Comment nommer le régime politique que nous subissons?

Question particulièrement sensible, car nos sociétés occidentales se pensent avant tout comme des démocraties. Ce qualificatif est venu remplacer celui de royaumes chrétiens. C’est au nom de la démocratie qu’elles se donnent le droit d’intervenir partout dans le monde. C’est le fait d’être démocratiques – et les autres non – qui est le dernier bastion de ce sentiment de supériorité, la base idéologique de l’impérialisme.

Cette idéologie ne résiste pas à l’analyse. Une société où les inégalités explosent, où toutes les décisions prises renforcent les privilèges d’une minorité et où la caste politique est intimement liée aux détenteurs du pouvoir économique. Une société où la justice, l’éducation, la santé, l’espérance de vie dépendent de votre fortune et où on reconnaît un pauvre à ses dents, une telle société ne peut être qualifiée de démocratique.

Si ce n’est pas une démocratie, c’est quoi ?

Plusieurs appellations pourraient convenir, dont certaines ont surgies dans le débat entre nous. Nous avons choisi dictature du capital. Pas par orthodoxie marxiste. Pas pour rallumer de vieilles querelles, mais pour prendre toute la mesure de ce qui est radicalement nouveau dans la situation actuelle.

Même pendant les « Trente Glorieuses » on pouvait avoir quelques doutes sur la dimension démocratique de notre système politique.  Système capitaliste sensiblement aménagé, mais capitaliste quand même, hégémonie d’une classe sociale, la bourgeoisie, certainement. Cette hégémonie reposait sur la construction d’un consensus majoritaire. Un consensus mou, un consensus faute d’adversaires résolus, mais un consensus conservateur bien réel comme nous en avons fait la douloureuse expérience en mai 68. Dans ces conditions l’usage de la violence, les restrictions aux libertés démocratiques jouaient un rôle marginal. Ce ne sont, ni les CRS, ni l’armée, qui ont maintenu De Gaulle au pouvoir en 68, mais les élections.

Or c’est ce qui est entrain de changer avec ce que Naomi Klein a analysé comme la stratégie du choc. C’est maintenant l’effet de sidération devant la violence des attaques sociales qui provoquent la paralysie des classes populaires qui en sont victimes. Il n’y a pas d’adhésion populaire à la purge néolibérale, mais le sentiment que les règles du jeu ayant brutalement changées, nous ne savons plus comment nous défendre efficacement. Les oppositions « officielles » au système, qui ne jouaient déjà plus qu’un rôle de négociation à la marge, ne servent strictement plus à rien, si ce n’est à entretenir la confusion.

C’est pour sortir de cette confusion, pour en finir avec l’illusion démocratique qu’il faut appeler chat un chat et notre système politique « une dictature du capital ».

Quatre faits accomplis et une menace

Je m’en tiendrais à des constatations que chacun peut faire :

1°) Nos sociétés sont maintenant régies suivant le principe "There Is No Alternative". Une seule politique est possible. Celui qui conteste est soit idiot, soit malintentionné.

2°) Nous vivons dans le cadre politique de l'UE. Le peuple français et quelques autres ont voté contre le projet de constitution. On nous l'a imposé. L'UE ne repose pas sur le principe de la souveraineté populaire, même pas sur une citoyenneté européenne. En pratique elle nie ces principes. La BCE est indépendante des gouvernements. Les budgets nationaux sont soumis à Bruxelles avant d'être votés par les parlements et lorsqu'on veut des aménagements, c'est à Berlin qu'il faut aller les mendier.

3°) Dans notre pays, la guerre n'est plus le résultat d'un vote du parlement. Elle n'est plus précédée d'une déclaration de guerre. Les ennemis changent, les zones de combat changent, mais il n'y a plus qu'une seule guerre dont on nous répète qu'elle sera longue,  c'est la guerre contre le terrorisme. Cette caractérisation de l’ennemi clôt le débat. En Ukraine, au Mali, en Syrie...qui oserait soutenir le terrorisme?

4°) L’actuel président de la république a été élu sur un programme, "mon seul ennemi, c'est la finance", "le changement, c'est maintenant"...  Il fait exactement le contraire. A peine 13% de la population continue à lui faire confiance. Peu importe, il continue à gouverner, c'est à dire à faire le contraire de ce pourquoi il a été élu. Discuter, protester, défendre une alternative à la soumission ce serait remettre en cause le système démocratique et faire grève c’est affaiblir le pays.

Pendant ce temps des traités essentiels sont négociés dans notre dos avec les USA et le Canada. Ces traités finiront d’inscrire dans un cadre légal que l’intérêt des multinationales l’emporte sur la volonté des états.  Si ce n’est pas une dictature du capitalisme, c’est quoi ?

J’entends bien l’objection. Nous avons encore certains droits dont la liberté d’expression et le système ne déchainent pas contre ses opposants la violence d’état. Mais la menace grandit. Les principaux media sont dans les mains des grands groupes industriels ou financiers. Et depuis le 11 septembre la législation « anti-terroriste » permet toutes les dérives policières.  Elle a déjà été expérimentée contre ceux de Tarnac. Il serait dangereux de se bercer de l’illusion que ça n’arrive qu’aux autres.

Si nous partageons cette analyse, nous devons maintenant ouvrir le débat sur les conclusions que nous en tirons.

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