L'OTAGE PRESIDENTIEL

J'avais été convoqué très tôt à l'Elysée ce matin là du 12 juillet. La circulation était fluide dans Paris et je rejoignis l'Elysée en quelques minutes. Le garde républicain tendit le bras en ma direction, vit le signe sur mon véhicule et activa la barrière de sécurité pour me laisser entrer. Sur le perron le premier ministre, le ministre des armées et le président du Sénat m'attendaient. Ils avaient tous trois une mine déconfite, de celle qui vous font penser que vous ne vous coucherez pas tôt ou alors avec un mal de tête propre à vous faire supporter l'écoute complète des œuvres de Stockhausen sans pleurer.

J'avais été convoqué très tôt à l'Elysée ce matin là du 12 juillet. La circulation était fluide dans Paris et je rejoignis l'Elysée en quelques minutes. Le garde républicain tendit le bras en ma direction, vit le signe sur mon véhicule et activa la barrière de sécurité pour me laisser entrer. Sur le perron le premier ministre, le ministre des armées et le président du Sénat m'attendaient. Ils avaient tous trois une mine déconfite, de celle qui vous font penser que vous ne vous coucherez pas tôt ou alors avec un mal de tête propre à vous faire supporter l'écoute complète des œuvres de Stockhausen sans pleurer.

- Bernard, je vous remercie d'avoir fait vite, dit le premier ministre.

- C'est mon devoir, répondis-je avec une humilité feinte.

- Vite entrez. C'et une affaire d'État de la plus haute importance, reprit le président du Sénat.

Avec le temps, je ne me formalisais plus des "affaires d'État de la plus haute importance" : c'est l'avantage de l'âge sans doute. J'en avais vu d'autres. Je suivis les trois hommes dans les couloirs somptueux du palais, ils marchaient assez vite comme si la vie de leur prostate en dépendait. On arriva dans le bureau du président : il y régnait un silence impressionnant. Un officier de gendarmerie ferma la porte derrière nous. Ce geste me fit me raidir et songer que la situation était vraiment critique. Pour plus de tranquillité je me suis rué vers le siège le plus confortable pensant que j'y resterais un long moment puis je pris la mine de celui qui est à l'écoute de ses interlocuteurs : interrogateur de l'œil droit et songeur de l'œil gauche. Cela me donne un air terriblement intelligent. Le président du Sénat entama la conversation en faisant le tour du bureau du président, ce qui ne présageait tien de bon.

- Bon, à partir de ce jour du 12 juillet 2016, conformément à l'article 7 de la Constitution de la république française, en l'absence du chef de l'État, j'assurerai l'intérim de la présidence de la République.

- C'est votre jour, Charles ! m'exclamai-je. Mais, où est-il aller se fourrer ce bougre de président ?

- Ne riez pas trop vite, la chose est grave, me rétorqua le premier ministre, avec ce ton sobre qui cachait mal son impuissance chronique.

Le président du Sénat planta son regard dans ses yeux. Par réflexe, le premier ministre regarda ses chaussures. Le ministre des armées était près de la fenêtre et balayait du regard le jardin en songeant sans doute à sa prochaine retraite. L'officier laissait traîner ses yeux glauques dans le vague, droit devant lui.

- Le bougre, comme vous l'appelez avec assez peu de respect, séjournait en Guyane pour voir le lancement d'Ariane 7.

- Belle réussite ce lancement, continuai-je sur un ton enjoué. Mais pourquoi séjournait, il y est encore… Non ?

- À la suite du lancement réussi, il s'est éclipsé, et s'est offert – si je puis dire - un petit voyage - comme il en a le secret - et a traversé la frontière du Brésil puis il a demandé à aller plus loin et s'est fait déposer au cœur de la forêt amazonienne.

- Quel cœur ? La forêt a encore un gros cœur.

- On ne sait pas, répondit le ministre de la guerre.

Le premier ministre semblait de plus en plus fasciné par ses chaussures.

- J'y suis, répondis-je, il a plongé dans l'Amazone et a fait fuir tous les piranhas : le gouvernement brésilien porte plainte. À un an des élections présidentielles pour sa troisième réélection alors qu'il est au plus bas dans les sondages, ce n'est pas une chose à faire.

Le premier ministre se mit à grogner et je me suis tu. C'est un homme de manière, il ne faut pas rire avec les poissons rouges : ça le rend fou.

- C'était quand ? repris-je plus sérieux.

- Hier soir, dit le ministre des armées.

- Et comment savez-vous qu'il ne va pas réapparaître ? Comme quand il s'était enfui d'Israël par la frontière du Liban pour montrer qu'il n'avait peur de rien ? Ou bien la fois, où il est allé s'interposer entre les Pakistanais et les Indiens au Cachemire en tongs à 4000 mètres d'altitude ? Ou encore quand il est allé se marier une cinquième fois à Las Vegas un 14 juillet.

- Parce que, ce coup-ci, on a reçu un message, répondit le ministre des armées.

- Très bien, m'enthousiasmai-je. On peut en connaître le teneur ?

- Bernard ! Vous, qui êtes un fin diplomate, reprit le président du Sénat, le plus expérimenté de nous tous avec vos dix ans d'exercice, dites-nous ce que nous devons faire. Négocier ou envoyer les paras.

- Je ne peux vous répondre sans connaître le contenu du message, ajoutai-je un peu impatient.

- Oh pardon !... Capitaine, pourriez-vous nous relire le contenu du message ?

Le capitaine de gendarmerie plongea sa main dans sa poche déplia sa feuille de papier. Je tendis la main en ajoutant :

- Je sais lire.

- Non, restez assis vous en aurez besoin, m'assura le premier ministre.

Le capitaine lut son message comme une fanfare joue du Mozart.

- Nous, Forces Alternatives de la Liberté et du Changement, détenons le président de la république française pour crier à la face odieuse du monde que notre peuple humilié souffre de la famine et de la soif. Le Peuple est opprimé par des gouvernements corrompus à la solde du grand Capital et qui se nomme le monde libre. Le président français est le symbole de cette oppression qui s'exerce sur ceux qui réclament la justice la plus élémentaire : manger à sa faim. C'est pour cette raison qu'il est notre invité obligé.

- Bon ! Du tourisme humanitaire, fis-je badin. Quelle pub ! Il sera réélu au premier tour.

- Attendez, ce n'est pas fini, aboya le premier ministre.

La capitaine reprit comme si de rien n'était.

- Nous exigeons de la République Française le paiement d'une rançon d'un euro par habitant de la France.

- Ah !... C'est autre chose… ajoutai-je d'un air offusqué. Il ne faut pas céder. Nous n'avons jamais cédé. Nous ne céderons jamais. C'est une affaire de principe. La France ne parlemente pas avec les preneurs d'otage, veules et sournois. Bande de parasites !

- Mais vous allez vous taire à la fin, insista la premier ministre, Continuez, capitaine.

- Si vous ne nous délivrez pas la rançon dans un délai de 36 heures, nous libèrerons le président français et nous dirons au monde entier que vous nous avez fourni en échange des missiles Crotales NG et des Missiles Milan ER2. Fin du message.

- Pourriez-vous répéter ? demandai-je.

Le Capitaine s'exécuta. Un long silence s'en suivit.

- Merci, Capitaine. dit le ministre des armées. Rompez.

Le capitaine salua, posa la feuille sur le bureau présidentiel, sortit et dès que la porte fut fermée :

- Alors, Bernard, qu'en pensez-vous ? demanda le premier ministre.

Je pris un long moment pour répondre. Je savais qu'une partie du destin de la France et celle d'un homme se jouait et que j'allais peut être bousculer le destin.

- Tout bien pesé, je crois qu'il faut céder.

- Céder quoi ? s'écria le premier ministre.

- Il faut payer, dis-je.

- A cause des missiles ? demanda naïvement le ministre des armées.

- Non.

- À cause de l'OTAN, interrogea le premier ministre.

- Non.

- Pour l'opinion publique, essaya l'ancien président du Sénat, presque certain d'avoir la bonne réponse.

- Non, vous n'y êtes pas. Je dis qu'il faut payer pour qu'il le garde, un point c'est tout.

Mes interlocuteurs restèrent tous hébétés, tels des mérous qu'on sort soudain de la mer.

- Vous plaisantez, Bernard ?

- Aucunement… Lequel d'entre vous préfère qu'il rentre ?... À qui va-t-il manquer ?... Qui va nous reprocher ce choix ?

- Évidemment ! reprit le premier ministre. Vu sous cet angle, ça change tout.

De nouveau le silence s'installa, de ceux qui font les vrais consensus, les unanimités solides et les amitiés sincères.

- Eh bien, c'est d'accord ! Nous paierons la rançon, conclut le nouveau président.

- Vous faites le bon choix, Monsieur de président, ajoutai-je avec un sourire complice.

Tous les présents acquiescèrent du regard et nous nous serrâmes la main.

- Maintenant, allons déjeuner, dit le premier ministre dans un soupir qui débordait soudain de bonne humeur. J'ai faim, je vous invite au Fouquet's.

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