LE PRIX ET LE COÛT

Le texte qui suit est une fiction illustrative sur le système de soins et son financement.

 

 

Eric n'avait pas bien dormi. Il se réveilla très déterminé à trouver une solution pour soigner sa mère : elle avait gémit toute la nuit malgré l'assistance respiratoire. Finalement elle s'était endormie vers cinq heures du matin. Eric alluma son écran mural et entra en contact avec le "Système européen de gestion et d'optimisation de la santé publique". Une personne virtuelle l'accueillit avec un large sourire, elle portait une tenue stricte mais élégante. Eric pensa qu'au moins celle-là n'était jamais malade.

-Que puis-je pour vous, Monsieur Bergeraud ? dit l'avatar médical.

-Pour moi, rien. Je voudrais ouvrir le dossier de Mme Bergeraud Antoinette.

-Indiquez moi son numéro d'identification à l'aide de sa carte.

Eric présenta la carte de santé de sa mère dans lecteur de l'écran mural.

-Merci, lui répondit l'interlocuteur virtuel. Vous êtes habilité à intervenir sur le dossier de… Bergeraud Antoinette née Poupard. Quelle est votre question ?

-Je voudrais connaître les conditions financières qui permettraient une rémission complète de sa maladie.

-Le coût de la rémission complète de Mme Antoinette Bergeraud s'élève à six millions trois cent quatre vingt sept mille euros.

-Pour une rémission partielle, quel est le coût ? essaya Eric.

-Le coût d'une rémission partielle pour une durée de cinq ans est d'un million deux cent mille euros. Le coût d'une rémission partielle pour une durée de dix ans est de trois millions huit cent trente quatre mille euros. Au-delà le tarif de la rémission complète s'applique.

-Quelle est l'espérance de vie d'Antoinette Bergeraud sans soin complémentaires ? demanda Eric.

-La dernière évaluation datant du 14 mars est de sept mois et douze jours.

-Quelle est ma capacité de financement de ces soins ?

-Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question. Contactez votre organisme financier pour répondre à cette question.

-Mise en attente, indiqua Eric.

-La mise en attente est effectuée.

Eric ouvrit une seconde fenêtre de son interface, se connecta à sa banque par un simple geste et fut reçu par un nouvel avatar.

-Bonjour Monsieur Bergeraud, heureux de vous revoir, que puis-je pour vous ?

-Bonjour, je veux financer les soins de ma mère à la hauteur six millions cinq cent mille euros. Voici le dossier.

Une fenêtre s'ouvrit dans le coin supérieur gauche de l'écran. Eric fit un geste pour donner accès à la banque en ligne au dossier médical de sa mère.

-Ces frais comprennent-ils les frais de convalescence ?

-Non, ce sont juste les frais médicaux.

-Je vois que vous êtes autorisé à gérer les comptes de votre mère. Elle est seule, elle vit chez vous, vous êtes son seul héritier. Des points assez positifs pour ce dossier, monsieur Bergeraud. Votre mère possède en propre huit cent mille euros. Vous possédez vous-même deux cent mille euros. Je vous félicite, vous n'avez aucun crédit en cours. C'est assez exceptionnel de nos jours.

Eric soupira. Il détestait les appréciations des robots de communication.

-Je vous informe, continua le banquier virtuel, que cela est insuffisant pour votre demande. Votre capacité en fonds propres et en endettement vous permet d'atteindre la somme totale et groupée de un million sept cent mille euros. Ce qui, à la lecture du dossier permet de couvrir les frais pour une rémission partielle pour cinq ans. C'est encourageant, monsieur Bergeraud. Je note que vous n'avez plus d'occupation professionnelle depuis cinq mois ce qui réduit considérablement vos capacités financières.

-J'ai arrêté de travailler pour m'occuper de ma mère. L'hôpital est excessivement cher.

-Je comprends, monsieur Bergeraud, je suis désolé pour vous.

Eric soupira de nouveau pour contenir son énervement.

-Comment puis-je augmenter ce montant ? reprit-il.

-Il est possible de liquider quelques actifs, lui répondit l'avatar bancaire d'un ton neutre.

-Ce qui donne un total de combien d'euros.

-En ajoutant cinquante mille euros, vous obtenez un million sept cent cinquante mille euros.

-Existe-t-il une autre source de financement ?

-Effectivement ! La loi m'oblige à vous informer que vous allez accéder à des informations où il est question de remettre en cause votre intégrité physique.

-Je valide.

-Merci. J'accuse réception de votre validation.

-Vous avez la possibilité de faire don de quelque organe de votre corps qui ne nécessite pas de soins palliatifs consécutifs à leur retrait de votre corps.

-Puis-je accéder aux tarifs ?

-Evidemment, monsieur Bergeraud. Ces dons font d'objet d'avoirs financiers pouvant servir à vous soigner où à soigner une autre personne de votre choix à la condition d'avoir une relation familiale avec cette personne au premier ou au second degré. Ce sont des tarifs que vous trouverez partout, monsieur Bergeraud. Un œil, trente mille euros ; un rein, quarante cinq mille euros ; un poumon, vingt deux mille euros ; un bras, cent trois mille euros…

-Merci, cela me suffit, coupa Eric brutalement. Puis-je espérer atteindre le montant de six millions trois cent quatre vingt sept mille euros.

-Non, je suis désolé monsieur Bergeraud. C'est inenvisageable compte tenu des informations communiquées.

-A la lecture du dossier médical d'Antoinette Bergeraud, identifiez-vous des organes qui peuvent entrer dans ce financement afin d'atteindre la somme indiquée précédemment.

-Malheureusement non, Monsieur Bergeraud. Vous ne pourrez pas atteindre le montant nécessaire pour un financement de soins pour une rémission totale de Mme Antoinette Bergeraud.

-Merci, au revoir.

-Au revoir, Monsieur Bergeraud, je reste à votre écoute pour vous offrir les meilleurs possibilités de financement quelque soit votre proj…

Eric ferma la fenêtre avant la fin du message publicitaire. Une fenêtre d'alarme apparut.

-Bonjour, le système de surveillance de santé de Bergeraud Antoinette, indique une faiblesse cardiaque, souhaitez-vous une intervention à distance ?

-Oui.

-Enregistré, Cette intervention vous sera facturée, six mille deux cent quatre vingt trois euros et seize centimes.

-Je valide.

-Nous entrons en contact avec votre organisme financier pour procéder à la transaction bancaire… Transaction annulée.

-Motif de l'annulation, cria Eric. J'ai l'argent !

Il se passa trois secondes qui lui parurent interminables.

-Mme Bergeraud Antoinette est décédée à 8h23, le 17 avril 2053. Décès enregistré. Vous recevrez la visite du personnel médical dans la matinée pour confirmer ces informations, pour enlever le corps et procéder à la reprise du matériel de soins à distance. Souhaitez-vous entrer en contact avec un service funéraire ?

-Non, merci, je verrai plus tard.

-Veuillez recevoir les plus sincères condoléances de la part de la société SGTECH-Santé.

Eric éteignit son écran, posa les mains sur son visage, s'assit quelques instants. Se leva, alla jusqu'à la cuisine, se versa un verre d'eau, le but, se mouilla abondamment son visage en se penchant au-dessus de l'évier. Il se dirigea ensuite vers la chambre de sa mère, resta immobile sur le seuil puis rejoignit le lit, délia tous les fils, débrancha tous les instruments et embrassa sa mère tendrement.

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