On a cru qu'il était schizophrène

 

 

 

 

Tous les matins, Théo appelle au réveil :  « Monsieur Gringas !  Bonjour. » Il ne dit jamais « papa », ni « maman ». Il dit en parlant de lui-même : « « Gringas » : « Gringas peur.  Gringas pas méchant.»

 

Les Gringas, c’étaient de vieux parents qui avaient eu Théo sur le tard, dix-sept ans après la naissance de leur fille aînée, Josie. Théo a aujourd’hui 25 ans. Il vit chez ses parents, à présent tous deux retraités. Madame Gringas, après avoir fait des ménages, est devenue ACM dans une école maternelle du 13ème arrondissement à Paris. Monsieur Gringas, longtemps ouvrier jardinier de la ville de Paris, a terminé agent de maîtrise. Ils occupent tous les 3 un appartement modeste dans une H.LM., située non loin de la place d’Italie. Les journées de Théo se déroulent selon un emploi du temps immuable. Levé à 8h, il appelle son père. Monsieur Gringas lui prépare alors son petit déjeuner : un grand bol de céréales avec du lait froid et un verre de jus d’orange de la marque Frutti-Frutta. Si par exception le jus d’orange ne provient pas d’une bouteille de cette marque, Théo pique une colère. Il crie : « Dég’lasse ! » Quand il a terminé de manger, madame Gringas apparaît et l’entraîne vers la salle de bain où elle lui fait couler un bain dans la petit baignoire sabot qui peine à contenir le corps considérable de Théo. Théo pourrait y rester des heures, agréablement coincé entre les flancs de la baignoire, à regarder les poissons nager sur les carreaux de la salle de bain. Bouche ouverte, un peu de salive sur le menton, concentré il  remue ses orteils dans l’eau et peigne la surface les doigts bien écartés, tandis qu’il fixe les poissons, l’un après l’autre.

 

Quand Théo a fini, il retrouve  son père dans le salon et s’installe devant la télévision. Madame Gringas qui a regardé Télématinale jusqu’à 9h, commence son ménage.  Le temps passe rythmé par le battement du balancier de l’horloge comtoise. Théo se balance, son coussin, tout doux et mâchouillé, serré sur le ventre. Quand onze heure sonne, c’est le moment pour Théo d’aller se promener, pour monsieur Gringas de sortir acheter son paquet de cigarettes ou bien le journal et pour madame Gringas de s’atteler à la préparation du déjeuner, qu’ils prendront à midi trente pile dans leur petite cuisine. Tout au long de la journée, madame et monsieur Gringas s’activent, chacun dans son coin, et en silence. Parfois madame Gringas, face à la télévision, lâche un soupir et murmure : -Mon Dieu, quelle affaire ! Monsieur Gringas étouffe un juron : - Crénom.... Théo chantonne ses ritournelles qui n’appellent aucune réponse et s’adonne à des stéréotypies, comme dit savamment son médecin traitant. –Oui, ça va. Va bien. Bien. Oui. Pour un peu, on dirait que Théo parle comme Marguerite Duras écrit. Il se flanque des coups sur le menton pour ponctuer ses phrases. Gringas sait pas. Vlan ! Sait rien. Pan ! Oh la, la… ça fait du mal…Les mots sortent de sa bouche sans qu’il s’en aperçoive. Madame Gringas a perdu le rire, depuis la naissance de Théo. Elle écarte doucement du visage tuméfié les poings de Théo. Elle a des envies de meurtre, plus son fils et elle-même vieillissent à l’unisson.

 

Quand Théo est fin prêt, blouson vert fermé jusqu’au menton, il tapote frénétiquement sa poche droite. C’est le signal de départ. Monsieur Gringas sort le premier, Théo derrière lui. Ils font un bout de chemin ensemble, jusqu’à la supérette de la dalle de la résidence. Puis Théo se dirige vers le parc de Choisy, empruntant toujours la même trajectoire qui va de la buvette Le Péché Mignon, à l’aire de jeux, de là, à la piste cyclable et à l’allée qui longe la grande pelouse centrale tout en prenant soin d’éviter les endroits fréquentés par les SDF, ainsi que les coins un peu à l’écart où se retrouvent les adolescents. Durant toute sa balade, il plume les arbustes. Cette manie lui a valu des ennuis récurrents avec les gardiens du parc. Si quelque chose d’imprévu arrive, -un sac en plastique qui s’envole à ses pieds, une poussette qui croise un peu trop brusquement sa ligne d’erre- ou si quelqu’un se dresse à l’improviste sur son passage , -un enfant à vélo, une bande de gamins qui se poursuivent-, il lâche les feuilles d’arbres d’entre ses doigts, agite les mains en roulant les yeux et en poussant des cris aigus.  Dans le quartier et le parc, tout le monde le connaît. Il peut faire peur, en particulier aux mères de famille nouvelles dans le quartier qui s’inquiètent de sa présence colossale et de ses gestes étranges et répétitifs quand il s’assoit sur un des bancs qui jalonnent le pourtour des aires de jeux. Il regarde de préférence le manège, les grandes balançoires payantes ou les jeux à ressort. Le mouvement et les cris des enfants lui donnent le tournis et un peu mal au cœur. Pourtant, il s’obstine à rester là. Quand ça bouge très vite autour de lui, quand les cris et les tourbillons l’enveloppent, il laisse échapper un rire bref. Le cœur sauvage de la vie bat dans son âme prisonnière.

 

Une fois son tour de parc achevé, il rentre lentement. Après le déjeuner, il fait la sieste. Vient le moment de dîner, puis celui de regarder la télé, puis l’heure de se coucher. Théo aime bien écouter de la musique. Il a une radio dans sa chambre qui lui permet d’écouter ses CD, avant et après sa sieste. Il fredonne la chanson Besamé mucho qu’il apprécie par-dessus tout. Inlassablement, il fait tomber toutes sortes d’objets du bord de la table. Souvent, il joue avec un vieux catalogue de La Redoute, aux pages écornées. Il tourne toutes les pages, s’arrête plus longuement sur celles dédiées à la lingerie féminine. Chut ! Pas faire. Pas toucher. Depuis qu’il est sous neuroleptique, il a cessé de se mettre en rage et de s’exciter. C’est pour éviter que tu fasses des crises, lui explique son médecin. A cause de l’ennui, de la solitude, et parce que tu n’as pas de copine. De 6 ans à 19 ans, Théo a été accueilli en internat dans un IME à Villejuif. Ses parents considèrent qu’il y a passé ses plus belles années. Il y a connu Nadia, une jeune métisse dont il tirait souvent les petites tresses électriques.

 

Ses parents auraient bien aimé qu’il soit, après son départ de l’IME, accueilli dans la journée dans un centre spécialisé. Mais il en existe très peu pour les autistes adultes, ou alors ils sont privés et onéreux. Théo aurait pu y rencontrer des jeunes de son âge et pratiquer des activités intéressantes. A l’IME, il a appris à peindre et à danser. Il a même fait partie de la troupe de théâtre du centre. Il faisait du sport aussi; il allait une fois par semaine à la piscine. Et puis il y avait les sorties en car. Il a visité Versailles, Honfleur. Il est parti en séjour vacances l’été avec les jeunes de l’IME. C’est comme ça, dit madame Gringas. Tant qu’on est encore là, ça peut aller. Mais quand on sera plus là, qu’est-ce qu’ilv a devenir mon grand petit ? dit madame Gringas au médecin.  Sa sœur aînée ne veut pas l’accueillir, et je ne lui jetterai pas la pierre. Qui d’autres que les parents peuvent supporter une telle responsabilité, une telle souffrance? Monsieur Gringas serre les dents, le bras de son fils : -Un pays de merde, mon gars ! Même pas capable de prendre en charge dignement ses handicapés. T’iras pas en HP après not’ mort. Je préfèrerai te… Tais toi donc, dit madame Gringas. Pas devant le petit.

 

Théo n’aime pas quand madame et monsieur Gringas abordent ce sujet. Il se met à gémir et à hululer sans fin. L’appartement est une cloche de verre  où ils se blottissent les uns contre les autres dans l'appartement surchauffé. Vieux et déplumés couvant leur énorme poussin. C’est la gardienne de l’immeuble, Mme Figeac, qui l’appelle ainsi,  «Viens me faire un bécot mon jaunet » lui dit-elle pour le taquiner. Théo est blond, d’un blond précisément  duveteux. Théo déteste embrasser, ne supporte pas qu’on le touche. Parfois, quand il est en confiance, il s’empare d’une main et se la pose sur la tête, sur son fin duvet d’oisillon, ou bien lui fait faire certaines choses, à sa place. Mme Figeac le connaît depuis qu’il est tout petit. Elle l’a même gardé de temps à autre pour soulager sa mère, avant qu’il n’aille à l’IME. Il est adorable ce gosse, dit-elle, même s’il est un peu toc-toc ! Il était beau quand il était gamin, ajoute-t-elle. Vous n’avez pas idée. Un ange, tout droit descendu du ciel. Un ange tout droit, répond en écho Théo.

 

C’est elle qui lui a offert son premier catalogue de La Redoute. Faut voir comme il était content quand il l’a découvert. Il avait vu des livres,- aux devantures des librairies, à la bibliothèque municipale et sur la commode de sa chambre. Les livres pour enfants ne l’ont jamais intéressé. Quand il a pour la première fois commencé à tourner les pages et à découvrir les photos de vêtements, de jouets, de chaussures et de l’électroménager, c’est comme s’il avait découvert caché derrière le papier multicolore de la tapisserie de sa chambre, le monde en volume et en relief. Le catalogue l’aide à se souvenir. Il s’en sert pour dire à sa mère des choses qu’elle ne comprend pas.

 

Quand il était adolescent, il allait parfois retrouver son père dans les espaces verts du 13ème où celui-ci travaillait. C’est comme ça que lui est venu l’habitude de plumer les arbustes et les fleurs. Son père avait beau l’engueuler, il ne pouvait pas s’empêcher de caresser les feuillages, surtout ceux qui frémissent dans le vent. Il tire doucement les paquets de feuilles et les froisse. Il les garde un moment entre ses mains qu’il ouvre soudain. Lesf euilles coulent entre ses paumes. Tous ces lents arrachements et froissements font une musique d’eau. Des mots lui sortent du corps en un fredonnement continuel et zézayant quand il tire sur les branchilles-cheveux. Le zinzin dans la tête. Pleurer dans l’amour-Nadia. Gringas pas gringalet. C’est pour les arbres que Gringas chante. Le soleil brille. Gouttes de chaleur dans les feuilles. Brille plus. Sombre dans les yeux. Théo aime bien les allées, leurs murs d’arbres qu’il explore avec les mains, parfois avec les lèvres et la langue. Quand le goût des feuilles est amer, il fait des bulles avec sa salive. Il se sent à l’abri et contenu dans les allées d’église verte. La pelouse centrale du Parc, trop vaste et sans bordures, à l’inverse lui inspire une terreur sans nom. Il tombe dans un puits profond et noir, rien qu’à la voir.

 

 

 

 

Le jour où Théo est mort, il s’était mis à plumer les feuilles persillées, -ô si tendres ! OOOh-, d’un Gingko Biloba situé dans une partie un peu en retrait du parc. Au cours de sa ronde, une gardienne l’avait croisé en plein plumage répréhensible. Excédée, par l’insuccès de ses nombreuses mises en garde, d’habitude conciliante, elle a hurlé : Monsieur, cessez immédiatement, sinon une plainte contre vous va être déposée. Abîmer les arbres d’un parc public est un acte puni par la loi. Depuis trop longtemps, vous massacrez la belle collection d’arbres du square. Théo a redressé son 1 m 90 et mis en branle ses 100 kilos en moulinant des bras et en grognant. Puis il s’est enfui, poursuivi par une meute de gamins rigolards. Sur son chemin, les mères de famille et les nounous ont rapatrié leurs petits près d’elles. Entre temps, la gardienne avait appelé des gardiens de la police à la rescousse. Il y a des incidents fréquents au parc, lieu de bagarres entre SDF ou entre jeunes de bandes adverses, sans compter qu’un discret trafic de cannabis y engendre des embrouilles qui virent parfois au règlement de compte. Le commissariat est situé tout près, de sorte qu’une brigade de 3 policiers dont une femme est rapidement intervenue sur les lieux. Théo dans sa course avait dévié de sa trajectoire habituelle et s’était retrouvé sur la pelouse centrale, perdu, effrayé. Quand les policiers l’ont encerclé, il s’est mis à lancer ses poings dans toutes les directions en rugissant. Il n’est pas méchant, a dit une des mères de famille. Je le connais, il habite à côté. Tous les mots ont disparu de la tête de Théo. Madame, nous avons des instructions. Tout individu dangereux doit être intercepté sur le champ. Il y a de jeunes enfants ici, a expliqué la policière embarrassée.

 

Les deux policiers masculins l’ont plaqué au sol pour essayer de lui passer des menottes. Théo s’est écroulé comme un tas de chiffons. L’œil-bec de la policière a plongé vers ses yeux. Théo ne peut s’empêcher de bouger  pour esquiver l’œil-épervier; chacun de ses gestes est amplifiés par sa force colossale. S’il ne bat pas frénétiquement des mains, alors il va se répandre comme une flaque. Un des policiers, un jeune et grand Noir, débordé par la situation, a appuyé sur sa nuque avec l’une de ses rangers, -dure, ô si dure-, histoire de le calmer. Son collègue a tenu ses bras, assis sur son dos, comprimant son diaphragme, tandis que la femme a agrippé ses jambes. A travers son blouson très serré qui l’enraidit, Théo suffoque.

 

La foule s’est  refermée sur eux, certains des badauds appelant à plus d’ égard, d’autres applaudissant. Et après ça on dira que les schizophrènes ne sont pas dangereux, a ironisé une quinquagénaire. Qu’est-ce qu’il y a comme fadas, a dit une autre, surtout dans le quartier, avec tous ses centres d’accueil pour timbrés.  Si c’était que de moi, allez hop! Quant on pense à ce qu’ils coûtent à la sécurité sociale. Des assistés, voilà ce qu’on est dans ce pays, madame, a rétorqué un vieux, au visage sec. Une jeune femme a crié : -Mais laissez le tranquille. Une petite fille a fondu en larmes.

 

Aumilieu du brouhaha, personne ne s’est rendu compte que cela faisait un moment que Théo ne bougeait plus. La femme qui avait pris sa défense s’est approchée  des policiers et leur a fait remarquer son immobilité. On est grave dans la merde, a dit le policier Noir à sa collègue.

 

Monsieur Gringas alerté rapidement par le patron de la buvette, a trouvé son fils allongé sur la pelouse, inerte. Les pompiers ont constaté le décès et embarqué le corps. L’inspection générale de la police nationale a procédé à une enquête. Les inspecteurs ont conclu à l’appropriation des gestes d’interpellation au vu de la dangerosité du jeune homme, au moment de son menottage. Les résultats de l’autopsie ont fait valoir un arrêt cardiaque.  Le médecin traitant de Théo a  précisé que Théo était autiste et non dangereux. On a cru qu’il était schizophrène (2), un malade mental, ont expliqué les policiers. On ne savait pas qu’il était handicapé. Si on l’avait su, on aurait procédé différemment. Plus en douceur.

 

Monsieur et madame Gringas ont jeté le vieux catalogue de La Redoute. Un week-end par mois, ils rejoignent leur fille à Dourdan, où elle a ouvert un salon de coiffure. Les régulières et mornes pulsations de l’horloge scandent le temps dans l’appartement désert. 

 

Plus jamais, aux beaux jours, -OOooh-, plus jamais s’asseoir à une table de la terrasse du Péché Mignon et regarder, père et fils, passer les belles dames aux jambes dénudées qui scintillent dans la lumière. Plus jamais, Gringas s’égarer à saisir les mouvements légers des branches et des feuilles dans l’air liquide et chaud de l’été. OOOOh. Frémissement nerveux des mains sur les plumes des arbres. Le soleil dans les yeux. L’insoupçonnée puissance des arbres entre les doigts.

 

 

 

 

 

 

 

1-    www.libemarseille.fr/.../menottage-fatal-pour-un-colosse-autiste, ou les effets rétroactifs et les dommages collatéraux du discours sécuritaire de N. Sarkozy  prononcé le 2 décembre 2008 :« Mon devoir, notre devoir, c’est aussi de protéger la société et nos compatriotes. L’espérance, parfois ténue, d’un retour à la vie normale, ne peut pas primer en toutes circonstances sur la protection de nos concitoyens. Les malades potentiellement dangereux doivent être soumis à une surveillance particulière afin d’empêcher un éventuel passage à l’acte. Et vous savez fort bien que des patients dont l’état s’est stabilisé pendant un certain temps peuvent devenir soudainement dangereux. »

 

2-    Le mythe de la violence des schizophrènes, « Médias versus Vérité », dénoncé par David Noonan et Paul Forsyth. Lien :WWW.alpabem.qc.ca (doc.), Société québécoise de la schizophrénie

 

 

 

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