SECONDE VIE

Hervé n'aime rien et la vie le lui rend bien, elle ne l'aime pas non plus. Il concède un minimum de choses à la réalité : un travail stable et discret, un logement miteux à côté d'un squat rue Petit, de la nourriture pour son corps, des vêtements pour le regard des autres, des soins corporels minimaux ; il s'arrête là. Quand il rentre le soir, nullement fatigué par son emploi anodin, il s'installe dans le petit bureau qu'il s'est installé dans un cagibi, il enfile sa combinaison, fait approuver sa connexion et entre dans sa Seconde Vie.

Tout à coup, les couleurs sont vives, il y fait beau sans avoir chaud et la pluie ne mouille pas, il y a toujours un peu de vent et rien ne pèse. Les gens qu'il croise ont une démarche souple et régulière. Il n'y a aucune poussière, l'air est pur : tout est simple. Jamais, il ne se fatigue, il n'a pas soif ni faim. Il regarde sa montre et songe : "Je vais être en retard à mon concert." Il accélère le pas, il voit son nom et son visage partout sur des affiches. En traversant une galerie marchande, il entend ses chansons qui passent en boucle pour annoncer son concert. Il rejoint enfin l'Apollo theater par une rue annexe moins fréquentée. "C'est mon jour de gloire", pense-t-il. Il entre par l'entrée des artistes. Hector, le gros malabar de la sécurité le laisse entrer avec un clin d'œil. Dans les couloirs, des tas de personnes courent dans tous les sens, son manager surgit : "Ben ! T'étais où ? Tout le monde t'attend ! Diffusion mondiale. Où t'avais la tête ? Maquillage viiiiiite.".

- J'avais besoin de marcher, répond-il.

Nonchalamment, il rejoint sa loge ; on écarte les gêneurs, on entend des cris hystériques, des filles scandent son nom.

Enfin seul, il s'assoit face à son miroir.

- Enfin ! Dans dix minutes, je rentre en scène. Tant d'années pour arriver là, se dit-il.

Le miroir se trouble subitement, et un autre visage apparaît à sa place qui lui dit :

- C'est moi qui devrais être toi et je sais quoi faire pour le devenir.

- Impossible, rétorque-t-il, ici je suis ce que je veux.

- C'est ce que tu crois.

Le visage s'efface et son image aussi. La pièce est vide mais il s'y sent présent.

Son manager surgit dans la loge, regarde dans le vide effaré :

- Mais il est où ? Il a disparu.

- Non, je suis là ! lui répond Hervé.

- Ca y est, il a foutu le camp, reprend le manager sans entendre.

Hervé prend doucement conscience qu'on lui a volé son avatar. Pourquoi, mais pourquoi faire ? L'angoisse s'empare de lui. Il se tourne encore vers le miroir et ne voit rien.

- Je ne suis plus rien, se dit-il. Que vais-je faire sans moi ? Il n'y a que moi qui me donnais une raison de vivre et je n'en ai plus.

De nouveau, le manager fait son entrée avec d'autres personnes dans la loge.

- Vous voyez ! Il n'est plus là.

- Si, hurle-t-il, je suis là.

Personne ne lui répond. Ils repartent.

Hervé est de plus en plus inquiet. C'est la panique. Où retrouver son corps ? Malgré tout, il se déplace, traverse les murs, les maisons et immeubles, parcourt sans gêne les espaces, monte, descend, à droite à gauche, revient, cherche d'une manière brouillonne. Où est-il ? Où est-il ? Sur les murs, il peut lire des phrases qui apparaissent et disparaissent : Accès non autorisé sans avatar. Vous devez être identifié pour accéder à cet endroit. Anomalie générale. Il fait volte-face pour éviter les mots.

- Mon corps, mon corps où est mon corps ? Qui peut me l'avoir pris ?

Le temps passe interminable et insoutenable. Les messages se font de plus en plus pressants. Il repasse ça et là et s'arrête hébété devant l'entrée de la chocolaterie Wonka.

Une voix venant de nulle part, s'adresse à lui :

- Tu retrouveras ton avatar, si tu remontes à la surface sans te retourner.

- Qui me prouve que j'existe encore, s'inquiète Hervé.

- Je suis le modérateur. Fais-moi confiance. Te voilà, lui répond la voix.

La porte de la chocolaterie s'ouvre et, descendant les marches de l'usine, son avatar apparaît fantomatique et immobile devant lui. Hervé contemple la forme parfaite qu'il avait créée il y a six ans et qui n'a pas vieilli. Il s'étonne encore de son œuvre, se souvient de ses choix, admire ses mains, apprécie la musculature fine et solide. La forme reste un peu pâle et transparente. Il veut la toucher mais ne le peut pas. Il aimerait retrouver ses sensations, retourner dans ce corps… dans son corps, le vrai, l'unique… celui qu'il a créé. Son avatar s'estompe et disparaît.

- Es-tu satisfait ?

Il approuve par la pensée son retour. Et sans le décider, il reprend le chemin inverse qu'il a pris pendant ses six dernières années : les paysages défilent, les souvenirs aussi, les centaines de milliers de décors et de personnes passent devant lui. Le parcours semble infiniment long, les jours et les années rebroussent à une vitesse inouïe mais perceptible. Enfin il se retrouve devant le porche de l'accueil sur lequel est écrit : "Commencez ici et maintenant votre vraie vie, entrez chez vous.". Il franchit le pas : il pense qu'il est à la surface. Tout est à sa place comme au premier jour. Il se sent revivre, il touche au but. Son personnage apparaît au loin, il s'avance.

Au moment de reprendre enfin son personnage qu'il distingue et qui avance vers lui en courant, au moment où les traits de son visage sont si proches que le grain de la peau est presque palpable, à l'instant où il sent son odeur l'imprégner, soudain, une violente déflagration éteint tout. Hervé, effrayé, retient son souffle, tout s'effondre dans un fracas assourdissant, il tombe, tout tombe, il entend des cris, il est pris de vertiges, il a mal et s'évanouit.

Émergeant des décombres de son immeuble, Hervé découvre lentement à travers la poussière mordorée des silhouettes massives noires aux visages noirs impénétrables qui lui demandent s'il va bien, s'il habitait là et seul, s'il y a d'autres survivants. Il se relève en geignant, il répond par des hochements de tête. Il tousse. On veut le coucher sur un brancard, il refuse. Il marche en titubant, il est accompagné jusqu'à une ambulance, déjà des photographes l'éblouissent et la presse le presse : un survivant. Les badauds sont heureux et lui sourient, il entend des "A coup sûr, les bonbonnes de gaz", "Bravo, vous avez eu de la chance", "Fallait s'y attendre, avec ces gens-là !", "Fallait fermer, il y a six ans", "Il y a des morts.". Hervé rayonne de joie comme un héros : il ne s'est pas retourné ! La foule applaudit sur son passage, on lui crie bravo. Hervé est heureux il a retrouvé son avatar : je suis de nouveau moi.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.