Le capitalisme n'est pas un humanisme

Affirmation à prendre au premier degré. Le but de ce système n'est pas de faire le bonheur des humains. Il a même dû pendant plusieurs siècles soumettre en usant de la plus grande violence les êtres humains, particulièrement les femmes, les colonisés, les pauvres, pour produire l'homo economicus qui lui permet maintenant de s'épanouir. Voir l'excellent livre de Silvia Federici "Caliban et la Sorcière".

Mais cette affirmation est à prendre aussi en un sens plus profond. La logique de ce système échappe à la raison humaine. La loi du profit maximum, l'accumulation illimité du capital, la soumission du travail vivant au travail mort, rien de celà n'est bon, ni raisonnable. Le résultat c'est une machine qui semble échapper à tout contrôle. Les systèmes de domination plus anciens produisaient leur dose de barbarie, mais ils apparaissaient toujours comme une relation entre êtres humains, même si certains arrivaient à se faire passer plus ou moins longtemps pour des dieux, des prophètes, des héros, bref des êtres supérieurs dotés de pourvoir extraordinaire. Mais personne n'a jamais pu mentir tout le temps à tout le monde.

Nous sommes maintenant entrés dans le règne de l'anonymat. Nous subissons la loi des marchés. Des marchés sans visage, sans coeur et parfaitement irrationnels, en tout cas du point de vue de la raison humaine. Paul Jorion attire notre attention depuis longtemps sur le fait que les marchés financiers sont pour l'essentiel régis par des ordinateurs. Contrairement à ce que prétendent les zélateurs de ce Moloch, le capitalisme réellement existant n'est absolument pas naturel. Au contraire, c'est le premier système à nous soumettre aux machines à un point que Marx n'imaginait pas.

Loin de produire de la liberté et de la démocratie, ce système produit de l'impuissance et de l'irresponsabilité. Il tue la politique. Pas parce que les politiciens sont lâches, corrompus et incompétents. Non, parce que le système a besoin de politiciens qui soient lâches, corrompus ... bref qui soient au service des marchés. Toute tentative de réintroduire du politique, du débat, du choix dans le fonctionnement de notre société se heurte immédiatement au fameux "There Is No Alternative". Reste l'évolution des moeurs, mais même sur ce terrain il devient difficile d'évoluer. Car comme le montre "Shame" le film de Steve Mc Queen, les conditions de vie d'homo economicus ne sont pas favorable à l'épanouissement personnel. Ce n'est pas un hasard si prospèrent les apprentis fascistes, les prêcheurs de guerre sainte, les fanatiques de l'ordre moral et bien sûr les ennemis des femmes.

Pour autant, le capitalisme aura une fin, comme tous les autres systèmes avant lui. La question qui nous importe, c'est dans quel état l'humanité arrivera-t-elle à cette fin? Et la réponse à cette question dépend de chacun de nous. Car contrairement à ce qu'on veut nous faire croire un système dynamique complexe comme le capitalisme est extrêmement sensible aux impulsions, même faibles. Beaucoup plus sensible que la société des chasseurs cueilleurs ou l'Egypte pharaonique. C'est pourquoi, il n'y a pas d'évènement anodin. L'assassinat de Rémy Fraisse par la police du gouvernement Valls n'était pas un accident. C'était un évènement politique grave, mais notre mobilisation a été insuffisante et trop tardive pour en faire payer le prix aux coupables et les contraindre à modifier une politique destructrice de l'environnement.

C'est ainsi que les élections législatives du 25 janvier en Grèce sont beaucoup plus qu'une simple élection dans un petit pays ruiné, écrasé, humilié. C'est un évènement significatif qui peut ouvrir la voie en Europe à une remise à plat des institutions de l'UE et de leurs objectifs. Non, je ne confonds pas 25 janvier et 25 décembre. Je ne prend pas non plus Tsipras pour Lénine. Mais cette élection, maintenant en Grèce, c'est l'occasion de faire publiquement le bilan de la politique imposée par les dirigeants de l'UE à tous les peuples d'Europe. Samaras, Junker, Merkel ... et même Hollande, ils se seraient tous bien passés de cette élection, tant il est vrai que la dictature des marchés tend à se transformer en dictature tout court, lorsque les temps sont durs et qu'il faut faire payer les pauvres qui n'en peuvent plus.

Que se passera-t-il au lendemain de cette élection? Nul ne peut le dire, ni même en prévoir le résultat. Si le capitalisme n'est pas un humanisme, les dirigeants de l'UE ne sont pas un club de philantropes. Il est donc inutile d'espérer que le résultat des élections législatives grecques puissent les rendre humains, voire raisonnables. S'ils l'avaient été, ils n'auraient pas détruit le système de santé et le système éducatif grec, comme ils ont donné l'ordre de le faire. Qant à Tsipras, je ne sais rien de lui, si ce n'est qu'il porte l'espoir du peuple grec d'en finir avec les politiques mémorandaires et l'humiliation nationale. Et porter l'espoir d'un peuple ça engage. Mais au-delà de Tsipras lui-même, ce qui contribuerait à changer le climat politique en Grèce et en Europe, c'est qu'une majorité d'électeurs ait l'audace de se prononcer en défense de leurs intérêts, de leur vie, de celle de leurs enfants, de l'avenir de leur pays, en faisant fi des menaces de toutes les puissances coalisés, FMI, UE, OTAN, Aube Doré, les marchés financiers, l'armée...

C'est pourquoi, nous devons faire du bruit, beaucoup de bruit autour de cette élection, ni miraculeuse, ni banale. Juste une occasion pour un peuple de se prononcer sur le sort qu'on lui fait subir et peut-être de dire non. Mais ce n'est pas rien. Surtout si nous donnons à l'évènement tout son sens. Je m'associe donc à l'initiative proposée sur le club de Mediapart pour le 25 janvier et je souhaite qu'elle soit l'occasion de s'engager tous ensemble pour l'avenir de la Grèce et de l'Europe.

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