Opérations CF (suite 1)

De la vie courante

Comme je ne sais pas le nombre d’années qui se sont écoulées quand tu commences à lire, que je ne sais pas dans quel environnement technologique tu vis, je vais essayer de te décrire rapidement le mien. C’est simple : tout est informatisé, tout est communiquant. Le plus facile, pour ne rien oublier, est peut-être de te raconter en détail une journée ordinaire.

Mon mur, dans ma chambre, me réveille en allumant progressivement la lumière, en ouvrant les volets, et la fenêtre si la saison le permet. Il met aussi un peu de musique, souvent quelques “ Variations Goldberg ”, que j’adore par dessus tout. Il me rappelle l’heure et le lieu de mon premier rendez-vous. Comme je suis très monotone en matière de petit déjeuner, il ne me demande rien mais tout est prêt quand je sors de la chambre. Mon thé vert fume, mes tartines sont grillées à point, mais c’est moi qui mets la confiture, je préfère. Ma toilette s’est déroulée comme je le veux, c’est moi qui me frictionne et me lave, mais je pourrais me laisser faire par les palpeurs de ma douche.

Quand je m’habille, mes vêtements transmettent aussitôt mes paramètres biologiques au central de santé, qui prendra contact si quelque chose ne va pas, ou qui me proposera de programmer un peu de sport ou des aliments allégés si nécessaire. Mon linge sale est ramassé et jeté ou nettoyé sans que je m’en occupe. Mon mur, quand je le demande, me passe les infos et mes mails, il me rappelle aussi l’heure, quand c’est utile. Dès que je quitte mon appart, il est nettoyé et rangé. En même temps, une auto, du modèle que je préfère, se présente au pied de l’immeuble.

Bien sûr, mon télécom ou plus exactement mon seul identifiant, me suis toujours, dans mon appart, dans mes vêtements, dans l’auto, et ensuite au bureau. Chaque appel est identifié immédiatement et trié sur les critères que j’ai fixés, je peux répondre ou détourner d’un simple mot, je peux voir ou non, être vu ou non. Je ne conduis pas, l’auto s’en charge elle-même, je peux préparer mon travail ou lire en écoutant de la musique. Je peux aussi, si je le souhaite, utiliser les transports en commun ou marcher à pied.

Du travail

Au bureau, il y a beaucoup de téléréunions (en abrégé : télé), soit depuis mon bureau lui-même si nous ne sommes que trois au plus, deux sur mon mur et moi, soit en salle de télé. Cela évite de nombreux déplacements. Mais chaque jour, nous avons une réunion physique, c'est une question de bonne santé du travailleur et de l’entreprise. J’en sais quelque chose, je suis maintenant Ingénieur Systèmes en Ergonomie du Travail (ISET) - ne m’impute pas le pléonasme, dans mon monde on croit plus vraie une répétition -. Ici, je peux bien l’écrire, personne n’a beaucoup de travail, les “ machines ” font tout. Nous nous contentons d’être là, et d’avoir des idées.

Quand je suis seul au bureau, je parle à mon mur. Quand j’ai une idée, mon mur recherche et m’expose toutes ses conséquences après avoir articulé et simulé avec tout l’environnement du problème sur lequel je travaille. Il arrive, mais c’est très rare, que je propose à mon tour une étude complémentaire. Au début, cette interactivité immédiate est stérilisante, mais quand on s’y est habitué et qu’on a bien pris conscience que rien n’est fait, au contraire elle permet de laisser divaguer son esprit et d’imaginer les solutions les plus inattendues.

Si un sujet me préoccupe trop, mes vêtements rendent compte des changements : ralentissement des mouvements involontaires, température de la peau variant localement, etc., mon mur s’en aperçoit peut-être aussi à mes sourcils froncés. Il me propose autre chose, ou trouve rapidement une solution intermédiaire qui me tranquillise et me permet de changer de tâche. Parfois je n’ai pas conscience moi-même que j’ai besoin de compagnie. Dans l’étage ou dans l’immeuble, il y a toujours quelqu’un dans la même situation. Il me rend visite ou bien mon mur me demande d’aller le voir.

Il me propose aussi d’aller à la machine à café, dans le couloir, et, toujours, j’y rencontre quelqu’un “ à l’improviste ”. Je suis bien placé pour savoir que rien n’est improvisé et que c’est justement la personne que je devais voir pour mon problème ou pour le sien. C’est moi qui ai imaginé ce système, qui fait référence à toutes les connaissances accumulées, presque depuis la naissance, sur les deux personnes qui se rencontrent là. C’est moi qui ai introduit le facteur “ étranger ” dans le calcul (c’est la machine à café qui est l’attracteur étrange …), de manière à rapprocher souvent des personnes qui a priori n’ont rien à voir l’une avec l’autre. C’est moi aussi, avec “ La Machine ”, qui l’ai suivi et amélioré en fonction des résultats obtenus des deux cotés en matière de productivité (on ne fait pas grand chose, mais on “ produit ” beaucoup). La Machine nous suit en permanence et en croisant le travail et les données biométriques, sait exactement si nous sommes en phase de créativité, de réalisation ou si nous avons besoin de détente.

Pour les repas, c’est la même chose. La Machine nous propose des menus qui sont construits en fonction de nos besoins et de nos envies, qu’elle finit par connaître à force de corrélations. Elle choisit la personne qui viendra nous servir en fonction de notre humeur, et elle fait venir qui “ doit ” me rencontrer. Rien n’est obligatoire, mais nous nous sentons mieux si nous suivons les suggestions. Et si nous ne les suivons pas, il n’est pas impossible qu’elle ait aussi prévu que nous avions besoin d’indépendance : sa proposition était faite pour ne pas être suivie. Elle compensera, au repas suivants, ou par des propositions d’exercices physiques supplémentaires.

Dans l’industrie de fabrication, c’est à peu près la même chose. Mais les machines en font encore plus. Elles s’approvisionnent, s’entretiennent, se réparent, se remplacent elle-même. Les ruptures de charges sont exceptionnelles. C’est là-dessus que l’investissement a été maximal. L’homme intervient peu, il contrôle, assure la sécurité ou simplement de la présence. L’homme, grâce à son attention “ fluide ” et incertaine, voit des choses que la machine ne voit pas malgré tous ses capteurs, et grâce à son œil “ extérieur ”, il trouve des innovations, que les recherches automatiques trop linéaires ne trouvent pas.

Souvent ma journée finit tôt, je peux aller monter à cheval ou marcher, avant de rentrer. C’est La Machine qui me propose d’arrêter, elle constate que ma concentration devient insuffisante ou que la tâche en cours s’achève et qu’un changement de sujet serait inefficace ; je peux aussi dire simplement : “ J’en ai marre ”. Il est exceptionnel qu’elle insiste pour me maintenir au travail. Si c’est le cas, je lui fais confiance, il y a certainement quelque part des circonstances qui le justifient, ou bien c’est moi qui ai besoin de me sentir utile. Mon mur ne manque pas de me remercier chaudement à mon départ.

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