elle a été évoquée de moins en moins comme un sujet de débat en soi et de plus en plus comme un levier utile à introduire et à caractériser négativement d’autres sujets et d’autres questions dans le débat public.

Linguistiquement parlant, cela s’est traduit par l’apparition d’un pattern linguistique qui semble avoir caractérisé toute la seconde phase du discours sur l’immigration, celle qui va des attentats du 13 novembre jusqu’à nos jours. Comme nous le montrerons dans la troisième partie de ce billet, le mot « immigration » et les mots apparentés ont été de plus en plus fréquemment utilisés dans des listes syntaxiques :

« Vous avez mis en œuvre des politiques absurdes qui ont entraîné désindustrialisation, chômage de masse et immigration massive. »

« Je veux faire des économies sur l'immigration, sur la fraude sociale, sur ce qu'on donne chaque année à l'Union européenne » .

«  Immigration massive, baisse des salaires, concurrence internationale déloyale, menace sur la sécurité alimentaire : tout cela s’appelle le mondialisme. »

Or, l’occurrence de ces mots dans des listes syntaxiques est un phénomène qui mérite toute notre attention. Les listes syntaxiques constituent, en effet, un puissant dispositif de catégorisation. En utilisant ces constructions les politiques de droite sont arrivés à créer et à installer dans le discours les catégories du migrant-terroriste-musulman-islamiste, ou du passeur-mafieux-gauchiste-bienpensant- volontaire de l’ONG. Ces catégories n’ont clairement pas de référent identifiable dans la réalité, elles sont purement discursives et ne correspondent à rien. Elles permettent, pourtant, de construire la contraposition simplificatrice typique du discours manipulatoire entre une représentation positive d’un NOUS et une représentation négative de l’AUTRE. Ce schéma, qui a, par ailleurs, un pouvoir fédérateur en soi, permet aux femmes et aux hommes politiques de droite de rameuter très facilement leurs sympathisants contre toute une série de cibles politiques qui avec l’immigration n’ont rien à voir. En d’autre mots, d’utiliser l’immigration comme un levier.

Il faut dire aussi que la catégorie de l’AUTRE n’a fait que s’élargir ces derniers temps, en incluant les migrants bien sûr, mais aussi les passeurs, et, avec eux, tous ceux qui d’après un certain discours politique de droite, sont complices des passeurs, c’est à dire les bienpensants, les ONGs, l’Allemagne de la Merkel, les gouvernements qui se soumettent à l’Allemagne de la Merkel, Schengen, et plus généralement l’ensemble des institutions européennes, l’ensemble des politiques européennes, le dumping salarial, la libre circulation des capitaux, la mondialisation. Nous le verrons.

Un regard au delà des Alpes, par ailleurs, nous fera froid dans le dos : dans le débat public italien, où le discours de la droite a pris fermement racine, la liste des AUTRES est devenue hypertrophique et elle s’est sexualisée : au delà des ennemis politiques, elle arrive maintenant à inclure les prostituées, les homosexuels, les transgenres, et plus généralement ceux qui « n’aiment pas la chatte » ( ici un tweet d’un compte étrangement encore actif ). 

Cette dérive, à peine à son début dans le débat français, laisse entrevoir une troisième phase du débat sur l’immigration, que nous décrirons dans la quatrième partie de ce billet. Si nos analyses sont correctes, la droite française commence désormais à caractériser le discours pro-immigration non pas comme un discours qui découle nécessairement des principes et des valeurs fondant notre civilisation commune et inscrits dans nos constitutions, mais plutôt comme un discours idéologique.

Cela se manifeste par trois changements linguistiques assez visibles.

Tout d’abord, nous le verrons, les constructions évidentielles, qui servent à justifier le propos anti-immigration ont changé : si autrefois un propos anti-immigration était avancé sur la base des statistiques montrant l’opposition des français à l’immigration, il est présenté maintenant de plus en plus fréquemment comme un discours de sens commun.

Deuxièmement, nous avons observé la montée en fréquence et en puissance du néologisme « immigrationniste ». Cet adjectif est obtenu par l’ajout à la base immigration- du suffixe –iste, qui sert à désigner une personne ou entité caractérisées par une certaine position philosophique ou politique. Utiliser, voire sur-utiliser, les mots « immigrationnisme » et « immigrationniste », comme le fait la droite en ce moment sert donc à attaquer frontalement la portée universelle ou du moins constitutionnelle de la position pro-immigration.

Le troisième élément que nous observons est la réduction de la complexité du discours anti-immigration, qui semble vouloir désormais se débarrasser de l’encombrement de l’argumentation (quoique fallacieuse), pour se réduire à des injonctions pavloviennes aussi simples qu’évocatrices :

« Déhors ! MLP #Migrants #Vendée » 

Comme nous le verrons, il est possible que d’un point de vue politique, cette nouvelle phase du discours anti-immigration puisse servir les objectifs d’une réouverture du débat sur la révision constitutionnelle déjà entamé par le Front National lors des dernières présidentielles.

En terminant cette première partie de notre billet, nous nous devons d’avertir le lecteur que la plongée dans les détails du discours de la droite extrême - ainsi que de la droite non extrême, il faut le souligner - que nous proposerons dans les parties suivantes demandera beaucoup de patience et beaucoup de sang froid, la même patience et le même sang froid dont nous avons du faire preuve en parcourant à nouveau l’histoire triste de notre passé récent.

Et pourtant nous restons convaincus que cette exploration est nécessaire : en comprenant les manipulations que nous avons subies hier nous pourrons nous protéger de celles qui nous attendent demain. Préparons-nous, la guerre de résistance et de défense des valeurs humanistes sera très longue et elle ne vient que de commencer. 

A suivre.

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