A cause de Giono

 Cette année-là, fait rare dans la région, il neigea sur les oliviers.

 

Cette année-là, fait rare dans la région, il neigea sur les oliviers. Une neige gracieuse et douce comme duvet d’oisillon voleta çà et là et finit par recouvrir les champs, les vignes, la garrigue et les collines. Le chemin de bauxite qui menait chez Constance disparut sous une épaisse couche blanche. Elle sortit sur le perron, humant l’air sec et son odeur ferrugineuse. La centrale de Gayac et son réacteur se dressaient à une dizaine de kilomètres du mas, de l’autre côté des collines, dans la plaine. Un gros panache de vapeur signalait l’emplacement de la centrale nucléaire. Constance le regarda. Avec le temps, sa beauté inquiétante lui était devenue étrangement familière. La splendeur du monde en cette fin de journée était intacte. Constance se réjouit. Ses petits-enfants seraient contents. Elle s’apprêtait à rentrer au chaud chez elle quand le gros champignon qui surmontait la Centrale se transforma en un nuage énorme. Antonio, son apprenti, trayait les chèvres. Agé de 16 ans, élève du Centre d’Apprentissage Agricole de Limande, il travaillait en alternance une semaine à la ferme de Constance, et l’autre semaine étudiait au centre d’apprentis. Antonio salua Constance, s’apprêtant à rentrer chez lui, quand celle-ci le retint par la manche et lui dit que ça ne lui plaisait pas ce vaste nuage qui maintenant s’étendait jusqu’à l’horizon. Il y avait eu comme un grand tumulte par-delà les collines. Et maintenant, des hélicoptères tournaient dans le ciel et les sirènes des camions de pompiers retentissaient sans interruption.

 

L’évacuation débuta le lendemain et la dizaine de milliers d’habitants de Gayac fut la première concernée. Constance et Antonio avaient été informés quelques heures après l’accident par la radio et la télévision. On  leur demanda d’emporter le strict nécessaire. Constance prit ses papiers, plus quelques photos chéries entre toutes, et son chien de troupeau, Nano. Antonio  laissa à regret son vélo à 3 vitesses, avec lequel il avait l’habitude d’aller par monts et par vaux. Ils abandonnèrent le troupeau de chèvres. Emmenés par l’armée dans des cars spécialement affrétés pour le transport de la population hors de lazone contaminée, ils furent hébergés dans la région de Perpignan. Après denombreuses tractations, le gradé qui supervisait l’évacuation de Gayac et de ses alentours avait finalement accepté d’embarquer le fidèle Nano. Les premiers symptômes d’exposition (vomissements et diarrhées) aux radiations apparurent quelques jours après leur arrivée à Perpignan. Ils reçurent des indemnités pendant 3 mois, puis ils se débrouillèrent comme ils purent pour trouver un emploi. Constance, âgée de 80 ans, mourut dans l’année, anéantie par le chagrin. Son fils, sa belle-fille et ses petits-enfants, gravement irradiés, étaient décédés quelques semaines après la catastrophe dans un hôpital de Lyon où affluaient en masse les ouvriers de la centrale ainsi que leurs familles. Antonio n’avait pas retrouvé sa famille dispersée aux quatre coins del’hexagone. Il s’occupa de sa patronne jusqu’à son décès et garda Nano avec lui. Il trouva, par la suite à s’employer dans l’un des grands domaines viticoles de la région.

 

Vingt-cinq ans passèrent avant qu’Antonio ne se décide à rejoindre la Zone. Il en avait assez de l’existence qu’il avait mené depuis la catastrophe. Le monde où il vivait ne lui plaisait pas. Il l’avait supporté parce qu’il craignait en partant pour la zone de tomber malade.  A quarante-deux ans, encore dans la force de l’âge, mais déjà sur le déclin, divorcé depuis peu et sans enfant, il se fichait des risques encourus. Parvenu à la moitié de sa vie, il voulait recouvrer sa liberté.

 

Un tel retour ne se négligeait pas. Il fallait le préparer avec soin : trouver un passeur, réunir la somme d’argent nécessaire pour payer le passage, étudier la topographie des enfouissements de matériels contaminés pour éviter les radiations et les trafiquants enclins à tuer ceux qu’ils trouveraient sur leur passage, choisir un lieu propice  à la survie, préparer son paquetage. Le paquetage consistait en un kit de survie adapté aux milieux contaminés. Enfin Antonio devrait résoudre la question de savoir s’il tenterait l’aventure individuellement, ou en petit groupe. Ce ne serait pas une mince affaire, les réseaux informatiques n’étaient pas sécurisés. Le ministère de Surveillance Publique s’en servait à des fins de contrôle et de fichage de la population. Les fonctionnaires de police  veillaient à empêcher tout contact entre militants du retour à la zone. Les colons individuels de la zone étaient pourchassés, emprisonnés et parfois liquidés par des mercenaires à la solde de la Zombix sans autre forme de procès. La société privée  Zombix,  placée sous la tutelle du CEA et du Ministère des Situations d’Urgence, assurait le contrôle des missions de sécurité et des travaux de décontamination. Les bénéfices colossaux des trafics, comme des laboratoires, étaient vitaux pour l’économie locale et nationale.  Les oligarques voyaient d’un mauvais œil débarquer dans la zone des individus qui se situaient à la périphérie du système, voire tentaient d’y échapper par tous les moyens.

 

Dans une civilisation devenue essentiellement pragmatique, les individus devaient s’adapter aux exigences de l’ordre social et économique, sous peine d’exclusion. Ceux qui tiraient leur épingle du jeu avaient de remarquables facultés d’adaptation et un cynisme à toute épreuve. Le pouvoir était aux mains des entreprises, des mafias et de la bourse; les hommes politiques et leurs partis, ainsi que la justice, étaient corrompus ; les médias, définitivement asservis au pouvoir, produisaient une culture de masse en phase avec les stratégies économiques. Dans ce monde planifié, l’ordre était assuré par la surveillance et la rééducation mentale et sociale de ceux qui ne jouaient pas le jeu obscène du rendement et du profit.

 

Suprême perversion du système, la licence était tolérée voire encouragée, à la condition qu’elle ne gêne en rien le bon fonctionnement de la société, aligné sur la logique économique des profits. Les loisirs à profusion et bon marché permettaient d’assujettir les individus en douceur. Anesthésiés et gavés, ils ne risquaient plus de se rebeller. Les techniques de contrainte avaient changé : à la férule avait succédé la suggestion. Encouragés à s’identifier à des modèles humains et de relations sociales, standards, les individus soit obtempéraient, soit se retrouvaient enexclusion interne au système. Ecartés du système, ils n’avaient aucune prise sur lui. Repliés sur eux-mêmes, ils menaient une existence précaire. Beaucoup devenaient dépendants de substances toxiques. La gestion des populations avait pour instruments principaux, la camisole chimique et le formatage des esprit par la culture médiatique.

 

L’esprit de compétition, le cynisme et  la vulgarité dominaient les esprits. Tant qu’on pouvait s’amuser sans remettre en cause l’ordre public, ni gêner les stratégies économiques, tout allait bien. Mais que l’on dénonçât la collusion du politique et des affaires, alors l’enfermement guettait tous ceux qui osaient critiquer le système. Un président français, élu en 2007, -aujourd’hui oublié-, avait défendu l’idée que la réussite d’un homme à 40 ans se mesurait à la marque et au prix exorbitant de la montre qu’il portait. En 2050, la boutade provocante était devenu un mot d’ordre général. Plus personne ou presque ne trouvait à s’en offusquer. La société était partagée en 3 grands groupes : les très riches qui affichaient leur réussite avec une vulgarité tape-à-l’œil, les très pauvres, privés d’éducation du fait de leurs faibles revenus, incapables de s’élever dans l’échelle sociale, sauf à se gangstériser, et entre les deux, la plus grande partie de la population, qui se contentait, entre travail intermittent et chômage, de vivoter en attendant la mort. Cet ordre nouveau, en toutes ses ramifications privées et publiques, avait pour envers, la zone d’exclusion contrôlée par l’armée, la Zombix et la mafia. Dans ce territoire comparable au far Westde la conquête des colons américains, la force qui soumet les hommes s’imposait comme aux premiers temps de l’histoire. Le jour et la nuit appartenaient désormais aux chasseurs.

 

Dans ce monde nouveau, les livres avaient disparu. Des lecteurs passionnés avaient monté des bibliothèques clandestines, d’autres s’étaient organisés en comités secrets. Les livres s’échangeaient sous le manteau. Antonio n’était en possession d’aucun objet de valeur, sauf quelques bouquins qu’il avait récupérés dans les maisons en ruine de hameaux désertés, jouxtant l’hacienda gigantesque dans laquelle il travaillait. Il aimait fureter dans les décombres, à la recherche d’objets banals lesquels, à ses yeux, avaient pour intérêt de  témoigner du temps d’avant la catastrophe. C’est ainsi qu’il était tombé sur une caisse de livres soigneusement enfouie sous une masse de vieux vêtements dans un grenier. S’il n’avait pu pousser ses études plus loin que son certificat professionnel agricole, il était devenu, après la catastrophe, un lecteur acharné. Les livres lui avaient ouvert un horizon insoupçonné. Il avait compris grâce à eux que la technologie et la montée en puissance de la science, au départ mises au service de l’humanité, avaient finalement mené au pire. En leur accordant toute la place dans le gouvernement des hommes, on n‘avait pas vu ses effets déshumanisants. Si Antonio avait ce rêve fou de rejoindre la zone, c’est à ses lectures qu’il le devait.

 

Il avait commencé le bilan de sa vie. Une douleur psychique insondable dominait letableau. Pourtant un matin, au réveil, un mot avait résonné, un mot mystérieux qu’il avait mis du temps à identifier : Paradou. Le nom d’un hameau situé sur la route de Manos, cette route qui menait aux gorges du Verdon, et de là, aux Alpes de Haute Provence. Lui revint avec ce nom, le goût des ciels désespérément purs, remplis d’étoiles, de la terre à l’odeur soufrée, des troncs trapus et tortueux des oliviers centenaires de Constance. Le goût de l’odeur âcre des chèvres, revenant sur le chemin laiteux qui se découpait sur fond de montagnes ténébreuses. Ces montagnes bleues et noires, aux cimes équarries, que Cézanne avait si bien peintes, après en avoir tiré des angles variés. Antonio voyait àprésent la courbe parfaite des sourcils de sa mère, le plaisir qu’elle lui donnait en lui confectionnant des plats délicieux : chipirons sautés à l’ail et au safran, daube en sauce, omelette aux truffes. L’odeur farineuse et la saveur amère de son tablier où petit garçon, il aimait enfouir son visage quand elle s’asseyait en fin de journée dans la cuisine. Tout ça qui avait disparu en quelques heures sous le nuage radioactif. Tout un territoire d’enfance qui avait été rayé de la carte, et qui lui était revenu dans un rêve, avec des histoires de combes où les oiseaux et les arbres tremblent en attendant la fin du monde. Avec une histoire de fille maigre, pétrie de silence.

 

Antonio pensa qu’il irait sur la tombe de sa mère. Il coucherait sur la vieille mousse du cimetière et ferait de ses bras, une bonne maison, pour la fille de son rêve. Là-bas, à cause de Giono.Là-bas, malgré la guerre perpétuelle. 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.