Fernand Melgar, cinéaste des émotions

Précédé par la polémique qui a suivi les propos de Paul Branco, Président du jury de la dernière édition du festival du film de Locarno, Fernand Melgar a présenté mardi soir en avant-première son dernier film, Vol spécial, devant une salle pleine, lors de la soirée d’ouverture du festival. Rencontre avec un cinéaste engagé.

Précédé par la polémique qui a suivi les propos de Paul Branco, Président du jury de la dernière édition du festival du film de Locarno, Fernand Melgar a présenté mardi soir en avant-première son dernier film, Vol spécial, devant une salle pleine, lors de la soirée d’ouverture du festival. Rencontre avec un cinéaste engagé.

CM : Les deux films présentés dans le cadre du festival ont trait au droit d’asile, qu’est-ce qui a motivé ce choix de sujet ? 

F.M : C’est déjà un parcours personnel. Je suis moi-même un fils d’immigrants. Mes parents sont venus chercher asile en Suisse à une époque, les Trente Glorieuses, où on avait besoin de bras. Leur statut était particulier : ils pouvaient rester sur le territoire neuf mois par an mais aucun regroupement familial n’était autorisé. J’ai vécu mes débuts en Suisse, caché. C’est ce qui explique mon attachement à ce sujet. D’abord avec La forteresse, qui parle de la porte d’entrée en Suisse, de ces institutions qui accueillent ces personnes qui viennent chercher asile puis avec Vol spécial qui décrit leur fin de parcours à travers le fonctionnement de cette véritable machine à expulser. Par ailleurs, en tant que cinéaste, je me considère comme un véritable témoin de mon temps et la question migratoire en Suisse est très présente. Nous n’avons pas votre tradition d’accueil et la peur de l’autre est très prégnante. L’ouverture de ces centres est la conséquence d’une votation populaire, c’était l’occasion pour moi de donner à voir une réalité dont n’avaient peut-être pas conscience les citoyens suisses avant de voter. 

CM : Vous avez choisi à travers ce film de témoigner à la fois du quotidien des détenus mais également de celui du personnel du centre dont les comportements, ambivalents, provoquent un certain malaise chez les spectateurs. Cette idée était-elle préexistante au tournage ? 

FM : Ces gardiens, c’est nous. Pour revenir à la genèse du projet, je suis le premier cinéaste en Europe à obtenir une autorisation de filmer dans un centre de rétention. Alors bien sûr, ce centre de Frambois est considéré comme "la crème de la crème" en matière de rétention. Avec une politique de gestion humaniste de ces détenus. Il n’en reste pas moins que ces employés du centre participent à une véritable machine à broyer des êtres humains qui conduit à la mort de l’un d’entre eux. La particularité de ce centre a nécessairement amené une approche différente d’une dénonciation, un peu manichéenne, des centres très durs auxquels je n’avais de toute manière pas accès.. C’est aussi interroger le spectateur sur notre responsabilité collective en tant que citoyen mais également sur sa responsabilité individuelle au sein d’un système qui criminalise la migration et enferme des hommes et des femmes n’ayant commis aucun crime ni délit.  

CM : On vous sait et on vous a vu très engagé sur cette question à l’issue du débat mardi, pourtant le film a fait l’objet de vives critiques, notamment Paul Branco qui en a dénoncé l’aspect fascisant. Par quoi a été motivée la neutralité du montage, dénoncée par certains ? 

Je suis militant dans ma vie de tous les jours mais je n’aime pas vraiment le cinéma militant qui dicte une manière de penser aux spectateurs. Je crois à leur intelligence et me situe plus dans la mouvance du cinéma direct, ce courant qui a émergé à la fin des années soixante aux Etats-Unis avec Wiseman, Leacock notamment. Je compare ces critiques à celle que Godard avait pu faire à propos du film de Leacock, Primary. Il disait, en substance, que ce cinéma manquait d’une vision maoïste du monde, ce à quoi le réalisateur avait répondu que son cinéma c’était la démocratie en mouvement. C’est également ma démarche : filmer la réalité et la donner à voir directement aux spectateurs. Je fais, en tant que cinéaste, un pas vers l’autre mais j’attends également de l’autre qu’il en fasse un. Il n’en reste pas moins que cette exigence peut être difficile à tenir. Ce tournage a été éprouvant, nous avions créé des liens avec les détenus, nous savions à l’avance le sort qui allait leur être réservé et nous ne pouvions rien faire. 

Enfin mon cinéma est un cinéma du cœur, pas de la raison. J’aime les sentiments contradictoires qui vous bousculent. Les questions, je me les pose après le tournage. Le réel est tellement éphémère que de s’interroger au préalable peut vous amener à manquer des moments de vérité. 

CM : Cinéma direct, certes, mais le montage joue beaucoup dans le malaise qui s’instille chez le spectateur. 

FM : Bien sûr, je suis avant tout cinéaste. Le montage a été très long, très minutieux. Même si je n’aime pas les commentaires dans les documentaires, j’essaie de trouver une dramaturgie pour emmener le spectateur dans une espèce de voyage. Sur le montage de Vol spécial, l’idée de provoquer le malaise du spectateur était volontaire. Il se retrouve face à des situations ubuesques, tragi-comiques qui lui donnent à réfléchir sur ce système. Les gardiens dans le film se retrouvent finalement aussi prisonniers que les détenus. L’accent mis sur l’emploi de termes euphémisants, "bracelets" pour menottes, "pensionnaires" pour détenus, renforce ce malaise. 

CM : Cette liberté que vous laissez au spectateur par l’absence d’intervention orale n’implique-t-elle pas pour autant un éclairage à l’issue de la projection ? Accompagnez-vous vos films comme vous l’avez fait dans le cadre du festival ? 

FM : Non, le film vit sa vie seul. Encore une fois, je crois à l’intelligence du spectateur. Pas besoin de lui dicter ce qu’il doit comprendre. Et puis si je ne suis pas là pour répondre aux questions, celles-ci restent, la réflexion se prolonge. Le film a eu un grand succès en Suisse et pour moi, le simple fait d’avoir permis de mettre en lumière cette question, c’est déjà très positif. 

CM : Vous avez animé une master-classe autour de votre précédent film La forteresse. On a appris aujourd’hui l’arrestation de Marie Maffre, une documentariste qui suivait le collectif Jeudi Noir1. Vous- même avez essuyé de vives critiques. Cinéaste engagé est-ce vraiment la panacée ? 

Etre engagé, c’est toujours un risque. On s’expose à la critique, à une forme de censure. Mais quand on a le feu sacré, il faut l’entretenir. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, j’ai fait peu d’études mais j’aime filmer l’humanité. C’est utile. J’ai encore en tête une réflexion d’un spectateur qui me disait, assez naïvement, qu’il avait découvert que les noirs n’étaient pas si sauvages, racisme assez ordinaire en Suisse. Le film témoigne de cette élégance du désespoir, de cet humour nécessaire dont ils font preuve. Et puis je crois à la nécessité de ce cinéma, un peu à l’image du théâtre grec qui permettait aux spectateurs de vivre en commun une émotion jusqu’à la catharsis. 

 

Propos recueillis par Claire Mayot. 

 

1 : http://fr.rsf.org/france-une-documentariste-placee-en-garde-06-03-2012,42002.html

 

Pour aller plus loin : 

http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/260811/le-film-vol-special-jai-une-mission-cest-de-gentiment-organiser-votre-d

http://next.liberation.fr/cinema/01012355310-vol-special-un-documentaire-qui-met-le-feu-au-lac

http://next.liberation.fr/cinema/01012355503-cher-paulo-branco

http://next.liberation.fr/cinema/01012355309-comment-filmer-un-centre-de-retention

 

Retrouvez une interview filmée de Fernand Melgar :

http://www.festival-droitsdelhomme.org/paris/index.php?option=com_content&view=article&id=239&Itemid=167&lang=fr

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