La forme "Parti" et la forme "Club".

 

1          Il semble admis que les sujets de la vie proprement politique soient les partis. Bien que ce ne soit en rien une obligation constitutionnelle, ce sont les partis qui présentent ou soutiennent des candidats aux différentes élections et à l'élection présidentielle, les "indépendants" étant usuellement des exceptions, du moins pour les élections les plus importantes.

La pratique des "primaires" affaiblit cette tradition, sans toutefois la renverser. Plus précisément, elle limite le rôle (déjà mince) des militants, au profit de la rumeur médiatique, et se présente comme un progrès "démocratique", ce qui est fort discutable.

Les élus des partis font ensuite les majorités des assemblées et plus ou moins indirectement les gouvernements.

2          Qu'est-ce qu'un parti ?

C'est une association qui s'est donné des buts fondamentaux, une "charte" ou un document équivalent, des statuts qui régissent son fonctionnement (en particulier la désignation des responsables) et qui, sur tous les sujets politiques, défend une certaine position, ou proposition. C'est la "ligne politique".

3          Les "buts fondamentaux" méritent une attention particulière. Ils sont souvent rédigés de manière assez vague, mais significative. Par exemple un parti de droite évoquera "La liberté d'entreprise, le libre marché", et un parti de gauche "Le progrès social, les services publics". Les partis ont une origine, une généalogie, une histoire qu' il peut être utile de connaître.

4          Des citoyens sont censés adhérer à un parti sur la base de ses buts fondamentaux. Leur remise en cause n'est pas de mise, sauf grands tournants, dont on peut donner des exemples dans les partis de gauche (Congrès de Bad Godesberg du SPD en 1959, qui "reconnait le libre marché"), et dans les partis de droite (reconnaissance et défense de la constitution gaulliste par le RPR de Chirac dans les années 70). La tradition française va dans le sens de la constitution de partis nationaux et laïques, qui ne tiennent compte ni de la région d'origine, ni de la religion.

5          Les militants d'un parti payent une cotisation et participent à des réunions régulières. Théoriquement, ils  désignent  par leurs votes les responsables, les dirigeants et, sur chaque point important, la "ligne politique".

6          Les militants du parti sont censés agir de manière unitaire, ensemble, "comme un seul homme".

Cette présentation est sans doute plutôt artificielle et elle passe sous silence  des choses essentielles. Par exemple, les partis "bourgeois" sont ouvertement des partis de notables. Personne ne s'imagine qu'ils sont gouvernés par les adhérents, ni même par les rares militants. Les partis dans lesquels les militants, nombreux et actifs,  ont joué un rôle apparent sont, à certaines époques, les partis de gauche (le PS entre 1925 et 1940, le PCF entre 1944 et 1970) et les groupes ou partis d'extrême droite (l'action française, les camelots du roi, le PSF, le PPF, entre 1935 et 1945).

Un point qu'il est important de souligner c'est que, malgré la diversité des situations, le point 5 ci-dessus, qui dit que les militants désignent les responsables et déterminent "la ligne" est rarement appliqué. La plupart du temps, l'autorité va du haut vers le bas. Les responsables, même quand ils sont formellement élus, sont en réalité cooptés par l'étage supérieur et la "ligne" est toujours déterminée par la fraction la plus mince du sommet.

Lorsque des militants sont en désaccord avec "la ligne" sur une question importante, ils doivent le plus souvent se soumettre ou partir. Il est arrivé (il y a des cas célèbres, surtout dans les organisations de jeunesse du PS) qu'ils parviennent à constituer une "fraction" et à partir avec un petit groupe de militants (qui peut contribuer à la formation d'un autre parti) mais il n'est jamais arrivé que "la base" oblige "le sommet" à changer d'orientation.

Toutefois, il existe quelques exceptions, en elles-mêmes intéressantes. Dans certains petits partis, parfois, les militants ont un certain pouvoir, mais cet acquis semble avoir un prix : beaucoup de discussions confuses, épuisantes, pas mal de divisions et une certaine impuissance. Finalement, peu d'activité proprement politique. Pensant au cas du NPA, j'ajoute que "soutenir les luttes" est absolument louable, mais ne suffit pas à mes yeux pour définir une "politique".

En définitive, je pense que l'idée d'un parti ayant une réelle capacité d'action politique, dans lequel les militants de base seraient décisionnaires est contradictoire en elle-même.

Un parti sera toujours un groupe qui suit un leader, ou un tout petit ensemble de dirigeants. Constater cette vérité n'est pas insulter les militants, ni les dirigeants : c'est la structure qui veut cela. C'est le prix à payer pour l'unité d'action, ensemble "comme un seul homme", sur "la ligne" telle qu'elle a été précisément définie.

De même, il est vain de s'indigner de l'EGO du principal leader d'un parti. Chaque être humain souffre, au moins inconsciemment, de n'être qu'un parmi le nombre (cf. la chanson de Dutronc : "sept cent millions de chinois, et moi, et moi et moi !"), et lorsque une personne, par sa situation, émerge, elle apparaitra toujours comme ayant un "ego démesuré". Le pouvoir tend à rendre fou, toujours. Dans les moins mauvais cas, le bon sens du héros, et la qualité de son entourage limitent l'étendue de sa folie. Mais là encore, nous avons un fait de structure. C'est autour de l'ego du leader que se constitue l'unité du parti, et c'est ce qui fait la force du parti.

Mais cette force est également une faiblesse, pour des raisons qui sont assez profondes.

La première raison, c'est que l'idée que sur chaque question il existe une position juste à l'exclusion de toute autre est fausse. Prenons comme exemple la question européenne, c'est à dire : que doit faire un gouvernement progressiste arrivant au pouvoir, vis-à vis de la Commission Européenne et des traités européens ? Sur cette question, le NPA, le PG et EELV formuleraient des réponses différentes. Ils sont sur des "lignes" différentes. Pourtant, tout le monde sait qu'aucune mesure progressiste socialement n'est compatible avec la lettre des traités européens. Par conséquent, si ces partis le souhaitent, ils peuvent trouver un modus operandi commun. Je pourrais multiplier les exemples. Si des gens vont dans le même sens, il n'est pas possible, dans la plupart des cas, de calculer "la meilleure manière" d'y aller. Cela dépend de circonstances imprévisibles. Il est donc essentiel de savoir combiner des approches un peu différentes. Il n'y a pas de "ligne", ou, si l'on préfère, la définition de la ligne est large. Par suite, l'unité de langage et de position (la "langue de bois") est inutile.

Je présenterai la deuxième raison, qui est complémentaire, par une image biologique. Si une population animale est trop petite, le capital génétique de l'ensemble n'est pas assez varié pour faire face à un milieu naturel mouvant. La population échoue. Que dans un parti seul un petit groupe de gens (typiquement dans un parti léniniste, le secrétariat du bureau politique) soit en mesure de réfléchir et d'élaborer la politique est une grande faiblesse.

Prenons par exemple le vaste ensemble de questions relatives à la production des sources d'énergie. On sait que la production de l'énergie nucléaire pose beaucoup de questions difficiles : sécurité des installations, stockage des déchets (un problème dont personne n'entrevoit une solution), limite des stocks d'uranium, etc. Mais par ailleurs, la production d'énergie par le charbon en pose d'autres, et ni l'énergie du vent, ni celle des marées, ni l'énergie géothermique, ni le solaire, ni la biomasse, ni le pétrole, n'évitent les difficultés. Il est donc souhaitable, non pas d'avoir une "ligne", une doctrine, mais plutôt un vivier d'opinions permettant une discussion responsable et nuancée, exempte de sectarisme et d'outrance, ouverte sur le possible à un moment donné.

Pour ces raisons, je n'ai rien contre le fait qu'il existe des partis, mais je ne suis pas convaincu qu'ils constituent la meilleure forme de lien entre des militants progressistes.

Imaginons un groupe, favorable à l'émancipation des travailleurs. Que lui faut-il pour contribuer à cette révolution ?

*Ses membres sont rassemblés par un texte de base qui précise à grands traits leurs buts. Le texte de base de notre édition donne une idée de ce que peut être un tel document.

*Justement parce qu'ils ne constituent pas un "parti" distinct, ils travaillent à l'action commune, dans la rue comme dans les élections,  de tous ceux (engagés dans des partis, ou non) qui veulent lutter pour l'émancipation des travailleurs. Le club en tant que tel ne présente pas de candidats aux élections.

*Ils mettent au centre de leur projet la question du pouvoir, c'est à dire celle d'un gouvernement populaire et la réflexion sur l'action d'un tel gouvernement.

*Ils savent que personne ne décide de l'heure d'un soulèvement révolutionnaire, mais qu'il faut être prêt. Ils participent au travail concret d'élaboration de ce qu'on peut appeler le futur "programme" du gouvernement populaire, en fouillant avec de vrais experts différents aspects de la réalité sociale et politique. Certes, les secousses révolutionnaires et contre révolutionnaires mettent les programmes en lambeaux, mais les acquis du travail subsistent.

*Un tel groupe, que l'on peut nommer "club", n'a pas de leaders. Les membres du club débattent entre eux, mais il n'est pas nécessaire d'aboutir à un consensus. Personne ne parle "au nom" du club. On peut parler et mentionner qu'on est membre du club, mais chacun n'engage que soi. Le club n'a nullement l'obligation de donner une "ligne" sur toutes les questions qui peuvent surgir.

Une réflexion historique sur cette question serait utile, mais dépasse le cadre de ce texte. On peut penser au rôle des "clubs" dans la révolution française, aux circonstances qui ont permis la Commune de Paris, aux Révolutions Russe et Chinoise, au renversement de la dictature de Batista à Cuba et à bien d'autres évènements. 

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