Les petites mains de la démocratie européenne

Ils exercent un métier de l'ombre, ingrat, passionnant et indispensable au bon fonctionnement du Parlement européen.

Ils exercent un métier de l'ombre, ingrat, passionnant et indispensable au bon fonctionnement du Parlement européen. Les élections arrivant bientôt, voilà une bonne raison pour rentrer dans les coulisses de ce pouvoir en découvrant le travail des assistants parlementaires.

 

 

La pièce est impersonnelle. Une télévision retransmet en direct les débats de l'hémicycle strasbourgeois, un ordinateur, une banquette qui peut faire office de lit lorsque les séances se prolongent tard et un téléphone qui interrompt sporadiquement notre entretien. C'est dans le bureau de Françoise Grossetête, député européen UMP du Sud-Est qu'a choisi de nous rencontrer François-Xavier Vauchelle. Comme lui, ils sont 4060 à être enregistrés comme assistant auprès du Parlement et 1416 sont accrédités à Bruxelles et Strasbourg (où se déroulent une semaine par mois les séances plénières), les autres restent souvent dans les territoires d'élection. Chaque député peut engager de un à trois assistants selon sa volonté et les fonctions qui lui sont confiées, direction d'une commission parlementaire, par exemple.

 

Le réseau est souvent décisif pour le recrutement

François-Xavier est assistant depuis deux ans, âgé de 27 ans, il est militant de l'UMP, diplômé de Sciences Po Grenoble et titulaire d'un troisième cycle de droit européen. Il a mis le pied dans l'arène européenne par l'intermédiaire d'un stage au Parlement.

Le cursus scolaire et bien sûr l'engagement partisan peuvent jouer pour le recrutement mais c'est avant tout le réseau au sein des institutions européennes qui est primordial. Ce réseau peut se construire au cours de différents stages, comme c'est le cas pour Magalie Jurine, 27 ans, assistante de la présidente de la sous-commission des droits de l'Homme Hélène Flautre (Verts, liste Nord-Ouest). Elle n'appartient pas au parti écologiste. Elle est titulaire d'un master spécialisé dans les Droits de l'Homme et d'un autre de Sciences Politiques. Après deux stages pour un service de recherche travaillant pour la sous-commission, elle retourne à ses études quand l'ancien assistant décide de partir : « ils cherchaient à recruter quelqu'un d'autre et le monde des droits de l'Homme bruxellois s'est mis en branle, c'est un réseau qui fonctionne un peu en vase clos et donc on fait appel aux gens qui sont passés par là ».

 

La technicienne et le militant

Magalie et François-Xavier sont représentatifs des deux grands profils rencontrés chez les assistants, d'un côté les techniciens spécialistes des institutions et des questions européennes, et de l'autre les militants encartés pour qui cette fonction est un moyen de s'aguerrir au jeu politique; même si les profils sont souvent hybrides : « j'ai toujours été passionné par les questions européennes, j'ai suivi de nombreux cours sur l'Europe, affirme François-Xavier. Je travaille particulièrement sur les enjeux environnementaux ».

Être assistant ne signifie pas porter l'attaché-case et faire des photocopies, c'est un travail qui demande une grande polyvalence : répondre à des centaines de mails, préparer les discours et les rapports, gérer l'agenda de l'élu ... « J'ai rencontré pas mal de difficultés au début devant l'ampleur de la tâche, sa diversité, avoue Magalie, avoir les bons réflexes au bon moment, tout ça toujours dans l'urgence, il m'a fallu pas mal de temps pour prendre mes marques ». Quatre charges principales incombent aux assistants : le secrétariat, la communication, le travail législatif et les activités partisanes qu'ils remplissent suivant leur spécialisation : « Mon collègue s'occupe surtout du travail plus politique de relation avec le groupe, poursuit-elle. Il fait le lien avec les Verts au niveau local, régional et national en France, mais aussi le parti Vert européen. »

Les qualités relationnelles sont primordiales, que ce soit pour préparer les rapports ou les prises de position : « Sur les dossiers on reçoit pas mal de parties prenantes, les lobbies, déclare François-Xavier, ça a une connotation négative en France, mais ce sont eux qui nous apportent aussi l'expertise sur certains sujets car l'élu n'est pas censé tout connaître ». Il faut aussi répondre aux sollicitations des citoyens et rester en contact avec la base. « Si on passe tout son temps dans ce petit vase clos, dans ce petit monde bruxellois des institutions, on ne perçoit plus la réalité des gens », met en garde la collaboratrice de Hélène Flautre.

 

Un tremplin vers une carrière européenne

« C'est beaucoup de travail mais c'est passionnant », affirme l'assistant UMP. Pourtant, le monde de l'assistanat n'est pas tout rose. La nature de certaines tâches (secrétariat, logistique) qui ne correspondent pas à leur qualification, ainsi que la précarité du statut (voir encadré) peuvent nourrir des frustrations. De plus, l'assistant se doit de rester dans l'ombre, il effectue un travail colossal mais n'obtient de reconnaissance qu'à travers le député, un carcan qui peut être étouffant pour les plus ambitieux : « Moi, je n'en souffre pas, avoue Magalie, mais c'est vrai que certains députés ont des personnalités marquantes, et les assistants qui sont peut-être beaucoup plus politisés que moi voudraient revendiquer un peu plus leurs idées ».

Tous les deux pensent qu'il s'agit d'un travail très formateur et ils sont prêts à continuer si leur député est réélu en juin prochain. Si jamais ce n'est pas le cas, le passage par le Parlement ouvre de nombreuses portes, que ce soit dans la fonction publique européenne, dans les groupes d'intérêt ou le secteur privé : « Quand on a été dans le fonctionnement interne du Parlement européen, c'est vraiment une valeur ajoutée, indique François-Xavier, on a un réseau important, on sait comment se prend la décision et à quel moment il faut intervenir. »

Et devenir un jour député européen ? « J'aimerais bien, répond-il, mais le problème c'est qu'actuellement, n'étant pas sur le terrain, n'étant pas dans ma circonscription, c'est compliqué. »

 

Encadré : Du scandale à la régulation

Il n’existe, pour la rémunération des assistants, ni grille de salaire ni salaire minimum. Chaque député dispose d'une enveloppe de 15500 € par mois pour rémunérer ses collaborateurs. Il est possible de donner une fourchette de salaire allant de 1300 € à 3800€ pour les assistants. Révélé en février 2008, un rapport confidentiel d'audit interne sur la rémunération des assistants a mis à jour un système opaque : des assistants cumulant plusieurs payes, des détournements par des sociétés de prestation, de nombreuses irrégularités dans le versement des salaires et le paiement des notes de frais. L'enjeu est de créer un réel statut pour ce travail, de contrôler et d'harmoniser les conditions au niveau européen. Ce statut garantirait une protection sociale et la retraite. Les élections de juin 2009 devraient régler cela puisque tous les assistants auront droit au statut de fonctionnaire contractuel européen. Il sera aussi interdit d'embaucher des membres de sa famille !

 

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