Le débat sur la Turquie, vu par la presse turque

La Turquie... Pays des loukoums, du Bosphore, des vacances pas chères, des kebabs et... du meilleur argument de campagne durant ces européennes... Les partis politiques sont nombreux à s'être frotté les mains grâce à la bouée de sauvetage turque. Une campagne molle? Une Turquie et hop, ça repart... La presse turque s'est elle aussi emparée de ce thème en fustigeant les attitudes bien ambiguës de certains pays, Allemagne et France en tête, sur la question de l'adhésion de la Turquie à l'Union.

 

27 mai: L'Allemagne et la France choquent officiellement la Turquie

Le journal Milliyet du 27 mai s'est dit stupéfait des propos d'Angela Markel et de Nicolas Sarkozy concernant l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne: «l'Allemagne a officiellement choqué la Turquie» écrit-il. Le papier fait référence aux déclarations de la chancelière allemande et du président français le 10 mai dans un meeting commun à Berlin. Mme Merkel avait alors rejoint, tranchant sur sa traditionnelle prudence sur la question, la position de Nicolas Sarkozy en déclarant: «Nous ne pouvons pas accueillir tout le monde. Oui à un partenariat privilégié avec la Turquie mais pas d'adhésion complète à l'Union européenne

 

Le journal Zaman s'est félicité de la réponse faite par Erdogan alors en visite officielle le 14 mai en Pologne. Le premier ministre turc a répliqué à Merkel et Sarkozy que «quand un match a déjà commencé, on ne peut pas changer les règles du jeu. C'est ridicule. (...) Tout ce qui a été dit lors des entretiens bilatéraux devrait être appliqué. Tout ce qui s'appliquait aux 27 pays qui sont membres de l'UE, devrait s'appliquer également à la Turquie». Le chef du gouvernement turc a ainsi poursuivi qualifiant les propos du couple franco-allemand de «regrettables» tout en remettant ces déclarations dans le contexte électoral des européennes du 7 juin et des législatives de septembre en Allemagne.

 

Partenariat privilégié: «ne demek?» (qu'est ce que cela veut dire?)

Le 19 mai, c'est au tour d'universitaires turcs de s'élever contre les déclarations franco-allemandes. Ces derniers, dont le frère du Prix Nobel turc Orhan Pamuk, l'économiste Sevket Pamuk, publient une tribune à l'occasion d'une conférence organisée par Le Centre pour la Turquie en Europe, un think thank basé à Istanbul et à Bruxelles. Pour eux, hors de question d'accepter une autre forme de relation que l'adhésion pure et simple. Pour Binnaz Toprak, universitaire de la célèbre université stambouliote de Bahçesehir, l'origine de ces déclarations est claire: «Quoi que nous fassions, l'Union européenne ne nous acceptera jamais car nous sommes un pays musulman».

Le 31 mai dans une tribune commune publiée dans le Journal du Dimanche
et dans le Welt am Sonntag, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont prudemment évité le mot "Turquie". Dans son édition du 3 juin, le journal Habertürk affirme que la chancelière a pris la mesure du poids que pourrait avoir le vote des 600.000 électeurs allemands d'origine turque dans la campagne européenne. Et depuis, elle modifie son discours.

 

Dans son éditorial du 5 juin 2009, le célèbre journaliste Ali Mehmet Birand, s'étonne dans les colonnes de Milliyet, de voir que la majorité des pays membres de l'Union européenne sont favorables à l'adhésion de la Turquie et que personne à la commission européenne ne parle de quelque partenariat privélégié, formule ajoute-t-il dont personne ne comprend ce qu'elle signifie. D'après les discussions que le journaliste a eues avec des membres de la commission, la Turquie ne figure même pas dans l'agenda politique de Bruxelles, ni à la commission, ni même au parlement européen.

 

Les Turcs sont aussi candidats
Le 4 juin, le journal Sabah rappelle que des Turcs sont aussi associés à ce scrutin à travers la candidature d'hommes et de femmes politiques d'origine turque. Le journal s'entretient notamment avec trois d'entre eux, Emine Bozkurt, parlementaire européenne sortante des Pays-Bas ; Ismail Ertug des sociaux démocrates allemands; et Sidar Demirdöğen du Parti de Gauche allemand. Ce dernier rappelle que son parti est favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Yaşar Bilgin, candidat de la CDU relativise la position d'Angela Merkel, qui fut contrainte de rapprocher son discours de celui du parti, manière de dire que le parti est contre l'adhésion de l'Union européenne. Emine Bozkurt avertit : «Ceux qui utilisent l'hostilité contre la Turquie ne doivent pas oublier que le nombre d'électeurs d'origine turque a augmenté». Le journal rappelle que le Mouvement des Droits et des Libertés (DPS) parti des minorités turque et musulmane de Bulgarie, semble être garanti de préserver ses 3 sièges parlementaires européens.

Prochaine étape: la présidence suédoise de l'Union

Dans le Star du 15 mai 2009, le commissaire européen à l'élargissement, Olli Rehn, lors d'une rencontre en Suède avec le ministre des affaires étrangères turc, Ahmet Davutoglu, a assuré que le processus d'adhésion de la Turquie continuerait malgré les décalarations de Merkel et de Sarkozy. Selon le quotidien, le ministre a voulu faire passer un message fort : l'adhésion pleine et entière demeurera la priorité de la politique étrangère turque et la Turquie ne pouvait être réduite à une manœuvre des pays membres lors de leurs propres campagnes électorales. Cette rencontre en Suède n'était pas un hasard puisque c'est ce pays qui présidera l'Union européenne à partir du 1er juillet 2009. Son ministre des Affaires étrangères, Carl Bild avait d'ailleurs dans un entretien au Figaro le 25 mai, réitéré la position favorable de la Suède concernant l'adhésion de la Turquie dans l'Union indiquant que «l'Europe a un intérêt stratégique de premier ordre à ce que la Turquie s'oriente vers elle». En réponse, Nicolas Sarkozy a décidé de repousser son voyage à Stockholm prévue début juin, protestant contre l'audacieuse déclaration du chef de la diplomatie suédoise.

 

Reste que les prises de position de Nicolas Sarkozy, martellant son opposition pure et dure à l'entrée de la Turquie dans l'Union, risquent d'entacher encore plus les relations économiques entre les grands groupes français et la Turquie. Le journal Today's Zaman, la version anglaise du quotidien turc, publie un article intitulé «Les entreprises françaises font les frais des relations tendues» où l'on apprend que le groupe français GDF s'est vu refusé la participation au projet Nabucco, un gazoduc qui transportera le gaz de la Mer caspienne jusqu'en Europe centrale via la Turquie afin de réduire la dépendance énergétique européenne envers la Russie. Selon Today's Zaman, GDF aurait ainsi perdu un contrat estimé à 7,9 milliards d'euros.

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