Le livre du gentil et des 3 sages

 Raymond Lull a vécu au 13° siècle.

Il a pu étudier le judaïsme, l'islam et le christianisme.

Il est mort lapidé par des musulmans.

 Dans le prologue du Livre du Gentil et des trois Sages, l'auteur déclare qu'il s'adresse à tous, et en particulier aux laïcs qui ne connaissent ni la philosophie ni la théologie. On peut avec intérêt mettre ce texte en corrélation avec ce qui se passe actuellement en France et dans le monde. Certaines choses changent, d'autres ne changent pas.

Certaines choses sont intemporelles, d'autres des invariants de l'espace.

 

Premier livre

 

 

 

[Les trois sages parlent alors. Ils prouvent, de façon très cohérente, l'existence de Dieu par des raisons d'ordre philosophique, théologique et éthique. Leur discours ne s'éloigne pas de la méthode recommandée par Dame Intelligence. Ils s'accordent sur leur monothéisme commun. Le gentil est philosophe; les trois sages, eux-mêmes philosophes, doivent donc fonder leur démonstration sur des idées communes à eux qui connaissent Dieu et au gentil qui l'ignore. Il suffit qu'il y ait entente sur une idée. Cette idée, c'est l'argument ontologique, propre à saint Anselme de la fin du xie siècle, selon lequel Dieu est le bien suréminent, tel que rien de plus grand ne se puisse penser. Les sages posent en effet la nécessité de l'existence réelle de l'être par excellence, à la suite de Dame Intelligence qui a énoncé en des termes anselmiens les conditions du premier arbre: or, l'agencement de l'arbre des vertus incréées, coessentielles de Dieu, ne conditionne-t-il pas précisément les autres arbres? Les trois sages montrent que l'être par excellence ne saurait exister sans posséder coessentiellement les vertus du premier arbre considérées, elles aussi, absolument. L'âme, dont ils prouvent ensuite l'immortalité, tend à réaliser au plus haut degré de perfection possible les vertus dont elle a l'idée. Parmi les fleurs du premier arbre, l'amour est l'amour du propre être, étant et devenant; c'est le penchant opposé à la tendance au néant, héritage nécessaire de toute créature finie, selon Lulle, qui angoisse le gentil.]

 

 

Du premier arbre

 

 

1. Bonté et grandeur

 

Le sage dit: – C'est une évidence pour l'entendement humain que le bien et la grandeur s'accordent avec l'être, car plus le bien est grand, mieux il s'accorde avec l'essence ou la vertu, ou avec les deux. Le mal et la petitesse, contraires au bien et à la grandeur, s'accordent avec le non-être, car plus le mal est grand, plus il s'accorde avec le plus petit être. S'il n'en était pas ainsi et si le contraire était vrai, chacun préfèrerait naturellement le non-être à l'être et le mal au bien, et au plus grand bien chacun préfèrerait le moindre, et le moins grand être au plus grand être, ce qui n'est pas vrai, comme la raison le démontre à l'entendement humain et comme la vue corporelle le manifeste dans les choses visibles1.

– Seigneur, dit le sage au gentil, vous constatez que tout le bien qui est dans les plantes, dans les choses vivantes et dans tous les autres objets de ce monde est limité et fini. Si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait qu'aucun bien ne s'accorderait avec l'être infini et que tout le bien existant s'accorderait avec l'être fini et limité; et l'être infini et le non-être s'accorderaient. Or le bien fini s'accorde avec le non-être et le bien infini s'accorde avec le plus grand être, et ceci est vrai parce que l'infinitude et la grandeur s'accordent: ainsi il est signifié et démontré que si le bien fini, qui est moindre et qui s'accorde avec le non-être, est en l'être, l'existence d'un être infini, qui est en l'être, est beaucoup plus nécessaire, de façon incomparable. Et ce bien, bel ami, est notre Seigneur Dieu, qui est souverain bien et tous les biens, sans l'être duquel s'ensuivraient toutes les contradictions susdites.

 

2. Grandeur et éternité

 

– Si l'éternité n'était rien, nécessairement il conviendrait que tout ce qui existe ait un commencement; et si tout ce qui existe avait un commencement, il s'ensuivrait que le commencement serait commencement de lui-même; et ainsi, bel ami, dit le sage au gentil, vous voyez que la raison n'accepte pas cela, car il faut que tout ce qui a un commencement prenne son commencement d'une chose qui n'a ni commencement ni fin, qui est le Dieu de gloire, que nous vous désignons par ces paroles: Vous voyez que le ciel est mobile et entoure la terre, jour et nuit; or, il faut que tout ce qui est mobile soit limité et fini quantitativement; et ainsi vous voyez que la quantité de ce monde est finie. Or, comme l'éternité ne s'accorde ni avec un commencement ni avec une fin, car, si elle avait commencement et fin, elle ne pourrait être éternité, pour cette raison il est démontré que l'éternité s'accorde beaucoup mieux avec la grandeur infinie qu'avec le monde qui est fini et limité en quantité. Et ainsi, comme la quantité du monde s'accorde avec la limitation, elle s'accorde avec le commencement; et elle s'accorderait avec la fin, c'est-à-dire avec le non-être, si elle n'était pas soutenue par la grandeur éternelle et infinie qui lui a donné son commencement. Or, comme il en est ainsi, donc il est démontré que l'éternité, qui s'accorde mieux avec la grandeur infinie qu'avec la grandeur finie, est le Dieu que nous recherchons.

 

3. Eternité et pouvoir

 

– Il est certain que l'éternité et le pouvoir s'accordent avec l'être, car, si ce qui est éternel n'avait pas le pouvoir d'être éternel, il s'ensuivrait que par défaut de pouvoir il ne serait pas éternel. Et si l'éternité n'avait pas par son propre pouvoir l'éternité de l'être et si elle n'était pas soutenue en son être par un pouvoir éternel, il s'ensuivrait qu'un plus grand pouvoir serait dans les choses qui ont un commencement que dans ce qui est éternel, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est prouvé l'être de Dieu, qui est éternel par son propre pouvoir d'où sortent influence et grâce pour les âmes des hommes et pour les anges d'une durée éternelle.

Le gentil répondit en disant qu'il était possible que le monde fût éternel et qu'il eût de lui-même pouvoir d'être éternel. Mais le sage détruisit son raisonnement en lui disant que, de même que le monde par défaut de pouvoir manquait d'avoir la quantité infinie, de même par défaut de pouvoir il était évident que sa quantité était terminée et finie, à la différence de l'éternité qui n'a ni fin ni commencement.

 

4. Pouvoir et sagesse

Il est vrai que pouvoir et sagesse s'accordent avec l'être; car, sans pouvoir, la sagesse n'aurait pas le pouvoir d'être. Or, ainsi que le pouvoir et la sagesse s'accordent avec l'être, leurs contraires, c'est-à-dire le défaut de pouvoir et l'ignorance, s'accordent avec le non-être. Car, s'ils s'accordaient avec l'être, il s'ensuivrait que le pouvoir et la sagesse s'accorderaient avec le non-être. Et s'il en était ainsi, naturellement les choses qui ont pouvoir et sagesse désireraient avoir défaut de pouvoir et ignorance, afin d'avoir l'être; et cela n'est pas vrai. Donc, si le défaut de pouvoir et l'ignorance sont dans l'être, ils ne sauraient s'accorder avec le non-être; combien davantage il convient que le pouvoir et la sagesse aient l'être en une chose où il n'y a ni défaut de pouvoir ni ignorance. Cette chose est Dieu, car en toutes les autres choses il y a défaut de pouvoir parfait et de parfaite sagesse.

 

5. Sagesse et amour

 

– Sagesse et amour s'accordent avec l'être, car, plus la sagesse sait dans l'être, plus l'amour peut aimer cet être. D'une autre manière, la sagesse et l'amour sont en désaccord avec l'être, lorsque la sagesse sait l'être que l'amour n'aime pas et lorsque la sagesse sait telle chose que l'amour ne voudrait pas qu'elle sût et lorsque la sagesse sait que telle chose qui est digne d'être aimée n'est pas aimée par l'amour et lorsque la sagesse sait que telle chose qui est indigne d'être aimée est aimée par l'amour.

D'une autre manière, la sagesse et l'amour ne s'accordent pas dans l'être, car, ce que la sagesse ne peut savoir, l'amour peut l'aimer par la lumière de la foi; et la sagesse saura par une volonté mesurée telle chose qu'elle ne peut savoir par une trop grande ferveur ni par une trop petite volonté. Or, comme la sagesse et l'amour s'accordent avec l'être et se contrarient dans l'être, une telle sagesse et un tel amour doivent être dans l'être humain. Combien plus il convient qu'ils aient l'être dans une chose en laquelle ils s'accordent et ne s'opposent pas! Cette chose est Dieu. Et si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait que la sagesse et l'amour ne s'accorderaient pas mieux avec l'être dans lequel ils ne peuvent s'opposer, qu'avec l'être dans lequel ils peuvent s'opposer. Et comme cela est impossible, cette impossibilité prouve que Dieu est.

 

6. Amour et perfection

 

– L'amour et la perfection s'accordent avec l'être. L'être et la perfection s'accordent; le non-être et le défaut s'accordent. Si le non-être et le défaut s'accordent avec l'être et l'accomplissement chez l'homme et les autres créatures de ce monde, combien plus encore, de façon incomparable, faut-il que l'être et la perfection s'accordent en ce qui échappe au non-être et au défaut! S'il n'en était pas ainsi, l'être et la perfection ne pourraient s'accorder en rien sans leurs contraires, à savoir le non-être et le défaut. Or cela est impossible; et cette impossibilité démontre à l'entendement humain que Dieu est celui en qui le non-être et le défaut ne sont pas et en qui sont l'être et la perfection. Chez l'homme et chez toutes les autres choses il y a du non-être, car il y eut un temps où elles ne furent point, et il y a en elles des défaillances, car leur achèvement n'est pas total. Mais il y a en elles une certaine perfection, parce qu'elles sont dans l'être et, par rapport au non-être, leur être est perfection.

 

Si l'amour et la perfection ne pouvaient s'accorder chez aucun être sans le non-être et le défaut, il appartiendrait à la nature de l'amour d'aimer autant le défaut que la perfection, car sans défaut il ne pourrait avoir ni l'être ni la perfection. Et cela n'est pas vrai. Il vous est donc ainsi signifié que Dieu est, en qui l'amour, l'être et la perfection s'accordent avec l'être, sans non-être et sans défaut. Et si l'amour et la perfection s'accordent en l'être affecté de quelque privation, c'est-à-dire de non-être et de défaut, c'est par l'influence, c'est-à-dire par l'abondance, de Dieu qui s'accorde avec l'être et la perfection, sans non-être et sans défaut.

Par les six fleurs susdites nous avons prouvé et signifié l'être de Dieu, et, en prouvant l'être de Dieu, nous avons prouvé qu'en lui sont les fleurs susdites, sans lesquelles Dieu ne pourrait avoir l'être. Parce qu'il est Dieu, il s'ensuit par nécessité que les fleurs sont ses vertus. Ainsi, de même que nous avons prouvé l'être de Dieu par les fleurs susdites, également nous pourrions prouver cela par les autres fleurs de l'arbre. Mais, comme nous voulons rendre ce livre le plus court qu'il est possible et comme nous avons à prouver la résurrection, pour cela il ne convient pas que nous développions par les autres fleurs de cet arbre des exemples de l'être de Dieu. Et par cinq fleurs de cet arbre nous voulons prouver la résurrection, laquelle nous pourrions prouver par les autres fleurs qui sont en l'arbre. Mais, en ce qui concerne l'essence de Dieu, nous ne disons pas que les fleurs du premier arbre aient aucune diversité; mais, en ce qui nous concerne, il est vrai qu'elles se montrent de diverses façons à notre entendement.

 

7. Bonté et éternité

 

– La bonté de Dieu est éternelle et l'éternité de Dieu est la bonté de Dieu. Or, comme l'éternité est un beaucoup plus grand bien que ce qui n'est pas éternel, si Dieu a créé le corps de l'homme pour être perdurable, la plus grande bonté est la fin et c'est pourquoi Dieu a créé le corps de l'homme, et ce ne serait pas le cas si le corps avait une fin qui fût le non-être et pouvait ne plus être. Or, comme c'est le cas, si le corps de l'homme ressuscite et dure toujours après la résurrection, la bonté de Dieu et son éternité seront manifestées dans la plus grande noblesse et dans la plus grande œuvre qui soient. Et selon les conditions des arbres, il convient que la plus grande noblesse soit reconnue en Dieu, et c'est pourquoi il convient de façon nécessaire, selon la divine influence éternelle, qu'il soit ordonné que par cette influence viennent grâce et bénédiction sur le corps humain, par lesquelles il ait résurrection et soit perdurable pour toujours.

 

8. Grandeur et pouvoir

 

– Dans la nature la grandeur et le pouvoir s'accordent, puisque naturellement un grain de semence redevient l'herbe ou l'arbre de son espèce; mais il ne redevient pas cet arbre même, mais un autre arbre. La même chose se produit dans la génération des hommes, des animaux et des oiseaux, car naturellement l'homme vient d'un homme et d'une femme par génération, et un animal d'un autre, mais il ne redevient pas ce même homme, qui est mort, mais un autre homme et un autre animal. Si la nature avait un si grand pouvoir que ce même homme, ce même animal et ce même arbre qui sont morts puissent redevenir vivants, elle aurait un plus grand pouvoir que celui qu'elle a effectivement. Si Dieu ne ressuscitait pas ce même homme qui est mort, il ne démontrerait pas que son pouvoir est plus grand que celui de la nature; comme son pouvoir est plus grand que celui de la nature, s'il n'agissait pas pour que son pouvoir fût jugé comme plus grand que celui de la nature, ce serait contraire à son pouvoir même, à son amour, à sa perfection, à sa bonté et à sa sagesse, et aux autres fleurs des arbres, ce qui ne peut convenir. Ainsi est-il manifesté que la résurrection aura lieu et que ton corps même ressuscitera pour manifester que Dieu a un plus grand pouvoir que la nature.

 

Quand le gentil eut entendu ces paroles, il se remémora les autres démonstrations susdites; son âme qui était tourmentée commença à s'apaiser et son cœur commença à se réjouir. C'est pourquoi il demanda au sage si les bêtes et les oiseaux ressusciteraient. Et le sage répondit négativement, car les bêtes ni les oiseaux n'ont de raisonnement ni de libre arbitre; s'ils ressuscitaient, Dieu agirait contre sa justice et sa sagesse, et cela est contraire aux conditions des arbres.

 

9. Eternité et sagesse

 

– Selon ce que nous avons déjà dit, éternité et pouvoir s'accordent, et pouvoir et sagesse s'accordent. C'est pourquoi il convient par nécessité que l'éternité et la sagesse s'accordent, car, si elles se contrariaient en Dieu, il faudrait que l'éternité fût contre le pouvoir qui s'accorde avec la sagesse et que la sagesse fût contre l'éternité qui s'accorde avec le pouvoir, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que l'éternité et la sagesse s'accordent; par cet accord se manifeste que Dieu se sait lui-même éternellement sage en justice; car, s'il se savait injuste, il ne pourrait pas se savoir éternellement sage. Les hommes mauvais sont nombreux et Dieu ne les punit pas en ce monde; les saints hommes sont nombreux en ce monde, par leur amour de Dieu et par leurs œuvres de charité et de justice, à faire pénitence et à supporter la faim, la soif, la chaleur, le froid, les persécutions et la mort et ils ne sont pas récompensés en ce monde. Telle est la signification de la résurrection: de même que l'homme est ce qu'il fait en ce monde de bien ou de mal, de même la justice doit récompenser ou punir ce qui est de l'homme; l'homme ne serait pas tel sans son corps d'homme et la justice ne serait pas rendue à l'homme si elle ne tenait pas compte du corps de l'homme. Alors la justice ne s'accorderait pas avec les fleurs de cet arbre et les fleurs seraient contraires les unes aux autres, si la résurrection n'était pas.

 

10. Pouvoir et amour

 

– Seigneur, dit le sage au gentil, autant l'amour qui est en l'homme veut vouloir, autant il peut aimer; mais autant il peut vouloir, autant il ne peut avoir. Ainsi est-il démontré que son vouloir peut plus aimer qu'avoir ce qu'il veut aimer. Or, si en l'homme le pouvoir et l'amour s'accordaient, de sorte que tout ce que la volonté pouvait vouloir, elle pouvait l'avoir, il s'ensuivrait qu'un plus grand accord et une plus grande perfection et une plus grande égalité seraient en l'homme, ce qui ne s'accorde pas avec le fait que le vouloir n'a pas le pouvoir d'avoir tout ce qu'il peut vouloir. Comme le plus grand accord, la plus grande perfection et la plus grande égalité s'accordent mieux avec l'être que les plus petits accord, perfection et égalité, il s'ensuit que, si dans l'être il y a plus petit accord, perfection et égalité, il y a aussi plus grands accord, perfection et égalité. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait une incompatibilité entre l'être et le plus grand, la perfection et l'égalité, et une meilleure compatibilité entre l'être et le plus petit, le défaut et l'inégalité, ce qui est impossible. Car, si cela était possible, le plus grand et le non-être s'accorderaient, et le plus petit et l'être s'accorderaient également, ce qui ne convient pas. Par cet inconvénient est signifié qu'il faut que soit nécessairement une chose, en laquelle le pouvoir et l'amour s'accordent en égalité et en laquelle l'amour puisse vouloir et avoir tout ce que le pouvoir peut vouloir; et cette chose il faut bien qu'elle soit seulement Dieu, car aucune des autres choses ne pourrait avoir autant qu'elle peut vouloir.

 

11. Sagesse et perfection

 

– Plus parfaite est l'œuvre, plus elle donne une grande signification de la sagesse du maître qui l'a faite. Si Dieu a créé l'homme dans l'intention qu'il ressuscitât et qu'il durât, Dieu a eu en créant l'homme une plus noble intention que s'il l'avait créé dans l'intention qu'il ne fût pas durable. Et plus noble est l'intention, plus elle démontre une grande œuvre. Et par la grandeur et la noblesse de l'œuvre est plus fortement signifiée la plus grande sagesse du maître. Et comme, selon la condition du premier arbre, on doit donner la plus grande noblesse à Dieu et que par cette plus grande noblesse est signifiée la résurrection, pour cela la résurrection est prouvable et démontrable.

Quand le sage eut prouvé au gentil que Dieu était et avait en lui les fleurs du premier arbre et qu'il convenait que la résurrection fût, alors un autre sage commença à prouver les mêmes choses par le deuxième arbre, et il en choisit quelques fleurs pour prouver les mêmes choses que le premier sage avait prouvées par le premier arbre.

 

 

Du deuxième arbre

 

1. Bonté et foi

 

– La foi est une chose bonne, car par la foi l'homme croit et aime ce que l'entendement ne peut comprendre; et si la foi n'était pas, l'homme n'aimerait pas, puisqu'il ne comprendrait pas. Or, comme l'homme ne peut comprendre toutes choses et comme l'entendement est ordonné à comprendre par la foi, pour cette raison par la foi l'homme aime ce qu'il ne comprend pas, et, lorsqu'il aime et ne comprend pas quelque chose, il désire le comprendre. C'est pourquoi, ce qu'il désire comprendre, il le comprend, ce qu'il ne ferait pas s'il ne le désirait pas. Ainsi il est évident que la bonté et la foi s'accordent. Car l'incroyance qui ne croit pas en la vérité que l'entendement ne peut comprendre est chose mauvaise, puisqu'elle est contraire à la foi qui est chose bonne; ainsi est signifié que, si Dieu est, la foi qui croit en lui en est plus grande et meilleure et l'incroyance qui ne croit pas en lui en est plus petite et pire. Et l'opposition entre la foi et l'incroyance est plus grande que celle qui serait, si Dieu n'était pas. Comme, selon la condition du cinquième arbre, la plus grande opposition qui soit entre la vertu et le vice s'accorde mieux avec l'être que la plus petite, pour signifier la plus grande vertu et le plus grand vice, puisque la vertu est plus aimable et le vice plus haïssable, ainsi est signifié et manifesté que Dieu est; car, si Dieu n'était pas, il s'ensuivrait que ce pour quoi la vertu et le vice s'accordent le moins et se différencient, s'accorderait mieux avec l'être. S'ils ne s'opposaient plus et ne se différenciaient plus, la vertu ne serait pas si aimable et le vice ne serait pas si haïssable. Comme ce qui rend la vertu plus aimable et le vice plus haïssable s'accorde avec l'être et le contraire avec le non-être, ainsi Dieu se manifeste à l'entendement humain, pour lequel l'être divin de la foi et le contraire de la foi sont les plus différents et les plus opposés.

 

2. Grandeur et espérance

 

– Plus grande est l'espérance de l'homme en Dieu, plus signifiante est l'espérance qu'en Dieu il y a grandeur de bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour, perfection, miséricorde, justice et des autres vertus qui conviennent à Dieu. Si en Dieu il n'y avait pas la grandeur qui est en ces vertus susdites, en l'espérance ne serait pas multipliée la grandeur d'avoir l'espérance en les vertus de Dieu, mais il s'ensuivrait que plus grande serait l'espérance de l'homme en les vertus de Dieu, plus dissemblable et contraire aux vertus de Dieu serait son espérance. Et il s'ensuivrait également un autre inconvénient, car l'espérance s'accorderait quantitativement plus grandement avec ce qui n'est pas et plus petitement avec ce qui est, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté qu'en Dieu il y a la grandeur, c'est-à-dire infinité de bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour, perfection, miséricorde, justice; et par la grandeur est signifié en Dieu l'être de ces mêmes vertus, car sans elles il ne pourrait y avoir la grandeur susdite.

 

3. Eternité et charité

 

– A l'homme il convient d'avoir la charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu, parce que Dieu est éternel. Si l'homme est ressuscité et si, par l'influence de l'éternité de Dieu, l'homme est éternellement durable dans la gloire, plus aimable est l'éternité de Dieu par la charité que l'homme a pour Dieu, qui ne serait pas si l'homme n'était pas ressuscitable et était fini. Car la plus grande concordance qui soit entre l'éternité et la charité s'accorde avec l'être, selon la condition de cet arbre; et la plus petite concordance, contraire à la plus grande, s'accorde avec le non-être; et être et charité s'accordent, et s'accordent non-être et fausseté, afin que soit manifestée la résurrection, sans laquelle la charité et l'éternité ne signifieraient pas une si grande concordance entre Dieu et la créature, comme elles le font, si la résurrection existe.

 

4. Pouvoir et justice

 

– Pouvoir et justice s'accordent avec l'éternité; ainsi Dieu pourrait juger éternellement la créature, si la créature pouvait être sans commencement, comme il pourrait la juger éternellement, si la créature était sans fin. Si la résurrection n'était pas, cela signifierait que, si la créature pouvait être sans commencement, Dieu ne pourrait user de sa justice sur elle éternellement. Or, pour signifier que Dieu pourrait user de sa justice éternellement sans commencement sur la créature, si la créature pouvait être éternelle sans commencement, la sagesse, la volonté, la perfection et les autres vertus divines ont ordonné que la résurrection soit et que la justice ait le pouvoir de conserver le corps éternellement, même s'il est en proie aux tourments, et qu'il dure, afin que sur lui s'exerce la justice. Car le pouvoir et la justice de Dieu seront bien mieux démontrables, selon les conditions des arbres, par le fait même que la résurrection est démontrable.

 

5. Sagesse et prudence

 

– Prudence est la liberté du cœur qui sait et veut choisir le bien et éviter le mal, ou choisir le plus grand bien et éviter le plus petit mal. Comme la prudence s'accorde avec la vertu par la propriété susdite, combien plus il convient qu'il y ait concordance entre la sagesse et les vertus, sans que la sagesse ait l'occasion d'être sage par le choix du bien et par l'éviction du mal, ou par le choix du plus grand bien et par l'éviction du plus petit mal! Car le choix opposé s'accorde avec le non-être, et le défaut d'éternité avec la prudence. Mais bien que la prudence s'accorde avec le non-être et avec l'imperfection, la prudence est. Or, si la prudence est, combien plus il convient que la sagesse soit, en laquelle il n'y a pas de concordance de non-être ni d'imperfection. Car, si tel n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la sagesse et la perfection ne s'accorderaient pas avec l'être, et que la prudence et l'imperfection s'accorderaient avec l'être, ce qui est impossible, puisque ce qui est de moindre noblesse s'accorde alors mieux avec l'être que ce qui est de plus grande noblesse, alors que l'être et la majeure noblesse s'accordent et que s'accordent le non-être et la moindre noblesse. Et comme il en est ainsi, il est signifié que la sagesse est dans l'être, laquelle sagesse est Dieu, car nulle autre sagesse n'est sans l'imperfection qui s'accorde avec le non-être.

 

6. Amour et force

 

– Dans le cœur de l'homme s'accordent amour et force, car par l'amour le cœur est anobli, rendu fort contre la méchanceté et la tromperie que n'aime pas l'amour qui aime la courtoisie et la sincérité. Si l'amour rend le cœur de l'homme si fort et noble contre les vices, alors que l'homme est une créature mortelle et a en lui beaucoup de faiblesses, combien plus il convient que soit en Dieu l'amour, par lequel Dieu aime le bien et évite le mal! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'homme serait plus fort en amour, en haine et en force que Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié à l'entendement humain qu'en Dieu est l'amour.

 

7. Perfection et tempérance

 

– Tempérance est au milieu de deux extrêmes; ainsi il est signifié que la tempérance peut s'accorder avec l'imperfection, pour autant qu'il est possible que pour l'intempérance il n'y ait pas de milieu entre les deux extrêmes susdits. Or, si la tempérance s'accorde avec l'être et avec la perfection, étant limitée au milieu de deux extrêmes opposés entre eux et opposés à elle, combien plus il convient qu'aucune perfection ne soit sans se situer entre des extrêmes et sans être infinie en bonté, grandeur et en les autres fleurs du premier arbre! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la tempérance s'accorderait mieux avec l'être en étant entre deux extrêmes qui s'accordent avec l'imperfection et avec le non-être, que la perfection, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifiée la perfection qui est Dieu, laquelle ne s'accorde à nulle autre chose si ce n'est à Dieu.

 

Le corps humain, dans la mesure où il a un commencement et est mortel, se trouve au milieu du commencement et de la fin. Si le corps n'est pas ressuscité, la tempérance s'accordera avec la moindre perfection, et elle s'accorderait avec la plus grande perfection, si la résurrection était. Et si la tempérance était avec la plus grande perfection, elle donnerait la plus grande signification de la perfection de Dieu qui l'a créée. Car il faut que la signification qui donne la plus grande démonstration de la perfection de Dieu puisse être accordée et aimée; ainsi il convient que la résurrection soit chose démontrable et aimable.

 

 

Du troisième arbre

 

1. Bonté et gloutonnerie

 

L'autre sage dit: – Bonté et gloutonnerie s'opposent dans l'être en qui elles se trouvent; car la bonté conserve l'être et la gloutonnerie le corrompt; mais elles se trouvent en un même sujet. Si la bonté qui est une vertu et la gloutonnerie qui est un vice s'accordent avec l'être humain, combien plus il convient que la bonté soit en une chose où il n'y ait aucun vice et où ne puisse être aucun vice. Si tel n'était pas le cas, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait pas une aussi grande opposition entre le bien et le mal, comme cela est le cas si le bien est dans une chose où le mal n'est pas. Le fait que soit accordée la plus grande opposition qui soit entre le bien et le mal donne la signification que Dieu est, car, si Dieu n'était rien, il y aurait une moindre opposition entre le bien et le mal. Et si l'être s'accorde mieux avec la moindre opposition entre le bien et le mal, il est possible que le bien et le mal puissent être une même chose, ce qui est impossible et signifie que Dieu est.

 

2. Grandeur et luxure

 

– Plus grande est la luxure, plus grand est le péché; et plus grand est le péché, plus il est en désaccord avec l'être. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la chasteté ne s'accorderait pas avec l'être ni la luxure avec le non-être, ce qui ne convient pas. Par cette incompatibilité est signifiée que la grandeur est en Dieu; car si la grandeur peut être dans la luxure et dans le péché, qui s'accordent avec le non-être, combien plus il convient que la grandeur divine soit en Dieu, qui s'accorde avec l'être!

 

Si en Dieu il n'y avait pas la grandeur de la justice, qui pourrait punir l'homme de sa grande luxure? Si la résurrection n'était pas, en qui serait punie la grande luxure? Et si en l'homme il peut y avoir grande injustice à cause de sa grande luxure, combien plus peut être en Dieu une grande justice à cause de sa grande bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection! Comme il en est ainsi, pour toutes ces raisons susdites, tu sauras, gentil, qu'il est signifié qu'il y a en Dieu la grandeur et que la résurrection est à venir. Si tel n'était pas le cas, s'ensuivraient toutes les incompatibilités susdites.

 

 

3. Eternité et avarice

 

– Avarice et largesse sont opposées, et largesse et éternité s'accordent; c'est pourquoi avarice et éternité sont opposées. Si la résurrection est, la justice de Dieu punira corporellement et spirituellement et éternellement, sans fin, l'homme avare qui est mort en péché d'avarice; et si la résurrection n'est pas, la justice de Dieu ne le punira que spirituellement. La plus grande punition est à la fois corporelle et spirituelle, et non pas seulement spirituelle; aussi, pour que la punition soit plus grande et que l'éternité et la largesse s'accordent mieux contre la faute et l'avarice, est signifiée la résurrection.

S'il n'était pas nécessaire que les vertus de Dieu s'accordent mieux contre les vices qui sont en l'homme, il s'ensuivrait que la concordance entre les vertus de Dieu et les vices qui sont en la créature ne serait pas une chose impossible, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que nécessairement il y a une signification nécessaire au fait qu'il y a concordance entre les vertus de Dieu contre les vices qui sont en l'homme.

 

4. Pouvoir et mélancolie

 

– La mélancolie n'aime pas le bien commun et le bien particulier; c'est pourquoi la mélancolie est contraire à la charité qui aime le bien commun et le bien particulier. Et, parce que pouvoir et charité s'accordent, il convient que le pouvoir et la mélancolie ne s'accordent pas; car, si ce n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la charité ne s'accorderait pas avec le pouvoir ou qu'il ne serait pas en contradiction avec la mélancolie. Et comme pouvoir et charité s'accordent et que pouvoir et mélancolie ne s'accordent pas, si la mélancolie a le pouvoir de ne pas aimer le bien et a le pouvoir d'aimer le mal, qui est contraire au bien, combien plus il convient à la charité, elle qui a le plus grand accord avec le pouvoir, qu'elle puisse aimer le bien sans pouvoir aimer le mal! Or, comme une telle charité et un tel pouvoir ne peuvent être en nulle autre chose si ce n'est en Dieu, pour cela Dieu est démontrable, puisqu'il convient que soient en lui le pouvoir et la charité, en qui ils ne pourraient être sans que Dieu ne fût.

 

5. Sagesse et orgueil

 

– Orgueil et ignorance s'accordent, car l'homme orgueilleux, quand il désire être plus honoré et plus noble par orgueil, est alors plus vil et méprisé par les gens. Et ainsi ignorance et orgueil s'accordent. Parce que l'orgueil s'accorde avec l'ignorance qui est le contraire de la sagesse, il y a opposition entre la sagesse et l'orgueil. Or, comme l'ignorance s'accorde avec la petitesse et avec le non-être et la sagesse avec la grandeur et l'être, il est ainsi signifié que la sagesse est dans un être en lequel ne puissent être l'orgueil ni l'ignorance; car, si cela n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la sagesse ne s'accorderait pas mieux avec l'être qu'avec l'orgueil et l'ignorance. Or, comme la sagesse ne peut s'accorder avec aucune chose où il y a possibilité d'ignorance, sinon avec l'être où il y a perfection de bonté, pouvoir et amour, ainsi il est signifié qu'en Dieu est la sagesse.

 

6. Amour et envie

 

– Amour et justice s'accordent et, comme l'envie s'accorde avec l'injustice, qui est contraire à la justice, ainsi il y a incompatibilité entre l'amour et l'envie. Or, comme l'amour est le bien et l'envie est le mal, il convient de leur reconnaître la plus grande opposition, puisque le bien et le mal sont les plus grands contraires. Reconnaître une telle opposition est reconnaître qu'il y a la plus grande concordance entre l'amour et la justice, contre l'envie et l'injustice. Et c'est reconnaître que l'homme a un plus grand mérite en ayant un plus grand amour et justice et une plus grande faute en ayant une plus grande envie et injustice. Or, nier la résurrection, c'est nier la plus grande concordance de l'amour et de la justice et le plus grand mérite et la plus grande faute et la plus grande peine. Comme nier ces choses n'est pas conforme aux conditions des arbres, ainsi est manifestée la résurrection à l'intelligence humaine.

 

7. Perfection et colère

 

– Colère et charité sont contraires, et la charité et la perfection s'accordent. D'où il s'ensuit que la perfection et la colère sont contraires. Car, si elles ne l'étaient pas, il s'ensuivrait que la charité et la colère s'accorderaient; et si elles s'accordaient, il serait possible que deux contraires fussent une même chose, ce qui est impossible. Car, si des choses différentes qui s'accordent ne peuvent pas être une même chose, tant elles sont et demeurent différentes, même si elles s'accordent et n'ont aucune opposition, combien moins peuvent être une même chose des choses différentes, opposées et qui ne s'accordent pas! Et si la charité et la colère pouvaient être une même chose, parce que la colère ne serait pas contraire à la perfection, il s'ensuivrait qu'il serait possible que la charité et la colère et que la charité et la perfection fussent également en accord et en désaccord d'être une même chose dans le sujet. Or, comme dans le sujet, la perfection et la charité créée s'accordent par manière de conjonction, et que la charité et la colère se désaccordent par manière de disjonction, ainsi il est signifié que la perfection et la colère signifient la résurrection. Car, si la résurrection est, plus la colère s'oppose à la perfection de Dieu, plus la colère, à cause de l'imperfection avec laquelle elle s'accorde, sera punie, ce qui ne serait pas si la résurrection n'était pas. Et plus grande sera la punition de la colère, parce qu'elle s'accorde avec le contraire de la perfection, plus fortement sera démontrée la perfection de Dieu. Or, si Dieu n'agissait pas pour que sa perfection fût davantage démontrée, ce serait contraire à sa perfection même, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la résurrection.

Quand le sage eut prouvé et signifié au gentil les raisons susdites par le troisième arbre, alors l'autre sage commença à les prouver par le quatrième arbre.

 

 

Du quatrième arbre

 

1. Foi et espérance

 

– Matière et forme et génération s'accordent en pluralité et en unité. En pluralité, par manière de différence, laquelle différence est entre matière et forme; en unité, elles s'accordent, car elles composent par la génération un corps et une substance. Mais matière et forme et corruption s'accordent en pluralité et en destruction d'unité. En pluralité elles s'accordent, en tant que matière et forme sont diverses; en destruction d'unité elles s'accordent, en tant que la matière et la forme se séparent; par cette séparation le corps est annihilé et devient non-être. Or, parce qu'il en est ainsi, si Dieu est en l'être, foi et espérance s'accordent mieux en pluralité et en unité: en pluralité, parce qu'en chacune se prouve plus grande et plus noble vertu, si Dieu est, que si Dieu n'est rien; en unité, parce qu'unies elles s'unissent mieux pour avoir un même objet, si Dieu est, que si Dieu n'est pas. Et parce que l'être s'accorde mieux avec ce avec quoi s'accordent mieux l'unité et la pluralité, et parce que le non-être ne s'accorde pas avec l'être et la pluralité, et parce que le contraire de l'unité s'accorde avec le non-être contre l'être, ainsi est signifié qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi pour que la foi et l'espérance s'accordent mieux avec l'être, laquelle chose est Dieu sans l'être de qui elles ne pourraient aussi bien s'accorder qu'elles le font. Et elles s'accorderaient mieux avec le non-être qu'avec l'être, si Dieu était nulle chose. Car la foi, en croyant que Dieu est, et l'espérance, en ayant confiance en Dieu, sont plus grandes qu'elles ne le seraient si la foi ne croyait pas en Dieu et si l'espérance n'avait pas confiance en Dieu. Si Dieu n'était rien, la foi et l'espérance seraient plus grandes en prenant un objet qui ne serait pas dans l'être qu'en prenant un objet qui est dans l'être. Comme cela est impossible, pour la raison que ce qui n'est rien ne peut pas être une plus noble vertu que ce qui est, ainsi est manifesté que Dieu est. Car s'il n'y avait pas en lui noblesse et multiplication de vertus, il s'accorderait mieux avec ce qui n'est rien qu'avec ce qui est, et cela n'est pas vrai.

 

2. Espérance et charité

 

 

– Espérance espère par charité et charité aime par espérance. Là où l'espérance est plus grande, il convient que soit plus grande la charité; plus fortement l'homme aime ce en quoi il a confiance, plus grande est son espérance. Comme il en est ainsi, il est manifesté que, de même que les yeux du corps voient grâce à la transparence de l'air, de même spirituellement l'espérance use de sa propriété grâce à la charité, et la charité grâce à l'espérance. Si en l'homme, où peut être le contraire de l'espérance et de la charité, il y a l'espérance avec laquelle il s'accorde et la charité avec laquelle il s'accorde, combien plus, de façon incomparable, il convient que la charité de Dieu soit en Dieu avec qui elle s'accorde, c'est-à-dire bonté, grandeur et les autres fleurs du premier arbre! Et si en Dieu la charité s'accorde avec ces fleurs, il s'ensuit qu'elles sont en Dieu et que la charité y est; et si les fleurs n'étaient pas en Dieu, la charité serait plus noble en l'homme qu'en Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifesté qu'il y a en Dieu des vertus sans lesquelles Dieu ne pourrait pas être plus noble que l'homme.

 

Quand le gentil entendit parler de l'espérance de cette manière, alors il demanda au sage si l'espérance est en Dieu. Et le sage répondit en disant que l'espérance ne s'accorde pas avec l'être en Dieu, car tout ce qui est en Dieu est Dieu; l'espérance participe de la foi qui s'accorde avec l'ignorance, c'est pourquoi la foi et l'espérance ne s'accordent pas avec l'être divin; car, si c'était le cas, la perfection ne s'accorderait pas avec la bonté, la grandeur et les autres vertus du premier arbre, ce qui est impossible.

 

– Comment, dit le gentil, Dieu peut-il donner l'espérance à l'homme, s'il n'a pas l'espérance? Le sage répondit: – Dieu peut donner l'espérance, le corps, l'argent et d'autres choses à l'homme, sans que l'homme soit les choses que Dieu lui donne ni que Dieu soit ce qu'il donne. Dans ce que l'homme donne et peut donner, il donne ce qu'il n'est pas, quand il donne de l'argent ou autres choses qui ne sont pas l'homme; tandis que Dieu peut donner des choses par manière de création et de possession, l'homme peut donner de l'argent, des chevaux, des châteaux seulement par manière de possession. Et ainsi Dieu est excellemment au-dessus de la nature qui ne peut donner ce qu'elle n'a pas.

3. Charité et justice

 

– Charité et justice s'accordent contre la colère et l'injustice. Si en l'homme, qui est chose finie et en qui peut être le contraire de la charité et de la justice, s'accordent la charité et la justice contre la colère et l'injustice, nécessairement il convient qu'en Dieu, qui est infini et en qui ne peut être cette opposition, la charité et la justice s'accordent contre la colère et l'injustice. Si la résurrection est, la charité et la justice ont la plus grande concordance en Dieu contre la colère et l'injustice du pécheur, qui est coupable en œuvres corporelles et spirituelles, ce qu'elles n'auraient pas si la résurrection n'était pas. Et parce qu'il convient d'attribuer à Dieu la majeure concordance, selon les conditions des arbres, ainsi est manifestée la résurrection.

 

4. Justice et prudence

 

– Justice et prudence s'accordent avec l'être humain, et l'être humain et l'éternité ne s'accordent pas, puisque l'éternité n'a ni commencement ni fin et que l'être humain s'accorde avec le commencement et la fin. Si Dieu n'était rien, il conviendrait que la justice et la prudence fussent éternelles, sans l'être humain, ou qu'elles eussent leur commencement en elles-mêmes ou en une autre chose qui aurait son commencement d'une chose qui aurait son commencement en elle-même. Car, sans l'être humain, la justice et la prudence ne peuvent être en l'homme, parce que l'homme a un commencement et une fin, dans la mesure où il est engendré et mortel, et parce qu'aucune chose ne peut avoir un commencement en elle-même; ainsi il est manifesté que Dieu est, lui qui donne par création commencement et fin à la justice et à la prudence, auxquelles il donne aussi pour sujet l'être humain.

 

5. Prudence et force

 

– Si Dieu est, la prudence peut savoir plus que si Dieu n'est rien. Et la force ne peut pas être plus grande que son contraire, si Dieu est, que si Dieu n'est rien. Car, si Dieu est, il est possible de savoir l'infinie bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Et si Dieu n'est rien, il est impossible de savoir l'infinité des choses susdites, puisque, si Dieu n'était rien, aucune chose ne saurait être connue infinie. Et parce que l'être et la plus grande sagesse et la force s'accordent, et que s'accordent le non-être et la plus petite prudence et la force, ainsi est manifesté qu'en Dieu sont sagesse et force, par l'influence desquelles il y a en l'homme prudence et force.

 

6. Force et tempérance

 

– Si la résurrection est, le noble cœur ne peut pas être plus renforcé contre le péché et la faute que si la résurrection n'est pas; car il est évident que l'homme qui espère la résurrection désire le bonheur corporel sans fin dans la gloire céleste. Et parce que, plus le péché et la faute sont grands, plus ils s'accordent avec le non-être et plus ils sont contraires à l'être, pour cela il est manifesté qu'il convient nécessairement que soit en l'être ce par quoi la faute et le péché sont les plus contraires à l'être et s'accordent mieux avec le non-être.

 

Si la résurrection est, la tempérance peut être plus fortement au milieu de deux vices, que si la résurrection n'est pas, car l'homme désire le bonheur corporel dans la gloire et craint la peine infernale et corporelle. Car le milieu, qui est plus expressément et plus purement entre les deux termes qui sont les vices, est plus éloigné des deux extrêmes que ce qui n'est pas le milieu qui n'a pas si parfaitement l'habit de la tempérance; c'est pourquoi ce par quoi la tempérance peut être majeure doit nécessairement être selon l'influence et l'ordonnance des fleurs du premier arbre et des conditions des arbres. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que le contraire de la tempérance s'accorderait mieux avec le plus grand et avec l'être, que la tempérance, et que la tempérance s'accorderait mieux avec le plus petit et avec le non-être, que son contraire, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la résurrection.

Quand le sage eut prouvé par le quatrième arbre les choses susdites, alors le gentil dit à l'autre sage de lui prouver par le cinquième arbre que Dieu est et que la résurrection est. Mais il désirait beaucoup savoir si Dieu est créateur du monde ou si le monde est éternel ou non. Mais le sage lui dit que dans les autres livres lui serait manifesté que Dieu est créateur du monde et que le monde a un commencement.

 

 

Du cinquième arbre

 

1. Foi et gourmandise

 

Si Dieu n'est rien, il s'ensuit qu'il y a incompatibilité entre l'être, la nécessité et le hasard. Si Dieu n'est pas rien, le hasard s'accorde mieux avec l'être que la nécessité. Or, comme plus souvent les choses sont par nécessité que par hasard et parce que la nécessité et l'être s'accordent et que s'accordent le hasard et le non-être, ainsi il est manifesté que Dieu est, sans l'être de qui il y aurait contradiction entre les choses susdites.

 

Si Dieu n'est rien, la foi croit et ne croit pas au hasard, car il n'y a rien qui la pousse à croire la vérité ni qui punisse l'âme pour chacune de ses fautes, de sorte que l'âme, éloignée de la grâce et abandonnée, se trouve dans l'erreur. C'est pourquoi il est manifeste que c'est par la lumière de la grâce que l'âme est poussée à croire en la vérité et que c'est par sa faute qu'elle ignore la vérité; ainsi il est signifié que Dieu est, lui qui par la lumière de la grâce divine illumine l'âme pour qu'elle croie en la vérité et qui à cause des péchés que commet l'âme l'abandonne; par cet abandon l'âme est très souvent dans l'erreur, estimant qu'il s'agit de la vérité.

L'âme, en elle-même, n'a pas la vertu de pouvoir croire en la vérité, car il est vrai que son entendement ne comprend pas par des raisons nécessaires la vérité en laquelle elle croit. Pour que l'âme croit en vérité une chose, il convient qu'il y ait une chose plus noble que l'âme, par laquelle elle soit aidée à croire ce qu'elle ne peut croire par ses seuls pouvoirs; et cette chose est Dieu.

La foi est une vertu, et la vertu et la vérité s'accordent; et la gourmandise est un vice, et le vice et la fausseté s'accordent. Parce que la vérité et la fausseté sont contraires, ainsi la foi et la gourmandise sont contraires. Si Dieu n'était rien, la foi et la gourmandise s'accorderaient également avec le hasard; et si elles faisaient cela, également s'accorderaient la vérité et la fausseté. Parce que la vérité s'accorde avec l'être et la fausseté avec le non-être, ainsi il est manifesté que Dieu est. Par l'être de Dieu, la vérité et l'être s'accordent, et la fausseté et le non-être. Par cette concordance, la foi s'accorde avec la nécessité et la gourmandise avec le hasard, et les conditions des arbres s'accordent.

 

2. Espérance et luxure

 

– Il est certain que l'espérance et les choses spirituelles s'accordent, et que la luxure et les choses corporelles s'accordent. Si en Dieu il n'y avait pas la bonté, la grandeur, le pouvoir, la sagesse, l'amour et la perfection qui sont des vertus spirituelles, par l'espérance qui est une vertu spirituelle l'âme de l'homme aurait plus de noblesse que Dieu. Mais comme cela est impossible, il est signifié que Dieu est, en ayant les vertus susdites, sans quoi l'homme aurait la plus grande noblesse et Dieu la plus petite, ce qui n'est pas conforme aux conditions des arbres.

La luxure et la chasteté sont contraires. Pour la chasteté, l'espérance espère sa récompense pour le mérite de chasteté; et pour la luxure, la justice donne crainte de la peine et la peine pour la faute. Si la résurrection n'est pas, le plaisir que l'homme éprouve par la luxure est plus grand que la récompense que l'homme espère corporelle pour le mérite de chasteté, laquelle récompense n'est rien sans la résurrection. Parce que l'espérance, qui est une vertu, s'accorde avec l'être, et la luxure, qui est un vice, s'accorde avec le non-être, ainsi il est signifié que la résurrection est, en laquelle corporellement l'homme trouvera une utilité à sa chasteté et trouvera une peine pour sa luxure. Et s'il n'en était pas ainsi, l'espérance et la luxure ne seraient pas si contraires. Parce que la plus grande opposition se trouve avec l'être et la plus petite avec le non-être, selon la condition de cet arbre, ainsi la résurrection est manifestée.

 

 

3. Charité et avarice

 

– Charité et largesse s'accordent; et, parce que l'avarice est contre la largesse, pour cette raison la charité est contre l'avarice et l'avarice contre la charité. Il est plus contraire que l'avarice soit en l'être où la charité est, qu'en l'être où la charité n'est pas. Or, si la charité est en l'homme dans lequel peut être l'avarice, combien il convient que la charité soit en une chose en laquelle ne puisse être l'avarice! Et cette chose est Dieu. Et si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait que l'être pourrait mieux s'accorder avec son contraire qu'avec ce qui ne lui est pas contraire, ce qui est impossible. Car il est évident que dans un même être un contraire s'accorde avec le non-être et l'autre avec l'être, car sinon ils ne seraient pas contraires.

La charité et la nature spirituelle s'accordent, et l'âme par sa nature corporelle s'accorde à l'avarice en elle, par ordonnance détruite de l'action et de la disposition spirituelle. Si Dieu n'était rien, la nature corporelle suivrait mieux son corps et s'accorderait mieux avec la vérité que la nature spirituelle; et il s'ensuivrait que l'âme s'accorderait avec la plus petite noblesse et le corps avec la plus grande. Car, si Dieu n'était rien, plus souvent l'âme se tromperait en pensant à Dieu et à l'autre monde et à ce qui ne serait rien, que le corps usant des choses corporelles avec ses cinq sens corporels. Or, comme l'âme est la forme et l'accomplissement du corps et que le corps est corruptible et mortel, ainsi il est démontré que l'âme est plus noble que le corps; par sa plus grande noblesse elle s'accorde avec une plus grande vérité que le corps et, par cette plus grande vérité, Dieu est manifesté. Sans l'être de Dieu, l'âme ne pourrait pas s'accorder si naturellement avec l'être et avec la vérité.

4. Justice et mélancolie

 

– Le corps humain est le moyen par lequel l'âme raisonnable s'accorde avec le mérite ou avec la faute; car, sans le corps, l'âme ne pourrait pas avoir de mérite pour sa justice ni de faute pour sa mélancolie, puisqu'il est évident que le corps est l'instrument par lequel l'âme peut user de ses vertus et peut user de ses vices. Si la résurrection est, et si Dieu récompense dans la gloire le corps qui a été l'instrument de la justice et punit dans l'enfer le corps qui a été l'instrument de la mélancolie, la justice de Dieu s'accorde mieux avec la justice de l'homme juste et la justice de Dieu est plus contraire à l'homme mélancolique, ce qui ne serait pas le cas, si la résurrection n'était pas. Et si cette concordance s'accordait mieux avec l'être et n'était pas en l'être, cette concordance s'accorderait avec l'être et avec le non-être, et le contraire de cette concordance s'accorderait avec l'être et avec le non-être; et chacune de ces propositions est une contradiction, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que la résurrection sera et, de cette affirmation, il ne s'ensuit aucune impossibilité.

 

5. Prudence et orgueil

 

– Il est plus possible que l'orgueil et le contraire de la prudence soient en l'homme, ou que parallèlement l'humilité et la prudence soient en lui, qu'il n'est possible que l'orgueil et la prudence soient en une pierre. Et s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas d'opposition entre les contraires susdits. Mais parce que la pierre est un corps inanimé, pour cette raison il est impossible qu'il puisse y avoir en elle des oppositions de vertus et de vices; car, s'il y en avait, elle serait un corps animé. Or, s'il était impossible qu'il y eût dans l'homme imprudence et orgueil, il serait plus impossible qu'il y eût imprudence et orgueil dans la pierre. C'est pourquoi il est possible qu'en l'homme il puisse y avoir le contraire de l'imprudence et de l'orgueil. Comme il en est ainsi, et parce que la prudence et l'humilité s'accordent avec l'être et leur contraire avec le non-être, et parce que leur contraire s'accorde accidentellement avec l'être, de sorte que la prudence et l'humilité s'accordent avec le non-être par raison de l'accord accidentel de leurs contraires avec l'être, ainsi il est manifesté que, si l'orgueil et l'imprudence et la prudence et l'humilité ont des sujets en lesquels ils se trouvent, combien plus, de façon incomparable, il faut nécessairement qu'il y ait une chose en laquelle puissent être la sagesse et l'humilité et en laquelle ne puissent pas être l'imprudence ni l'orgueil! Et cette chose est Dieu. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la pierre et les corps inanimés ou animés d'une âme privée de raison s'accorderaient avec la majeure noblesse et mieux avec l'être que l'homme, pour autant que l'être humain ne s'accorderait pas avec cette possibilité de vertus et de vices. Et parce que l'homme est de plus noble nature que les corps inanimés ou privés de raison, dans la mesure où il peut être sujet aux vertus, il faut qu'il y ait une essence plus noble que l'homme, qui ait les vertus et ne puisse pas être sujette aux vices; et cette essence est le Dieu que nous recherchons.

 

6. Force et envie

 

– La force est une vertu, et l'envie est un vice. Parce que les vertus et les vices sont contraires, ainsi la force et l'envie sont contraires. Si en Dieu il y a bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection, plus semblable à Dieu est la force que si en Dieu il n'y a aucune de ces vertus susdites. Et plus Dieu est semblable à la force, plus dissemblable et plus contraire à lui est l'envie. Si cela n'était pas, il s'ensuivrait que la force et l'envie ne seraient pas contraires. Parce qu'elles sont contraires et parce que la force et l'envie sont plus contraires si en Dieu il y a les vertus susdites, et parce que plus la force est semblable à Dieu, plus elle est contraire à l'envie, ainsi il est manifesté qu'en Dieu sont les vertus du premier arbre, sans lesquelles Dieu et l'envie ne seraient pas aussi contraires qu'ils le sont et la force ne serait pas aussi contraire à l'envie qu'elle l'est. Parce que la force est plus semblable à Dieu et est plus contraire à l'envie, et parce que Dieu est plus contraire aux vices et plus semblable aux vertus de l'homme, il est établi selon les conditions du premier arbre que sont manifestement en Dieu la bonté, la grandeur, et cœtera.

 

7. Tempérance et colère

 

– Intempérance et colère ne pourraient pas être dans l'âme sans le corps, et l'intempérance et la colère ne meurent pas dans l'âme du pécheur qui meurt dans le péché en éprouvant intempérance et colère; car, si elles mouraient par la mort du corps, elles s'accorderaient mieux à ressembler au corps qu'à l'âme. Et comme elles s'accordent mieux à l'âme qu'au corps, selon la nature corporelle et spirituelle, et comme l'âme est immortelle, ainsi demeure dans l'âme la faute d'intempérance et demeure la colère. Et parce que le corps est la cause nécessaire de l'âme, il convient que le corps soit ressuscité et qu'il soit aussi longtemps puni pour intempérance et colère que l'âme sera durable. Et s'il n'en était pas ainsi, il y aurait défaut de justice et de perfection en Dieu et il n'y aurait pas une aussi grande opposition entre la tempérance et l'intempérance, ni entre la charité et la colère, et les conditions du premier arbre seraient détruites. Et parce que toutes ces choses seraient possibles, si la résurrection n'était pas, pour cette raison la résurrection est démontrée et manifestée à l'intelligence humaine.

 

Quand les trois sages eurent prouvé au gentil par les fleurs des arbres que Dieu était et qu'il y avait en lui bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et quand ils lui eurent manifesté la résurrection, alors le gentil se remémora et comprit les raisons qu'ils avaient dites et il regarda les arbres et les fleurs. Aussitôt la splendeur divine illumina son entendement qui demeurait dans les ténèbres et réconforta son cœur par le chemin du salut. Et par la vertu de Dieu, le gentil dit ces paroles:

– Ah, hélas, coupable que tu es! Tu as si longuement reçu les dons divins en cette présente vie, du Très-Haut qui t'a donné d'être, et tu as mangé et bu ses biens, et il t'a donné tes vêtements, et il t'a donné les enfants et les richesses que tu as, et il t'a tenu en vie et t'a honoré longuement parmi les hommes. Et toi, pas un jour ni une heure, tu ne lui as rendu grâces et tu n'as pas obéi à ses commandements! Ah, pauvre misérable! Combien tu t'es ainsi trompé par l'ignorance qui a gardé aveugles les yeux de ton âme, et tu n'as pas connu ce Seigneur si honorable, si glorieux, digne de si grands honneurs!

 

Quand le gentil eut dit ces paroles, il sentit son âme délivrée des souffrances et de la tristesse, elle qui avait si longuement et cruellement souffert de son errement et de son incroyance. La joie et l'allégresse que le gentil éprouva, qui pourrait vous les décrire? Et la bénédiction qu'il exprima aux trois sages, qui pourrait vous la dire? Le gentil s'agenouilla à terre et leva ses mains vers le ciel et ses yeux qui avaient été remplis de larmes et de pleurs, et d'un cœur fervent il adora et dit:

– Béni soit le Dieu glorieux, père et seigneur puissant de tout ce qui est! Seigneur, je te rends grâce de ce qu'il t'a plu te rappeler l'homme pécheur qui était à la porte de l'infinie et infernale malédiction. Je t'adore, Seigneur, je bénis ton nom et je te demande pardon. En toi je place mon espérance, de toi j'espère bénédiction et grâce, et plaise à toi, Seigneur, que, si l'ignorance m'a fait t'ignorer, la connaissance en laquelle tu m'as mis me fasse t'aimer, t'honorer et te servir. Et désormais, que tous les jours de ma vie et toutes mes forces corporelles et spirituelles soient uniquement ordonnés à t'honorer et te louer et à désirer ta gloire et ta bénédiction, et qu'il n'y ait que toi seulement dans mon cœur!

Cependant que le gentil adorait de cette manière notre seigneur Dieu, en son âme vint le souvenir de sa terre, de son père et de sa mère et de l'erreur et de l'infidélité en lesquelles ils étaient morts. Et il se souvint de tous les gens qui étaient dans cette terre et qui se trouvaient sur le chemin du feu éternel, chemin qu'ils ignoraient et où ils se trouvaient par défaut de grâce.

Quand le gentil se souvint de ces choses, à cause de la pitié qu'il éprouva pour son père et sa mère et pour ses parents et tous les gens qui étaient morts en cette terre et avaient perdu la gloire de Dieu, alors il pleura très intensément et dit ces paroles aux trois sages:

– Ah, seigneurs sages! Vous qui bénéficiez si grandement des dons de la grâce, comment n'avez-vous pas pitié de tant de gens qui sont dans l'erreur et qui n'ont pas connaissance de Dieu et qui ne remercient pas Dieu du bien qu'ils reçoivent de lui? Vous que Dieu a si grandement honorés sur les autres gens, pourquoi n'allez-vous pas honorer Dieu parmi les peuples où Dieu est déshonoré, dans la mesure où ils ne l'aiment pas, ne le connaissent pas, ne lui obéissent pas, ne mettent pas leur espérance en lui, ne craignent pas sa haute suzeraineté? Par Dieu je vous prie, seigneurs, d'aller dans cette terre et de leur prêcher, et de m'enseigner à moi comment je peux honorer et servir Dieu de tout mon pouvoir. Et qu'il vous plaise de m'instruire tant que, par la grâce de Dieu et par votre doctrine, je sache et puisse conduire sur le chemin du salut de si nombreuses gens qui se trouvent sur le chemin du feu éternel.

 

Quand le gentil eut dit ces paroles, chacun des trois sages lui répondit et lui dit de se convertir à sa loi et à sa croyance. – Comment? dit le gentil. Vous n'êtes pas tous les trois en une seule loi et une seule croyance? – Non, répondirent les sages, mais nous sommes différents en croyance et en loi, car l'un de nous est juif, l'autre est chrétien et l'autre est sarrasin. – Et qui d'entre vous, dit le gentil, a la meilleure loi, si aucune des lois n'est la vraie? Chacun des trois sages répondit et parla l'un contre les autres, et chacun loua sa croyance et critiqua la croyance des autres.

Le gentil, qui entendit que les trois sages se querellaient et que chacun disait à l'autre que sa croyance était l'erreur par laquelle l'homme perdait le bonheur céleste et allait dans la peine de l'enfer, eut le cœur encore plus rempli de colère et de tristesse qu'auparavant, et il dit:

– Ah, seigneurs, dit-il, vous m'aviez donné tant de joie et tant d'espoir! Et quelle grande tristesse vous aviez chassé de mon cœur! Et voici que vous me plongez maintenant dans une colère et une douleur plus grandes car, avant, je ne craignais pas de devoir endurer après ma mort des tourments infinis. Et maintenant, je suis sûr qu'une peine est préparée pour tourmenter mon âme après ma mort, si je ne suis pas sur le vrai chemin! Ah, seigneurs! Quel avantage ai-je à avoir quitté la si grande erreur en laquelle était mon âme? Mon âme n'est-elle pas retombée dans de plus pénibles douleurs que les précédentes? En disant ces paroles, le gentil ne put se retenir de pleurer, et le désespoir en lequel il était est indescriptible.

 

Longuement le gentil demeura inconsolable et longuement son âme fut torturée de douloureuses pensées; mais à la fin il pria les trois sages, le plus humblement et le plus dévotement qu'il put, de discuter devant lui et de lui expliquer chacun sa raison, comme il le pouvait et le savait le mieux, afin qu'il pût voir lequel d'entre eux se trouvait sur le chemin du salut.

Et les sages répondirent en disant qu'ils discuteraient volontiers devant lui et que, avant même qu'il fût venu en ce lieu, déjà ils voulaient discuter pour chercher et savoir lequel d'entre eux était sur le vrai chemin et lequel était dans l'erreur.

Un des sages dit: – De quelle manière procéderons-nous dans cette discussion dans laquelle nous voulons entrer? Et un autre des sages répondit: – La meilleure manière de procéder que nous pouvons avoir et par laquelle nous pouvons mieux qu'auparavant annoncer la vérité à ce sage seigneur gentil, qui nous prie avec tant de cœur de lui démontrer le chemin du salut, consiste en celle que nous a indiquée Dame Intelligence. Avec les mêmes fleurs par lesquelles nous avons prouvé au sage que Dieu est et qu'en lui sont les vertus et que la résurrection est, que chacun de nous s'efforce de prouver les articles de sa foi, grâce auxquels il espère se trouver sur le vrai chemin. Et celui qui pourra le mieux, selon sa croyance, accorder les articles en lesquels il croit avec les fleurs et les conditions des arbres, celui-là signifiera et démontrera qu'il est dans une meilleure croyance que les autres.

Chacun des sages tint pour bon ce que le sage avait dit. Et parce que chacun d'eux voulait honorer les autres, chacun hésitait à commencer le premier. Mais le gentil demanda quelle loi était d'abord. Et les sages répondirent que c'était la loi des juifs. Le gentil supplia alors le juif de commencer. Avant de commencer, le juif demanda au gentil et à ses compagnons s'ils interrompraient ses paroles. Et par la volonté du gentil il fut décidé entre les sages qu'aucun n'objecterait rien à celui qui raisonnerait, car les oppositions engendrent dans le cœur humain la malveillance, et la malveillance empêche l'entendement de comprendre. Mais le gentil supplia les sages de lui permettre à lui seul de critiquer leurs raisons, quand cela lui semblerait bon, afin qu'il pût mieux chercher la vérité de la vraie loi, qu'il désirait tant comprendre; et chacun des sages le lui accorda.

 

 

 

Commence le deuxième livre,

qui est sur la croyance des juifs.

 

 

 

[Le deuxième livre se déroule ainsi: Raymond Lulle démontre l'unicité de Dieu; il prouve qu'il est le créateur du monde; il traite de la Loi de Moïse et de l'avènement du Messie, qui délivrera le peuple juif de la captivité et qui sera le prophète et l'envoyé de Dieu; il expose ensuite les trois opinions qui divisent les juifs à propos de la résurrection des morts; enfin il démontre l'existence du paradis céleste et de l'enfer.]

 

 

Au commencement le juif fit sa prière et dit: – Au nom du Dieu unique et puissant, en qui est notre espérance qu'il nous délivre de la captivité en laquelle nous sommes. Et lorsqu'il eut fini sa prière, il dit qu'il croyait en huit articles, à savoir: le premier article est de croire en un Dieu seulement; le deuxième article est de croire que Dieu est créateur de tout ce qui est; le troisième article est de croire que Dieu donna la Loi à Moïse; le quatrième article est de croire que Dieu enverra le Messie qui nous arrachera à la captivité dans laquelle nous sommes; le cinquième article concerne la résurrection; le sixième concerne le jour du jugement, quand Dieu jugera les bons et les mauvais; le septième est de croire en la gloire céleste; le huitième est de croire que l'enfer existe. Quand le juif eut énuméré ses articles, alors il commença à expliquer le premier article.

 

 

Du premier article. D'un Dieu unique

 

Le juif dit au gentil que beaucoup de raisons manifestes montreraient qu'un seul Dieu était seulement; mais parmi d'autres raisons, il voulait prouver cela par quatre raisons, par les fleurs des arbres, de façon brève. De ces quatre raisons, voici la première: – Il est manifeste que l'homme est ordonné, comme nous le voyons, à une fin; et la nature fait tout ce qu'elle fait dans la perspective d'une fin. Cette ordonnance et ce cours de la nature signifient et démontrent qu'il y a un seul Dieu; car s'il y avait beaucoup de dieux, il s'ensuivrait qu'il y aurait beaucoup de fins, et les uns seraient ordonnés à aimer naturellement un Dieu et les autres seraient ordonnés à aimer un autre Dieu. La même chose se produirait dans les autres créatures, car chaque créature se différencierait de l'autre en signifiant le Dieu qui l'aurait créée. Et si chaque Dieu n'avait pas ainsi ordonné sa créature, sa bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et volonté seraient imparfaits; et si cela était, il serait impossible qu'il fût Dieu. Car, de même qu'il ne convient pas que la créature soit son créateur, de même, et encore moins, il ne convient pas que Dieu ait une imperfection de bonté, grandeur, et cœtera. Car à Dieu convient une totale noblesse, selon les conditions des arbres.

 

La deuxième raison est la suivante: – La grandeur de Dieu est infinie ou non en essence et en bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Or, s'il y a deux ou trois dieux ou plus, il est impossible que la grandeur de Dieu soit infinie en essence et en les vertus susdites. S'il y a un seul Dieu, il est possible que la grandeur de Dieu soit infinie en essence par toutes les vertus susdites. Et comme cette possibilité et l'être s'accordent, et que s'accordent l'impossibilité et le non-être, ainsi est manifesté que Dieu est un et que son essence est si grande en bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, que nulle autre essence ni autre chose ne la peut limiter ni comprendre, mais c'est elle qui limite et comprend toutes les choses en elle-même, et elle est essentiellement à l'intérieur et hors de toutes les autres choses, car, si ce n'était pas le cas, elle serait limitée et finie.

 

Le gentil dit au juif: – Selon l'œuvre naturelle, il est vrai qu'il y a quatre éléments mélangés dans chaque corps et qu'en chaque corps se trouve chaque élément essentiellement, virtuellement et effectivement. Ainsi il est possible qu'il y ait beaucoup de dieux et qu'ils soient mêlés les uns dans les autres et que la grandeur de chacun soit d'une essence infinie par toutes les vertus et par tous les lieux.

 

Le juif répondit et dit: – Il est certain que dans le corps composé chaque élément limite l'autre, selon sa propre vertu; car le pouvoir du feu limite le pouvoir de l'eau qui lui est contraire, et le pouvoir de l'eau celui du feu, et il en est de même pour l'air et la terre. Et ainsi comme l'un et l'autre se limitent en vertu, ainsi l'opération de chacun limite l'opération de l'autre, car leurs œuvres sont différentes et opposées. C'est pourquoi chacun des éléments désire être simple et par lui-même et sans les autres éléments; car il s'accorderait mieux avec son être même et avec sa vertu même, s'il pouvait être sans les autres, ce qu'il ne fait pas, puisqu'il est mêlé aux autres. Et ainsi il est manifesté que s'il y avait beaucoup de dieux, le pouvoir et la bonté et cœtera, de chacun seraient limités et finis en le pouvoir, et cœtera, de l'autre; et un seul Dieu, qui serait en son essence même et en son pouvoir,et cœtera, serait meilleur que tous ces dieux. Et il s'accorderait mieux avec l'être. Et il serait plus impossible qu'il y ait en lui envie, orgueil et imperfection, que s'il était mêlé avec d'autres dieux. Car la plus grande noblesse, pour que Dieu s'accorde avec l'être, doit lui être attribué, selon la condition du premier arbre. Car la foi, l'espérance, la charité, et cœtera, peuvent mieux s'accorder avec la bonté, la grandeur, et cœtera, et ne peuvent être plus grands ni plus contraires aux vices. Ainsi est démontré par ces conditions qu'un seul Dieu est nécessairement.

 

La troisième raison est la suivante: – S'il y avait un dieu qui était en un lieu seulement et qu'un autre dieu partageait ce même lieu et qu'un autre dieu encore partageait ce même lieu, il conviendrait qu'il y eût un Dieu infini qui limitât et comprît ces dieux, et ce dernier s'accorderait mieux à être Dieu que les autres. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que le dieu le plus grand serait infini et que les autres dieux seraient mineurs, et qu'il y aurait limite et finitude dans les dieux mineurs, selon les six directions qui conviennent à tout ce qui est situé, à savoir le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière. Et si cela était, il conviendrait que ce fût un corps; et si c'était un corps, il serait fini, car tout corps doit être fini, dans la mesure où il s'accorde à avoir forme, superficie et matière. Or, comme il est contradictoire que Dieu puisse être fini et limité, car le dieu le plus grand serait limité par les dieux mineurs et les dieux mineurs auraient part à l'infini, pour cette raison il est manifesté qu'il est impossible qu'il y ait beaucoup de dieux, mais il y a seulement un Dieu, sans l'unité et la singularité duquel ne s'accorderait pas avec lui la perfection de bonté, grandeur, et cœtera.

 

Le gentil dit: – Est-il possible qu'il y ait un dieu dans un lieu et un autre dieu dans un autre lieu, et qu'il y ait ainsi beaucoup de dieux, infinis en œuvres et finis en quantité?

 

Le juif répondit: – La perfection de bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera, s'accorde avec l'infinité de l'essence où se trouve la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, et elle est en désaccord avec la fin qui est dans les choses limitées en un lieu et multipliées en nombre. Car dans un nombre infini il ne peut y avoir la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, dans aucune des choses qui sont finies en essence; si c'était le cas, la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, serait aussi noble dans une chose finie que dans une chose infinie, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, s'accorde à une essence infinie en bonté, grandeur, et cœtera, et ne s'accorde pas avec beaucoup d'essences finies et juxtaposées. Car si c'était le cas, la perfection serait également dans une chose infinie et dans une chose finie, ce qui est impossible.

 

La quatrième raison est: L'espérance peut devenir plus grande en ayant confiance en un seul Dieu, seigneur de toutes choses; et la charité peut devenir plus grande en aimant un Dieu infini en bonté, grandeur, et cœtera, qu'elles ne le deviendraient, s'il y avait beaucoup de dieux ou s'il y avait un dieu réparti en deux ou trois choses qui le composeraient. Et parce que l'espérance et la charité s'accordent avec le plus grand, cette concordance s'accorde avec la vérité et leur contraire avec la fausseté, selon les conditions des arbres; ainsi il est manifesté qu'il y a seulement un seul Dieu.

 

– Seigneur, dit le gentil, comme la charité s'accorde mieux avec la perfection, en laquelle elle est et peut devenir plus grande en aimant un Dieu infini en bonté, grandeur, et cœtera, qu'en aimant un ou plusieurs dieux qui seraient finis, ainsi la volonté de l'homme qui n'aime pas un dieu qui est mauvais et a une méchanceté infinie est plus noble dans ce non-amour que la volonté qui ne peut pas ne pas aimer davantage le mal fini et limité. Parce que le plus noble non-amour doit lui être attribué, ainsi il est manifesté qu'il y a un seul dieu mauvais, infini, qui est le commencement de tous les maux, que l'homme peut ne pas aimer.

 

Le juif répondit: – C'est la vérité, seigneur, que, dans la perspective de la charité, la volonté créée pourra plus noblement ne pas aimer, si elle n'aime pas un Dieu qui est plus un mal infini que fini. Mais parce que le mauvais dieu serait contraire au bon et parce que le dieu bon n'aurait pas bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera, s'il ne détruisait pas le dieu mauvais, pour cette raison il ne convient pas que tout ceci soit, par quoi la volonté pourrait ne pas aimer le plus grand mal. Car la volonté créée ne s'accorde pas avec une noblesse qui serait opposée à la noblesse du créateur. Et si le dieu bon ne détruisait pas le dieu mauvais, de sorte que la volonté créée ne puisse être meilleure, il aimerait plus sa créature que lui-même et il y aurait imperfection en lui. Et si le dieu bon ne pouvait pas détruire le dieu mauvais, ils seraient égaux en pouvoir, ce qui est impossible. Si c'était possible, l'être s'accorderait aussi convenablement au mal infini qu'à l'infini bien. Or, comme le bien et l'être s'accordent, et le mal et le non-être, et que la perfection s'accorde avec le bien et avec l'être et ne s'accorde pas avec le mal et avec le non-être, ainsi est manifesté qu'il est impossible que le mal infini soit en l'être. Car si c'était le cas, l'être et le non-être s'accorderaient également avec l'éternité et avec l'infinité, ce qui est impossible.

Quand le juif eut prouvé au gentil qu'un seul Dieu était seulement, alors il demanda au gentil s'il se considérait satisfait de la démonstration qu'il lui avait faite de l'unicité de Dieu, pour les quatre raisons susdites, ou s'il voulait qu'il cueillît plus de fleurs des arbres et prouvât l'unicité de Dieu par plus de raisons. Mais le gentil répondit qu'il se considérait bien satisfait de la démonstration et que ce qu'il lui avait affirmé lui permettait de progresser dans sa recherche de la vérité. Mais, plutôt, il le priait de lui dire ce qu'est Dieu et ce qu'il n'est pas en lui-même, car il désirait beaucoup avoir connaissance de ce que Dieu est. – Seigneur, dit le juif, par la vertu de Dieu et par la lumière de la grâce, l'entendement humain arrive en cette présente vie à la connaissance de ce que Dieu n'est pas, c'est-à-dire que par de vives raisons on sait que Dieu n'est ni pierre, ni homme, ni soleil, ni étoile, ni aucune chose corporelle, ni aucune chose spirituelle qui soit finie ni qui ait un défaut. Encore nous avons connaissance que Dieu est bon, grand, éternel, puissant, et cœtera, selon ce qui a été prouvé dans le premier livre. Et il suffit à l'homme de savoir toutes ces choses, pendant qu'il est dans le monde. Mais, savoir ce que Dieu est en lui-même, aucun homme ne le peut; car aucun homme ne peut savoir ce que son âme est en elle-même, donc, comment saurait-il ce que Dieu est? En ce monde cela n'est pas accessible au savoir, mais en l'autre monde ne le savent pas non plus ceux qui sont dans la gloire; et si nous le savions en ce monde, l'autre monde ne serait pas plus noble que celui-ci. Or, comme il convient que l'autre monde soit plus noble que celui-ci, pour cette raison Dieu a ordonné que l'homme ne puisse pas savoir en ce monde ce qui convient à l'autre monde.

 

 

 

Du deuxième article. De la création

 

– Pour prouver que Dieu est le créateur de toutes choses, nous cueillons sept fleurs des cinq arbres, parmi d'autres; et par elles il est manifesté à l'entendement humain que Dieu a créé le monde; et par chacune des fleurs il en est donné une manifeste démonstration.

 

1. Bonté et éternité

 

– L'éternité est une bonne chose, comme il est vrai que le bien et l'être s'accordent avec l'éternité, et l'éternité et l'être avec la bonté. Si l'éternité était une chose mauvaise, le non-être et la bonté s'accorderaient contre l'être et l'éternité; et si ce n'était pas le cas, naturellement tous les hommes et les plantes et les animaux désireraient ne pas être, ce qui est impossible, comme il est vrai que tout ce qui est aime être et n'aime pas ne pas être.

 

Le juif dit au gentil: – Si le monde n'est pas éternel et si Dieu ne l'a pas créé, il convient que le monde ait eu un commencement de lui-même ou d'un autre. De lui-même il ne peut l'avoir eu, car rien ne peut donner commencement à quelque chose, et, si cela était, une chose serait rien. Et si le monde avait eu un commencement d'un autre qui ne serait pas Dieu et si cet autre a eu un commencement d'un autre qui a eu un commencement, et ainsi à l'infini, et si Dieu n'est pas le commencement de ces commencements et de ces commencés, il doit s'ensuivre que la bonté s'accordera mieux avec le commencement commencé qu'avec l'éternité, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifié que, si le monde a un commencement, il convient qu'il l'ait de la bonté éternelle ou d'une chose qui ait son commencement de la bonté éternelle. Et comme nous avons déjà prouvé qu'il y a seulement un Dieu, en qui est l'éternelle bonté, ainsi il est manifesté que, si le monde a un commencement, il convient qu'il l'ait eu de Dieu ou d'une autre chose qui a eu son commencement de Dieu.

 

Si le monde est éternel ou non créé, il est égal en durée avec l'éternité de Dieu. Or, comme le monde est divisible en parties où il y a défaut et mal, à savoir en choses qui sont limitées en quantité et qui sont corruptibles, mortelles, vouées à la souffrance et ignorantes, et parce que ces choses sont aussi mauvaises que le bien fait défaut, ainsi le monde ne s'accorde pas bien avec la bonté, de même que la bonté, en laquelle il n'y a ni division ni défaut ni mal, s'accorde avec l'éternité, où il n'y a ni parties ni choses qui ont un commencement ou une fin. Et c'est ainsi qu'il est signifié que le bien qui est dans le monde a un commencement, car, s'il n'avait pas de commencement, il s'accorderait aussi bien avec l'éternité qu'avec la bonté de Dieu. Et si le bien créé a un commencement, combien plus il convient que le mal ait un commencement! Car si le mal était éternel, sans commencement, l'éternité ne s'accorderait pas avec la bonté, étant donné que le bien s'accorderait avec son contraire, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que le monde est créé et a un commencement.

 

Le gentil demanda au juif si Dieu avait créé le mal. Le juif répondit que le mal était considéré de deux manières: le mal de faute et le mal de souffrance. Comme le mal dû à la faute est contraire à la bonté, il ne convient pas qu'il ait été créé; parce que le mal dû à la souffrance s'accorde avec la parfaite justice de Dieu pour punir le péché et avec la parfaite sagesse de Dieu pour signifier le bien de la grâce, ainsi il convient que le mal dû à la souffrance soit créé par la souveraine bonté éternelle.

 

2. Grandeur et pouvoir

 

– Il est signifié que le plus grand pouvoir est en Dieu si le monde est créé par le pouvoir de Dieu, ce qui ne serait pas le cas, si le monde était éternel. Car le pouvoir de Dieu est plus grand dans le fait de créer à partir de rien un monde si grand et si beau que s'il n'avait pas créé le monde. Et afin que la grandeur et le pouvoir de Dieu s'accordent mieux et démontrent à l'entendement humain qu'il doit les reconnaître selon la première condition du premier arbre, ainsi il est manifesté que le monde est créé à partir de rien et qu'il a eu un commencement.

Si le monde était éternel et durable par son pouvoir ou par le pouvoir de Dieu, il serait plus impossible qu'il ait une fin en quantité, en temps et en durée, que si le monde a un commencement et si Dieu l'a créé. Et s'il était plus impossible que le monde ait une fin et un devenir dans le non-être, moindre serait signifiée la grandeur d'un pouvoir divin que le monde pourrait détruire, ce qui n'est pas le cas, si le monde a eu un commencement et est créé; car il est plus proche du non-être puisqu'il est venu de rien, qu'une chose éternelle qui n'a jamais été rien. Et plus il est proche du non-être et plus le soutient le pouvoir de Dieu pour qu'il ne redevienne pas non-être, plus grand est manifestement le pouvoir de Dieu qui le soutient et l'empêche de redevenir rien. Et plus le pouvoir de Dieu est grand, plus grande se manifeste sa bonté.

 

Il est plus étrange, plus impossible et plus contraire aux raisons de considérer que la bonté et le pouvoir divin, qui sont une même chose avec l'éternité qui ne peut s'accorder avec le commencement ni la fin, pourraient venir au non-être, que de considérer que ce qui est créé et venu du non-être pourrait revenir au non-être. En considérant que le pouvoir de Dieu est si grand qu'il peut détruire le monde, à supposer qu'il soit éternel, on est prêt de considérer que Dieu ne peut pas être, si le monde est bien éternel. En considérant que le monde est créé et que Dieu peut lui donner fin, puisqu'il l'a créé à partir de rien, on est loin de considérer que Dieu puisse ne pas être. Et parce que la considération qui s'accorde mieux avec le grand pouvoir divin est plus satisfaisante, ainsi il est manifesté que le monde a reçu sa création par le grand pouvoir divin.

 

3. Perfection et charité

 

– Perfection et charité signifient dans les choses de ce monde que le monde est créé; car le feu et les autres éléments en cherchant leur perfection engendrent et corrompent les choses en lesquelles ils ne trouvent pas leur perfection. Ainsi le jour et la nuit ne cessent de s'engendrer et se corrompre pour la nécessité de la nature qu'ils doivent accomplir. Si le monde était éternel sans commencement, il y aurait éternellement sans commencement un manque dans le cours de la nécessité de la nature, et il y aurait génération et corruption, et il n'y aurait pas de premier homme ni de premier arbre ni de premier animal ni de premier oiseau. Et s'il n'y avait pas de premier dans les choses susdites, il serait impossible qu'il y ait un dernier. Et si cela n'était pas le cas, les éléments auraient infiniment leur perfection et désireraient la perfection et ne l'auraient jamais. Et cela est incompatible et contraire à l'abondance de la perfection divine qui également et éternellement sera cause de l'imperfection et de la perfection désirée. Le désir serait imparfait, si l'on désirait éternellement et si l'on n'obtenait jamais accomplissement du désir. Ainsi il y a incompatibilité, selon la perfection et l'amour divin, et il est manifesté que le monde est créé et que l'imperfection a eu un commencement par lequel est signifié l'accomplissement.

 

Le juif dit au gentil: – Nous avons signifié et prouvé par la nature corporelle que le monde est créé. Nous voulons maintenant prouver cela par la nature spirituelle, à savoir par l'âme. Il est manifeste pour l'intelligence humaine que l'âme raisonnable ne peut se sauver en ce monde. Et ainsi que les éléments se meuvent corporellement pour chercher leur accomplissement et ne le trouvent pas, comme nous l'avons dit plus haut, ainsi l'âme recherche spirituellement son accomplissement et ne le trouve pas; car, lorsqu'elle a une chose qu'elle a toujours désiré avoir, elle en désire une autre. Parce que c'est là l'imperfection de la charité, il est signifié que l'âme est créée; car, si elle était éternelle, elle n'aurait pas d'imperfection et, si elle n'en avait pas, la souveraine perfection et amour, à savoir Dieu, serait cause de son éternelle imperfection, ce qui est impossible et contre les conditions des arbres. Par cette impossibilité et cette opposition, il est signifié que l'âme est créée. Et par la création de l'âme il est signifié que la nature du corps est créée; car si l'âme qui est de plus noble nature que la nature du corps est créée, combien plus il convient que le corps soit créature! Car si ce n'était pas le cas, le plus noble s'accorderait avec le non-être et le moins noble avec l'être et avec l'éternité, ce qui est contraire à la parfaite charité de notre seigneur Dieu.

 

4. Perfection et justice

 

– En Dieu s'accordent la perfection et la justice; et, comme il est prouvé dans le premier livre que la résurrection est, ainsi il est signifié par la résurrection et par la fleur susdite que le monde est créé. Car, si le monde était éternel, il conviendrait que éternellement Dieu crée la matière ordinaire dont serait composé le corps rationnel. Car l'ordinaire matière de ce monde ne suffirait pas à tant de corps animés, ressuscités, ayant mérite ou faute, pour quoi il convient qu'ils soient ressuscités selon la parfaite justice de Dieu. Parce qu'il ne convient pas de reconnaître que Dieu augmente infiniment l'ordinaire matière et l'espace qui lui convient et qu'il n'a pas une parfaite justice, pour cette raison il ne convient pas de nier la création et d'affirmer que le monde est éternel sans commencement. Cette négation, par laquelle l'homme nie que le monde ait une quantité finie et soit dans un espace fini, implique l'affirmation que Dieu est éternellement créateur d'âmes, de corps et de lieux infinis en nombre, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres et contradictoire.

 

5. Eternité et orgueil

 

– Si éternité et orgueil s'accordaient, il s'ensuivrait que l'éternité s'accorderait avec l'orgueil contre l'humilité qui s'accorde avec la bonté, la grandeur, le pouvoir, la sagesse, l'amour et la perfection, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que l'éternité et l'orgueil ne s'accordent pas. Par cette incompatibilité il est signifié que la nature qui est sujette à l'orgueil, c'est-à-dire la nature de l'homme, ne s'accorde pas avec l'éternité; par cette incompatibilité est donnée la manifestation que le monde est créé.

Le gentil répondit et dit: – L'humilité et l'orgueil sont opposés, et l'homme est sujet à l'humilité; donc, si la nature de l'homme s'accorde avec l'éternité qui s'accorde avec l'humilité, l'homme est de nature éternelle par humilité et de nature créée par orgueil.

 

Le juif répondit: – Le fait que l'éternité divine s'accorde avec l'humilité contre l'orgueil en l'homme est dû à l'influence du don de grâce, donné à l'homme contre la punition de l'orgueil. Ainsi est signifiée une éternité qui est appelée en latin evum et cette éternité, qui a un commencement et non une fin, est créée par la souveraine éternité, qui est sans commencement ni fin, en récompense de l'humilité de l'homme et en punition de l'orgueil de l'homme, afin que l'homme, éternellement, sans fin, ait connaissance des fleurs du premier arbre.

 

Si le monde était éternel, l'homme serait de nature éternelle et serait en un lieu éternel. Et l'éternité de Dieu ne serait pas contraire à l'orgueil ni à l'homme orgueilleux, comme c'est le cas, si le monde est créé. Car l'orgueil, l'homme, sa nature et le lieu où il est, seraient égaux en durabilité à l'éternité de Dieu. Or plus il convient de reconnaître que les vertus de Dieu sont contraires aux vices selon les conditions du troisième arbre, plus les vertus de Dieu manifestent qu'elles sont contraires à l'orgueil, si le monde est créé; ainsi est manifesté que le monde est créé.

 

6. Espérance et charité

 

– Si le monde est créé, il y a une plus grande concordance entre l'espérance et la charité dans l'amour de Dieu et dans la confiance en Dieu et elles sont plus opposées à leurs contraires, qui sont les vices, que si le monde n'est pas éternel. Car Dieu a fait une plus grande grâce à l'homme, en lui donnant de quoi manger, boire et satisfaire à ses besoins, c'est-à-dire l'être qui n'est pas l'être éternel, que s'il lui avait donné des besoins et un être éternels. Et plus grande est la grâce que Dieu a faite à l'homme, plus grande est la charité que l'homme peut avoir et doit avoir envers Dieu, plus grande est l'espérance qu'il peut et doit avoir envers Dieu. Car plus grandes sont l'espérance et la charité qui peuvent être et doivent être en l'homme, plus grand est l'amour que Dieu peut et doit avoir pour l'homme. Et de ces propositions il ne s'ensuit aucune incompatibilité avec le fait que le monde est créé; mais, si le monde est éternel, il s'ensuit incompatibilité et opposition, par quoi est signifié que le monde n'est pas éternel. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'espérance et la charité s'accorderaient avec le non-être et avec le manque et que leurs contraires s'accorderaient avec l'être et avec la perfection; ce qui est impossible et contraire aux conditions du quatrième arbre.

 

7. Prudence et mélancolie

 

– Prudence et mélancolie sont contraires, dans la mesure où la prudence est une vertu et la mélancolie un vice. Or, si le monde est éternel et si la prudence ne le sait pas, la mélancolie ne serait pas si contraire à la prudence ni aux vertus qui s'accordent avec la prudence, comme c'est le cas, si le monde est éternel. Car la mélancolie qui n'aime pas le bien commun et particulier et rend l'homme négligent et paresseux et complaisant au mal, s'accorde avec le non-être, puisqu'elle veut ce qui ne s'accorde pas avec l'être et puisqu'elle n'aime pas ce qui s'accorde avec l'être. Si la prudence savait que le monde était éternel, elle saurait que, s'il ne l'était pas, la mélancolie s'accorderait mieux avec le non-être qu'avec l'être, ce qui est impossible à savoir, puisque cela est contradictoire. Car si le monde est éternel, la mélancolie, qu'éprouvera un sujet éternel, s'accordera avec l'être plus fortement que si le sujet qui l'éprouve, c'est-à-dire l'homme, n'est pas éternel. Puisque l'œuvre de la mélancolie est contraire à l'être et s'accorde avec le non-être, son sujet s'accorde mieux avec le non-être, si le monde est créé que si le monde est éternel. Parce que, par l'éternité du monde, il y aurait contradiction entre ce que saurait la prudence et le fait que la prudence ne serait pas aussi contraire à la mélancolie, ainsi est signifié que le monde n'est pas éternel, puisqu'il est vrai que la contradiction ne peut pas tenir et qu'il faut bien reconnaître que la prudence et la mélancolie sont contraires, selon les conditions du cinquième arbre.

 

– Je me considère assez satisfait, dit le gentil, de l'explication par laquelle tu m'as prouvé que le monde est créé. Mais je te prie de me dire ce que faisait Dieu avant la création du monde. Car Dieu est plus noble s'il est éternellement et s'il agit éternellement, que si ce n'est pas le cas et si son œuvre a un commencement.

 

Le juif dit: – Les philosophes s'entendent en majorité pour prouver que le monde est éternel, c'est-à-dire pour donner honneur à la cause première, qui est Dieu. Mais en ce qui concerne la connaissance de la cause première, les philosophes ont affirmé que, ainsi qu'elle était cause et fin de toutes choses et éternelle, ainsi son effet devait être éternel, et ils ont dit que cet effet est le monde. Mais nous qui croyons que le monde est créé, nous honorons plus Dieu que les philosophes et lui attribuons un plus grand honneur en disant que Dieu a en lui-même son œuvre éternelle, aimant et comprenant en lui-même, et glorieux en lui-même, et comprenant toutes choses; et nous disons que cette œuvre est première, antérieure à l'œuvre que Dieu a faite et fait en étant cause du monde. Les philosophes qui ignorent l'œuvre que Dieu a en lui-même ne lui ont pas attribué l'œuvre qui a été à l'intérieur de lui-même, c'est-à-dire le monde; et ils ont dit que cette œuvre était égale en éternité avec lui. Et parce que, selon la première condition du premier arbre, on doit attribuer à Dieu la plus grande noblesse, ainsi il est démontré que le monde est créé par Dieu qui est la cause première; et l'œuvre qu'il a en lui-même fut avant son effet, c'est-à-dire le monde.

 

Le gentil dit au juif: – Je ne peux pas comprendre comment à partir de rien peut être créé quelque chose. Le juif dit: – Par nature l'entendement humain comprend autrement si la chose est ou n'est pas, et comment la chose se fait, et comment par les possibilités ou impossibilités susdites il est prouvé que Dieu est créateur. Mais la façon dont Dieu à partir de rien fait être quelque chose, cela l'entendement humain ne peut le comprendre dans la chose créée. Et sais-tu pourquoi? Parce que l'entendement, dans le rien, comprend «pas quelque chose». Et parce que l'entendement ne peut comprendre comment se fait la chose à partir de ce en quoi il comprend «rien», ainsi tu ne peux pas comprendre, puisque tu ne comprends pas le «rien». Mais dans la parfaite volonté divine, qui a parfait pouvoir et parfaite sagesse, tu peux comprendre que Dieu peut créer une chose de la non-chose, puisque sa volonté peut le vouloir, son pouvoir peut le faire et son savoir sait le faire.

 

Il est manifeste pour ton entendement que tu as une âme et un corps; mais la manière dont l'âme est jointe au corps, cela tu ne peux le comprendre. Or, si ce qui est en toi-même ton entendement manque à le comprendre, combien plus il convient qu'il manque à comprendre ce en quoi tu n'es pas! Il suffit donc que tu comprennes si une chose est ou n'est pas et tu n'as pas besoin en ce monde de savoir comment une chose est ou n'est pas créée.

 

Le gentil dit au juif: – Le firmament, les corps célestes et leur mouvement ne sont pas corruptibles, et ainsi il est signifié qu'ils sont éternels et sans commencement.

 

Le juif répondit: – Parce que le firmament et les corps célestes sont limités en quantité, ils signifient qu'ils sont créés. Car l'éternité, qui ne s'accorde pas avec la durée qui a un commencement et une fin, ne s'accorde pas également avec la quantité qui est finie, limitée, circonscrite et mobile. Tel est le firmament qui engendre le temps premier et dernier, avec lequel ne s'accorde pas l'éternité. Si le firmament, les corps célestes et leur mouvement ne sont pas corruptibles, c'est parce que Dieu les a créés incorruptibles afin de démontrer son grand pouvoir. Si Dieu n'avait pas créé des choses corruptibles, il ne démontrerait pas si fortement son grand pouvoir, lui qui peut créer ou détruire des choses incorruptibles aussi facilement que des choses corruptibles. Mais parce que les philosophes n'avaient pas une parfaite connaissance du pouvoir de Dieu, de son savoir, de son vouloir ni de sa perfection, et parce qu'ils voyaient que le firmament et les corps célestes sont incorruptibles, ils pensaient qu'ils étaient éternels sans commencement et sans fin, et ainsi ils niaient la création.

 

 

Du troisième article. De la Loi que Dieu donna à Moïse

 

– Pour prouver que Dieu a donné la Loi à Moïse, il convient que nous cueillions des cinq arbres ces fleurs par lesquelles nous puissions prouver cet article; cette démonstration, faisons-la avec sept fleurs le plus rapidement que nous le pouvons.

 

 

1. Bonté et grandeur

 

– Si Dieu a donné la Loi à son peuple, en laquelle il a ordonné par commandements ce que l'homme doit pratiquer afin d'honorer Dieu et de lui obéir et d'obtenir la béatitude, et ce que l'homme ne doit pas faire afin d'éviter la malédiction divine, une plus grande bonté est signifiée en Dieu et une plus grande indication est faite de la gloire céleste et de la peine infernale, que si Dieu n'avait pas donné de Loi et n'avait pas dit à l'homme ce qu'il devait faire et ne pas faire.

Le bien agir s'accorde avec l'être et le mal agir avec le non-être, le commandement s'accorde avec l'être et ne s'accorde pas avec le non-être. Or, comme le commandement de bien agir et d'éviter le mal s'accorde avec l'être et ne s'accorde pas avec le non-être, et que le mal agir s'accorde avec le non-être et ne s'accorde pas avec l'être, et que l'être et le bien s'accordent, et que l'être et le mal ne s'accordent pas, si Dieu n'avait pas donné la Loi ou n'avait pas fait le commandement de bien agir et d'éviter le mal, Dieu aurait fait concorder le commandement et le non-être, le bien et le mal, contre le commandement, l'être et le bien, de sorte que le commandement n'aurait pas été en accord avec l'être. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait qu'en Dieu il n'y aurait pas grande bonté en pouvoir, sagesse, amour et perfection. Parce qu'il convient d'attribuer à Dieu grande bonté, selon les conditions des arbres, ainsi il est manifesté que Dieu a donné la Loi à l'homme.

 

Si grande est la gloire céleste et si grande est la peine infernale qu'il faut que ce commandement ait été fait pour l'homme et qu'il faut que cette ordonnance ait été faite par œuvre divine, par laquelle l'homme peut parvenir à la vie perdurable. Si les choses du monde qui sont petites s'accordent avec le commandement temporel, combien plus les choses grandes, célestes et infernales qui n'ont pas de fin! Si la Loi et les commandements n'avaient pas été donnés par la bonté de Dieu, il s'ensuivrait que la grande bonté de Dieu s'accorderait mieux avec les choses peu utiles et ne s'accorderait pas avec les choses très utiles. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que ce qui est la cause matérielle serait la cause finale et la cause finale serait matérielle, et ce qui est le moindre bien serait le plus grand bien, et ce qui est le plus grand bien serait le moindre bien. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que la grande bonté de Dieu serait plus petite qu'aucun autre bien et que ce qui est le plus grand mal serait plus petit qu'aucun autre mal, ce qui est impossible.

 

2. Eternité et pouvoir

 

– Comme l'éternité et le pouvoir s'accordent en Dieu, il est impossible qu'ils ne s'accordent pas dans l'œuvre de Dieu. Si Dieu a donné la Loi à l'homme et lui a commandé ce qu'il doit faire et comment il doit se comporter, l'homme est plus poussé à faire le bien et à éviter le mal qu'il ne le serait, si aucune Loi ne lui avait été donnée. Et si l'homme fait le bien, le pouvoir divin s'accorde mieux avec l'homme pour lui donner la gloire éternelle; et si l'homme fait le mal, le pouvoir de Dieu s'accorde mieux avec l'homme pour lui donner une peine infinie. S'il n'y avait pas la Loi, le pouvoir divin ne serait pas en si grand accord avec son œuvre, et l'éternité divine et le pouvoir divin ne s'accorderaient pas si bien à juger si l'homme mérite la gloire éternelle ou la peine éternelle. Et parce qu'il est certain que les vertus divines se révèlent mieux à l'œuvre et à l'usage que celles des créatures, ainsi il est manifesté que Dieu a donné la Loi pour illuminer l'entendement.

 

3. Sagesse et prudence

 

– En Dieu s'accordent la sagesse et la perfection; par cette concordance la prudence reçoit l'influence qui la fait s'accorder à la sagesse de Dieu. Si Dieu a donné la Loi, la prudence s'accorde mieux avec la sagesse de Dieu, de laquelle lui vient l'influence qui la fait s'accorder mieux avec la force contre les vices, et avec la charité qui amène l'homme à aimer Dieu, son prochain et lui-même. Si la Loi n'était pas donnée, tous ceux qui croient que la Loi est donnée seraient dans la fausseté et dans l'erreur, et il s'ensuivrait que la prudence s'accorderait mieux avec la sagesse de Dieu en ceux qui croiraient fausseté et erreur qu'en ceux qui ne croient pas que la Loi est donnée, ce qui est impossible. Si cela était possible, la fausseté, l'erreur et l'ignorance seraient de bonnes choses et leurs contraires en seraient de mauvaises; et la prudence s'accorderait mieux avec la force et avec la charité par ignorance que par sagesse, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que Dieu a donné la Loi.

 

4. Pouvoir et justice

 

– Justice et ignorance s'opposent en l'homme; c'est pourquoi la justice et la sagesse s'accordent en l'homme. Comme l'homme n'a pas le pouvoir de juger de ce qu'il ne sait pas, ainsi il manque de pouvoir dans sa justice. Mais comme l'homme a la sagesse, il sait ce qu'il doit juger et donc il a le pouvoir de sa justice. Puisque en l'homme, qui est créature et chose mortelle et finie, il y a concordance entre le pouvoir et la justice, combien plus il convient qu'il y ait concordance entre le pouvoir divin et la justice créée qui est en l'homme! Car, si ce n'était pas le cas, la concordance qui est entre une vertu créée et une autre ne viendrait pas de l'influence des vertus incréées, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifié que la justice créée et le pouvoir divin s'accordent pour donner pouvoir et grâce à la justice, afin que la justice ait pouvoir et grâce d'être opposée à l'ignorance et à l'injustice. Si Dieu a donné la Loi, son pouvoir a illuminé la justice d'une lumière de sagesse en laquelle elle doit agir, juger et éviter. Et s'il n'a pas donné la Loi, la justice n'est illuminée que par une Loi naturelle. Et comme la justice créée a une plus grande force contre l'ignorance et l'injustice par la Loi de grâce et par la Loi naturelle, que seulement par la Loi naturelle, si Dieu n'utilisait pas son pouvoir pour que la justice créée eût un plus grand pouvoir contre l'ignorance et l'injustice, il s'ensuivrait que le pouvoir divin s'accorderait avec la mélancolie et qu'il serait opposé à la perfection et à l'amour de Dieu, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité est manifestée la Loi de grâce.

 

5. Foi et espérance

 

– Par la foi l'homme croit en Dieu et par l'espérance l'homme espère la grâce et la bénédiction de Dieu. Si Dieu a donné la Loi de grâce, la foi et l'espérance s'accordent plus fortement; et si Dieu n'a pas donné la Loi de grâce, elles ne s'accordent pas aussi fortement dans la contemplation de Dieu. Si la Loi de grâce n'était pas agréable à la volonté de Dieu et s'il ne l'avait pas aimée en la donnant à l'homme, il s'ensuivrait que plus la foi et l'espérance s'accorderaient dans la contemplation de Dieu et de sa gloire, moins elles seraient aimables à la volonté de Dieu, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Si cela était possible, il s'ensuivrait que la volonté de Dieu serait contraire à la bonté, la grandeur et la perfection, et qu'elle s'accorderait avec la mélancolie et l'envie, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que Dieu a donné la Loi de grâce, afin que la foi et l'espérance s'accordent mieux avec l'être contre leur contraire qui s'accorde avec le non-être.

 

6. Tempérance et gloutonnerie

 

– Tempérance et gloutonnerie sont opposées; c'est pourquoi la tempérance s'accorde avec l'obéissance et la gloutonnerie avec la désobéissance. Si la Loi de grâce est donnée, il s'ensuit que sont donnés des commandements contre la gloutonnerie qui s'accorde avec le non-être, afin de fortifier la tempérance qui s'accorde avec l'être. Si la Loi de grâce n'avait pas été donnée, il s'ensuivrait que la grâce de Dieu serait contraire à l'être et qu'elle s'accorderait avec le non-être; et si c'était le cas, cela signifierait que Dieu et le non-être s'accordent avec la gloutonnerie contre l'être et la tempérance, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres, et contraire à cet Art. Par cette impossibilité est manifestée la Loi de grâce.

 

Le juif dit au gentil: – Par bien d'autres fleurs, je pourrais te signifier et te manifester encore cette Loi de grâce, que Dieu donna à Moïse, prophète, sur le mont Sinaï. Cette Loi contient dix commandements qui sont écrits et elle en comporte beaucoup d'autres. Dans cette Loi ont été révélées à Moïse la création du monde et les origines des saints pères. Mais les raisons que je t'ai déjà exposées suffisent à prouver que Dieu a donné une Loi de grâce. Et de peur d'offenser mes compagnons par de nombreuses paroles superflues, je ne te parlerai pas de toutes les fleurs des arbres, par lesquelles on peut prouver la Loi de grâce.

 

– Je m'estime suffisamment content de ce que tu m'as dit, dit le gentil au juif, mais je te prie de me dire en vérité si les chrétiens et les sarrasins croient en la Loi que tu me dis.

Le juif répondit:

– Il est certain que les chrétiens et les sarrasins croient que Dieu a donné la Loi à Moïse, et chacun croit que notre Loi est vraie. Mais ils croient aussi en d'autres choses qui sont contraires à notre Loi, de sorte qu'ils s'écartent de notre croyance, quand ils croient ce qui lui est opposé. Nous sommes en désaccord dans les commentaires et les gloses qui sont opposés et, parce que nous ne pouvons pas nous rejoindre sur des arguments d'autorités, nous cherchons des raisons nécessaires sur lesquelles établir notre accord. Les sarrasins ne sont que partiellement en accord avec notre texte et partiellement ils le contestent. Ils disent que c'est nous qui avons changé le texte de la Loi et nous leur disons que c'est leur texte qui s'oppose au nôtre.

 

 

Du quatrième article. De l'avènement du Messie

 

Le juif dit au gentil: – Nous croyons en l'avènement du Messie qui viendra délivrer le peuple de sa captivité, c'est-à-dire les juifs, et il sera le prophète et le messager de Dieu. Donc pour prouver que le Messie doit venir, il convient que nous cueillions des fleurs des arbres comme preuves.

 

1. Grandeur et sagesse

 

– En Dieu il y a une grande sagesse qui a créé et ordonné tout ce qui est. Et parce que le monde est œuvre de Dieu, il convient que le monde soit bien ordonné; car, s'il ne l'était pas, l'œuvre faite et créée par la grande sagesse de Dieu ne signifierait pas qu'il y a en Dieu une grande sagesse. Car plus l'œuvre est parfaite et mieux elle est ordonnée, mieux elle signifie le maître qui l'a ordonnée.

Nous avons prouvé que Dieu a donné la Loi; or, si la Loi que Dieu a donnée n'avait pas de sujet en qui elle puisse être et se trouver ordonnée, la grandeur et la sagesse de Dieu que la Loi a données seraient moins signifiées. Or, comme nous sommes esclaves de tous, en raison du péché de nos premiers pères, à cause de la servitude en laquelle nous sommes, nous ne pouvons pas bien garder ni accomplir la Loi que Dieu nous a donnée et nous la garderions et l'accomplirions mieux selon l'ordonnance qui convient si nous en disposions librement. Il est donc nécessaire que Dieu nous envoie le Messie pour nous délivrer de la servitude et de la captivité en laquelle nous sommes, et que nous soyons libres, et que nous ayons des rois et des princes, comme nous en avions l'habitude. Et s'il n'en était pas ainsi, la grande sagesse de Dieu serait contraire à la Loi sainte qu'il nous a donnée, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Ainsi il est manifesté que le Messie doit venir.

 

2. Bonté et charité

 

– La bonté de Dieu et la charité que nous avons pour Dieu s'accordent; car, si elles ne s'accordent pas, il s'ensuit que la charité n'est pas une vertu ou qu'en Dieu il n'y a pas de parfaite bonté; et chacune de ces deux propositions est impossible. Par la grande charité que nous avons pour Dieu, nous supportons et avons longuement supporté une cruelle captivité en laquelle nous sommes très honnis et méprisés par le peuple des chrétiens et celui des sarrasins, desquels nous recevons contraintes et souffrances et auxquels il nous faut chaque année payer tribut et nous soumettre. Et toute cette souffrance nous aimons la supporter et l'endurer afin d'aimer plus Dieu et de ne pas abandonner la Loi ni la voie sur laquelle il nous a mis. C'est pourquoi il est nécessaire que la bonté de Dieu, qui est pleine de miséricorde et de grâce, se transforme en pitié et qu'il nous envoie son messager pour nous arracher de la captivité en laquelle nous sommes et nous amener à l'aimer, l'honorer et le servir. Si la bonté de Dieu ne nous aidait pas et ne nous secourait pas grandement dans nos souffrances et nos misères – car nous pourrions être libres si nous abandonnions notre Loi –, cela signifierait que dans la bonté de Dieu il n'y aurait pas de perfection de grandeur, pouvoir et amour, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté à notre charité et à notre espérance que Dieu, par sa grande bonté, doit envoyer le Messie pour nous délivrer de notre captivité.

 

Le gentil demanda au juif: – Cette captivité en laquelle vous êtes, il y a longtemps que vous la supportez? Le juif répondit: – Nous avons déjà subi deux captivités; l'une a duré soixante-dix ans et l'autre quatre-cents ans; mais celle-ci compte plus de mille quatre-cents ans. Des deux premières captivités nous connaissons les raisons; mais de cette actuelle captivité nous ignorons tout.

 

Le gentil dit au juif: – Est-il possible que vous soyez en un péché qui vous oppose à la bonté de Dieu, alors que vous ne désirez pas être en ce péché et que vous demandez pardon pour lui à la bonté de Dieu qui s'accorde avec la justice? Que par cette justice il veuille vous en délivrer, puisque vous reconnaissez votre péché et que vous en demandez pardon.

 

3. Pouvoir et espérance

 

Le juif dit au gentil: – Il est certain que l'espérance est une vertu; car, si ce n'était pas le cas, la désespérance ne serait pas un vice. Le pouvoir et l'espérance s'accordent en nous, puisque nous espérons que Dieu nous aidera à sortir de la captivité, et nous ne pourrions pas être en cette espérance, si nous n'avions pas le pouvoir d'espérer. Le pouvoir de Dieu est plus grand que le nôtre et, si notre pouvoir, qui est plus petit, s'accorde avec la vertu, combien plus le pouvoir de Dieu, qui est plus grand, s'accorde nécessairement avec notre espérance! S'il n'en était pas ainsi, il serait signifié que notre pouvoir et notre espérance, qui ont confiance en le pouvoir de Dieu, s'accorderaient en plus grande concordance que celle du pouvoir de Dieu avec notre espérance. Ce qui est impossible. Si c'était possible, notre pouvoir s'accorderait avec une plus grande perfection que le pouvoir de Dieu. Ainsi il est impossible que le pouvoir de Dieu ne nous envoie pas la délivrance de notre captivité, par la grande efficacité qui est dans le pouvoir de notre seigneur Dieu.

 

Tout le peuple des juifs espère que par la vertu et le pouvoir d'un homme, qui est le Messie, sera vaincu et soumis tout le pouvoir des hommes de ce monde, qui nous tiennent en servitude. C'est pour signifier que la pouvoir de Dieu est grand, qui donnera à cet homme, le Messie, un si grand pouvoir et a ordonné que nous espérions qu'un homme nous fera sortir de notre servitude, que Dieu a ordonné que nous soyons en captivité et que nous ne soyons pas délivré par le pouvoir de Dieu, mais seulement par le pouvoir d'un homme. Et ainsi peut-on prouver que le Messie doit venir pour nous délivrer. Il s'ensuit pour nous une plus grande espérance et une plus grande connaissance du pouvoir de Dieu, ce qui s'accorde avec l'être et avec les conditions des arbres. Et ainsi il est signifié que le Messie est à venir pour notre délivrance et pour l'accomplissement de notre espérance.

 

4. Foi et justice

 

– Foi et justice s'accordent dans le peuple des juifs, car nous croyons tous que les souffrances que nous subissons dans notre captivité sont pour la justice de Dieu. Ainsi notre foi et notre justice s'accordent avec la justice de Dieu qui s'accorde nécessairement avec notre foi et avec notre justice. Car si ce n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la concordance et la charité s'accorderaient mieux avec notre foi et notre justice qu'avec la justice et la charité de Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que Dieu enverra un Messie pour nous délivrer, sans quoi il ne serait pas signifié que la justice et la charité de Dieu s'accordent aussi bien avec les vertus créées que les vertus créées avec les incréées. Et comme la justice et la charité incréées doivent avoir une plus grande concordance avec les vertus créées que les vertus créées avec les incréées, selon les conditions des arbres, ainsi il est signifié que le Messie est à venir. Le Messie sera envoyé par la justice et la charité divines, pour satisfaire à notre foi et à notre justice.

 

Plus nous sommes torturés et persécutés par la captivité et croyons qu'il est juste qu'il en soit ainsi, moins notre entendement comprend la raison de notre captivité, plus notre foi est grande et plus notre justice est grande, puisque nous jugeons bon de supporter ces souffrances, alors que nous pourrions les fuir, si nous le voulions. Et parce qu'il est nécessairement vrai que la foi et la justice s'accordent plus fortement avec la grandeur et avec l'être contre leurs contraires, qui ne s'accordent ni avec la grandeur ni avec l'être, parce qu'ils s'accordent avec la petitesse et avec le non-être, et parce que l'avènement du Messie s'accorde avec la concordance de notre foi, de notre justice et de la grandeur, ainsi il faut nécessairement que l'ordonnance divine, qui n'est pas contraire à la grandeur de la foi et de la justice, ait ordonné d'envoyer un Messie pour délivrer le peuple d'Israël.

 

5. Force et orgueil

 

– Dans la force l'humilité s'accorde avec la vertu et dans l'orgueil la force s'accorde avec le vice. Et puisque l'orgueil et l'humilité sont contraires, la force de l'humilité est différente et contraire à la force de l'orgueil. Mais la vertu appartient à l'être, et le vice au non-être; ainsi la force, qui convient à l'humilité, vainc et assujettit la force qui convient à l'orgueil. S'il en était autrement, il s'ensuivrait que la vertu ne s'accorderait pas avec l'être, ni le vice avec non-être; la force appartiendrait alors au non-être et la fragilité à l'être, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la force de l'humilité dans le cœur des juifs, qui l'emporte sur la force de l'orgueil des chrétiens et des sarrasins, et la domine. Car, malgré les hontes et les tourments et les captivités qu'ils imposent au peuple des juifs, ils n'ont pas le pouvoir de leur faire abandonner et rejeter la sainte Loi que Dieu donna à Moïse. Et puisqu'il en est ainsi et que, selon les conditions de l'arbre où est écrite la fleur du courage et de l'orgueil, il faut que soit vrai ce par quoi le courage s'oppose davantage à l'orgueil des chrétiens et des sarrasins qui nous maintiennent en captivité, il convient de penser que Dieu enverra un Messie qui détruira totalement l'orgueil des peuples chrétien et sarrasin, et par qui nous serons leurs seigneurs et, eux, nos serfs et captifs.

 

– Comment cela? dit le gentil au juif. Si moi qui suis libre, je me faisais juif, je serais en la servitude en laquelle tu es? Et pour sortir de mon erreur, j'entrerais dans l'état de serf à cause du péché en lequel tu dis que tu es, puisque tu es en captivité à cause de ce péché? Vraiment, dit le gentil, il ne me semble pas que cela s'accorde selon l'ordonnance qui appartient à la sagesse, bonté, pouvoir et justice de Dieu; car il serait de meilleure ordonnance et il s'accorderait mieux avec les conditions des arbres que l'homme, libre physiquement et captif spirituellement, garde en quittant son erreur sa liberté corporelle, où il pourra mieux observer sa Loi, et qu'il ne passe pas d'une erreur à une autre ni d'une faute et d'un péché à un autre et qu'il ne soit pas, sans avoir commis de faute, dans le péché à cause duquel il se trouvera en captivité.

 

 

Du cinquième article. De la résurrection

 

 

Le juif dit au gentil: – En cet article de la résurrection je ne donnerai pas d'autre démonstration; car cela a été suffisamment démontré dans le premier livre. Et je me considère comme satisfait de cette démonstration. Et bénis soient les arbres et leurs conditions et leurs fleurs qui ont illuminé mon âme en lui donnant l'espérance de la résurrection. Je veux que tu saches que le peuple juif est divisé en trois opinions, touchant l'article de la résurrection.

 

La première opinion est la suivante: quelques juifs ne croient pas en la résurrection. Et voici leur argumentation: ils disent que le corps étant corruptible par nature, il ne peut redevenir l'être même qu'il était avant la mort, qu'il ne pourrait se maintenir sans manger et sans boire, qu'il ne pourrait souffrir les peines de l'enfer et qu'il est déraisonnable de penser que l'on puisse manger et boire au paradis, qui n'est pas d'ailleurs un lieu pour le corps, le corps ne pouvant être que sur quelque chose qui soutienne sa lourdeur. Et pour ces raisons et pour beaucoup d'autres, ils nient et méprisent la résurrection. Mais je ne suis pas de cette secte. Je crois, au contraire, en la résurrection et suis certain que le pouvoir divin, parfait en toutes choses, peut maintenir les corps dans le ciel, bien que ce ne soit pas là leur lieu naturel, comme il maintient les âmes ici-bas dans le monde, lieu naturel des choses corporelles. Si Dieu, par sa vertu et son pouvoir, a créé l'âme incorruptible et immortelle, il pourra conserver les corps après la mort et leur donner la nature de l'immortalité sans qu'ils aient à manger et à boire, et dans le lieu qu'il lui plaira, pour manifester son pouvoir et sa justice. Si Dieu n'avait pas ce pouvoir, la perfection ne pourrait pas compter parmi les fleurs du premier arbre, et toutes les conditions des arbres seraient détruites.

 

La deuxième opinion est celle de quelques juifs qui croient que la résurrection aura lieu après la fin du monde et qu'après cette résurrection tout l'univers sera en paix et il n'y aura qu'une Loi, celle des juifs; ceux-ci auront femme et enfants, mangeront et boiront et ne pécheront pas. Et cet état durera longtemps. Mais ils disent et croient qu'un jour viendra où ils mourront tous et il n'y aura plus de résurrection: les âmes posséderont la gloire et les corps ne ressusciteront pas. Nombreux sont les juifs qui partagent cette opinion. J'étais moi-même des leurs avant que je ne vienne en ce lieu et ne lise les fleurs des arbres, comme cela est signifié au premier livre.

 

D'autres, et c'est la troisième opinion, croient en la résurrection et croient que tous ressusciteront après la fin du monde. Les bons auront la gloire perpétuelle et les méchants souffriront quelque temps. Puis, quand Dieu les aura punis des péchés qu'ils auront faits en cette vie présente, il les leur pardonnera et leur donnera la gloire éternelle. Mais quelques hommes demeureront pour toujours en enfer. Ceux-là sont très peu nombreux et sont si coupables qu'ils ne seront jamais dignes d'être pardonnés. Et je suis, moi, de cette opinion, bien que ce soit celle du plus petit nombre des juifs.

 

Le gentil lui dit: – Je m'émerveille beaucoup que vous autres, les juifs, vous puissiez être partagés en diverses opinions sur cette question, qu'il est si nécessaire de savoir. Et il me semble que cette pluralité d'opinions pourrait être l'effet d'un manque de savoir, ou d'un mépris de l'autre vie.

 

– Seigneur, dit le juif, notre désir de retrouver notre liberté est si grand, nous désirons tant que le Messie vienne nous délivrer de notre captivité, que nous ne pouvons pas tourner trop nos regards vers l'autre siècle. Et nous en sommes plus empêchés encore par les problèmes que nous pose notre vie parmi ceux qui nous tiennent en captivité et à qui nous devons payer tous les ans de très lourds tributs, sans quoi ils ne nous laisseraient pas vivre parmi eux. Et il faut que vous sachiez encore que nous avons un autre obstacle, à savoir que notre langue est l'hébreu, à présent beaucoup moins usité qu'avant; de sorte que nous n'avons pas autant de livres de science philosophique et d'autres sciences que nous en aurions besoin. Mais il y a parmi nous une science appelée Talmud1; elle est grande, et ce qu'elle dit est immense et très subtil. Son immensité et sa subtilité sont telles qu'elle constitue pour nous un obstacle à la connaissance de l'autre siècle, surtout parce que, par elle, nous nous inclinons à l'étude du droit pour participer à la possession des biens de ce monde.

 

 

Du sixième article. Du jour du jugement

 

– Cet article peut être prouvé par les fleurs des cinq arbres; car, si le jour du jugement n'était pas, les conditions des arbres ne seraient pas. Et parce qu'elles s'accordent à être nécessairement, il est manifesté par les fleurs que le jour du jugement arrivera; cueillons six de ces fleurs pour prouver cet article!

 

1. Grandeur et pouvoir

 

Le juif dit au gentil: – Le pouvoir de Dieu est si grand et excellent qu'il peut se manifester à tous les hommes dans sa spécificité et son universalité. Et parce que le grand pouvoir de Dieu doit être manifesté universellement à tous, il convient que tous nous soyons réunis en un seul lieu et qu'ensemble nous voyons le grand pouvoir de Dieu. Lorsque nous serons tous en un même lieu et que Dieu jugera les bons et les mauvais, il jugera les bons pour la béatitude perdurable et les mauvais pour les peines infernales. Et nul homme ne pourra s'excuser ni contredire la juste sentence de Dieu. Si le jour du jugement n'était pas, le grand pouvoir de Dieu ne serait pas aussi démontrable en présence et en communauté de tant de gens, et il s'ensuivrait que la bonté, la grandeur, la sagesse, l'amour et la perfection de Dieu seraient contraires à la grandeur du pouvoir de Dieu, et donc à toutes les conditions des arbres. Par cette impossibilité le jour du jugement est manifesté à l'entendement humain qui sait recevoir cette signification des fleurs des arbres.

 

2. Perfection et sagesse

 

– Comme par l'influence des corps célestes vient l'influence de la génération sur les corps terrestres, selon le cours naturel, ainsi et beaucoup mieux, de façon incomparable, de la parfaite sagesse de notre seigneur Dieu viennent influence et bénédiction sur la sagesse créée qui est dans les hommes. Quand nous serons tous réunis le jour du jugement, quand nous connaîtrons que Dieu sait tous les biens et tous les maux que chaque homme aura faits et quand il jugera chacun de nous selon nos œuvres, alors nous aurons une plus grande connaissance de Dieu et de sa sagesse par cette manière que par aucune autre. Et chacun connaîtra la sentence qui le concerne et la sentence qui concerne l'autre, ensemble, en un seul lieu et en seul moment. Et par cette connaissance en chacun de nous croîtront et se multiplieront la science et la connaissance. Et ceux qui seront sur le chemin du salut auront autant de charité et de béatitude qu'ils auront connaissance de la sentence de Dieu. Et ceux qui seront sur le chemin de la damnation, plus ils auront de connaissance de cette sentence, plus ils seront en état de tristesse et de malédiction. Puisqu'un tel jugement s'accorde avec la parfaite œuvre de notre seigneur Dieu et avec la sagesse créée, qui doit être dans les hommes et par laquelle ils peuvent avoir une très grande connaissance de la très parfaite et grande sagesse de Dieu, ainsi est manifesté le jour du jugement. Sans lui les raisons susdites ne seraient pas aussi révélatrices et les conditions des arbres ne seraient pas aussi utiles.

 

3. Grandeur et justice

 

– Sache, gentil, qu'il y a chez nous la coutume et l'habitude, selon laquelle, plus grande est la sentence, plus il faut de témoins et plus il faut qu'elle soit donnée par des personnes nobles, justes et bonnes. Or, la plus grande sentence qui puisse être serait la suivante: que tous les gens qui ont été, qui sont et qui seront fussent réunis en un lieu et que Dieu les jugeât tous en présence les uns des autres et que la sentence portât sur la gloire perdurable et sur le feu de l'enfer. Et si une telle sentence était plus grande qu'une autre sentence où nous ne serions pas tous réunis et où nous ne serions pas jugés par Dieu ni sur de si grandes choses, et si cette plus petite sentence s'accordait avec l'être et si la plus grande sentence n'était rien, il s'ensuivrait impossibilité et opposition entre la plus grande justice et la plus grande sentence, et la plus grande justice serait plus manifestée par la plus grande sentence que par la plus petite. Or, si la volonté de Dieu voulait que la plus petite sentence fût, et non la plus grande, la volonté de Dieu serait contraire à la grande justice de Dieu, puisque la grande volonté de Dieu n'aimerait pas ce par quoi la grande justice de Dieu serait le mieux manifestée. Comme il est impossible que la justice et la volonté de Dieu s'opposent, ainsi il est manifesté dans la concordance qu'il y a entre la parfaite justice et l'amour de Dieu que le jour du jugement aura lieu et qu'en ce même jour tous ensemble connaîtront la grande justice de Dieu. Chacun, en lui-même et en l'autre et ensemble, connaîtra la grande justice divine.

 

4. Pouvoir et orgueil

 

Le juif dit au gentil: – Aimable fils, tu sais bien que le pouvoir et la justice s'accordent contre l'orgueil et l'injustice. Ainsi les princes sont établis sur la terre pour être justes et puissants contre les hommes orgueilleux et injustes. Or, pour manifester que le pouvoir et la justice de Dieu s'accordent contre les hommes pécheurs qui sont remplis de vanité, d'orgueil et d'injustice et pour vaincre, soumettre et confondre ces derniers par le pouvoir et la justice de Dieu, Dieu veut qu'il y ait le jour du jugement et que tous les hommes ensemble aient connaissance du grand pouvoir et de la grande justice de Dieu qui viennent juger, confondre et abaisser les hommes orgueilleux et injustes. Si le jour du jugement n'existait pas, le pouvoir et la justice ne seraient pas si manifestés contre l'orgueil et l'injustice. Et pour que le pouvoir et la justice de Dieu soient plus fortement révélés à l'entendement humain, il s'ensuit nécessairement, selon les conditions des arbres, que le jour du jugement existera.

 

5. Foi et espérance

 

– Pour que la foi et l'espérance puissent mieux contempler Dieu, il convient que cela soit ordonné nécessairement par la perfection qui est en la bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et amour, car, si ce n'était pas le cas, cela signifierait que la foi et l'espérance peuvent contempler Dieu plus que Dieu ne l'ordonnerait ni ne le voudrait, ce qui est impossible. Si cela était possible, il s'ensuivrait que la perfection s'accorderait mieux avec les vertus créées qu'avec les vertus incréées, ce qui est impossible. Par cette impossibilité le jour du jugement est manifesté, sans lequel la foi ni l'espérance ne pourraient aussi bien contempler Dieu, comme elles le font, la foi en croyant et l'espérance en espérant la sentence divine de Dieu en présence de tout son peuple.

 

6. Force et luxure

 

– Force peut être plus grande contre la luxure en l'absence des gens qu'en leur présence. Car la honte mortifie dans le cœur humain la luxure, quand l'homme est en présence de gens devant lesquels il a honte de commettre l'adultère. Ainsi la force ne peut être aussi contraire à la luxure dans le cœur de l'homme amoureux de la chasteté en public. Comme la force et la luxure sont plus opposées en l'absence des gens qu'en leur présence, comme je l'ai déjà dit, ainsi il convient que le mérite de la force soit révélé aux gens et que la faute de l'homme luxurieux leur soit également révélée. Et si ce n'était pas le cas, la perfection et la justice seraient opposées en Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifesté le jour du jugement, en lequel la force et la luxure seront révélées à tous, afin que l'homme, pour chaque vertu, soit plus récompensé par la justice de Dieu, et soit plus puni et couvert de honte en présence des gens et de tout le peuple.

 

Quand le juif eut prouvé au gentil l'article susdit par les six fleurs susdites, le gentil dit au juif: – Comme Dieu est invisible, comment pourra-t-il juger le peuple qui ne pourra pas le voir? La sentence serait meilleure et plus forte si tout le peuple pouvait voir celui qui donnera la sentence. C'est pourquoi il semble que, si, en ce jour, on ne voit pas Dieu, les conditions des arbres ne seront pas remplies.

 

– Il est vrai, dit le juif, que Dieu est invisible. Mais de même qu'il s'est montré sous une forme visible à Moïse quand il lui a donné la vieille Loi, ainsi, par une forme qu'il prendra au jour du jugement, il se montrera à tout le peuple quand il donnera la sentence.

 

Le gentil répondit: – Cette forme ne sera pas Dieu; ainsi ce ne sera pas Dieu qui donnera la sentence, pas plus que la forme. Si c'était possible, ce serait bien que celui-là même qui jugera fût Dieu et que tout le peuple vît bien qu'il jugera. Car il est vrai que le juge doit être vu par ceux qu'il juge.

 

 

Du septième article. Du paradis

 

 

– Par toutes les fleurs des cinq arbres on peut prouver cet article; mais, rapidement, cueillons six fleurs pour prouver que le paradis existe.

 

1. Bonté et grandeur

 

– La bonté de Dieu est infiniment grande en éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection; car, s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas de perfection dans la bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et amour; et si cela était, Dieu ne serait rien, puisqu'il est vrai qu'en Dieu s'accordent la bonté et la grandeur susdites. Comme il a été prouvé dans le premier livre que Dieu est, ainsi il est manifesté que la bonté de Dieu est infiniment grande en éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Cette révélation faite à l'intelligence humaine signifie et démontre que le paradis existe. Car, si le paradis n'existait pas, il n'y aurait pas dans l'œuvre de Dieu perfection de justice, largesse et bonté, et son vouloir s'accorderait avec la mélancolie, l'envie, l'avarice et l'injustice, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité est signifiée l'existence du paradis.

 

2. Eternité et amour

 

– L'existence de Dieu est prouvée. Et ainsi il est prouvé que l'amour divin ne s'accorde pas dans l'éternité divine avec le commencement, le milieu et la fin; s'il s'accordait, il y aurait en Dieu une chose, l'éternité, qui ne s'accorde pas avec le commencement, le milieu et la fin, et une autre chose, l'amour divin. Or, comme l'éternité et l'amour sont une seule essence et une même chose, car sinon ils ne seraient pas un seul Dieu et nous avons prouvé que Dieu est unique, ainsi il est prouvé que l'amour divin n'a ni commencement ni milieu ni fin. Et ainsi il sort de l'amour divin une influence à aimer la créature raisonnable et à lui donner une gloire éternelle sans fin et à signifier que l'amour divin a sa perfection dans l'éternité et dans le don de la gloire éternelle à la créature. Cette gloire est celle du paradis qui n'aura pas de fin. Si le paradis n'était rien, la justice en Dieu n'aurait pas sa perfection et, si le paradis n'était pas éternellement sans fin, l'amour divin n'aurait pas sa perfection dans l'éternité et l'amour éternel de la créature raisonnable qui aime Dieu. Et il s'ensuivrait que le pouvoir divin ne pourrait pas, la sagesse divine ne saurait pas, l'amour divin ne voudrait pas aimer la créature raisonnable dans une durée éternelle. Et s'il en était ainsi, l'imperfection d'amour, pouvoir, sagesse, bonté et grandeur serait dans l'éternelle bonté, grandeur, pouvoir, sagesse et amour, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est démontrée l'existence du paradis, durable et infini.

 

Il est certain, gentil, que la créature ne peut recevoir l'éternité sans commencement. Car si elle le pouvait, elle pourrait être causée sans commencement ni fin et serait égale en durée, tout en recevant l'influence de sa cause, avec la cause première. Ainsi il est impossible que l'effet puisse recevoir autant que ce que la cause peut donner. Car si c'était le cas, ils auraient entre eux égale quantité en don et en réception. Or, il convient que la cause précède en dignité de pouvoir son effet, en ayant plus grand pouvoir par sa capacité de donner que l'effet par sa capacité de recevoir; ainsi la créature ne peut être sans commencement, et la cause première aurait le pouvoir de donner l'être sans commencement à la créature, si cette dernière avait le pouvoir de le recevoir. Si la gloire du paradis était finie et ne durait pas éternellement et sans fin, il ne serait pas signifié que Dieu, qui est la cause première, pourrait donner une durée éternelle sans commencement, si l'effet, c'est-à-dire la créature, pouvait la recevoir. Selon les conditions des arbres, il convient que soit bien manifesté tout ce par quoi Dieu est le plus démontrable en sa bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection; c'est pourquoi la durée sans fin de la gloire céleste est manifestée.

 

Le gentil dit au juif: – Il est sûr qu'en l'éternité ne conviennent ni le commencement ni la fin. Si Dieu peut donner l'éternité qui n'a pas de fin et si la créature peut la recevoir, comme tu le dis, il semble, selon tes paroles, que la créature puisse être causée sans commencement.

 

Le juif répondit: – Il y a une très grande différence entre l'influence que la créature peut recevoir de Dieu pour être éternelle et sans fin et celle que la créature ne peut recevoir pour être sans commencement. L'influence qu'elle peut recevoir pour être éternelle et sans fin est due à l'accomplissement de la cause première qui a créé cette durabilité sans fin. La créature ne peut pas être sans commencement, car son accomplissement de créature est dans la durabilité sans fin. Si la créature n'avait pas de commencement, elle n'aurait pas reçu la création de son accomplissement, par lequel elle est durable et sans fin. Et si elle ne l'avait pas reçu, il s'ensuivrait qu'elle serait éternelle sans commencement et qu'elle aurait une fin; ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres.

 

3. Perfection et charité

 

– Si l'on suppose que le paradis est, la charité créée peut être plus parfaite dans l'amour de la perfection divine que si l'on suppose que le paradis n'est pas. Ce par quoi la charité peut avoir une plus grande perfection dans l'amour de la perfection que Dieu a en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et amour, s'accorde mieux avec l'être que ce par quoi la charité ne peut pas autant aimer la perfection que Dieu a dans les vertus susdites. Si Dieu n'aimait pas ce par quoi la charité est mieux adaptée à aimer les vertus susdites et qu'il aimait les choses contraires à l'amour de la charité, il s'ensuivrait que la charité créée s'accorderait mieux à aimer parfaitement que la perfection de Dieu à créer la charité, ce qui est impossible. Si c'était possible, la plus grande inclination de la charité à aimer serait incréée, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifiée l'existence du paradis, sans lequel la charité pourrait mieux aimer que Dieu ne pourrait accomplir.

 

4. Eternité et avarice

 

– En Dieu, béni soit-il!, s'accordent l'éternité et la largesse. Car s'ils ne s'accordaient pas, Dieu aurait d'un autre et non de lui-même la largesse qu'il a envers les créatures et l'éternité ne serait pas Dieu; et ces deux propositions sont impossibles. Comme l'éternité et la largesse s'accordent en Dieu et parce que la largesse et l'avarice sont opposées, ainsi il est manifesté que par la largesse l'éternité de Dieu et l'avarice sont opposées. Or, comme selon les conditions des arbres il est reconnu que l'éternité et l'avarice sont plus opposées, ainsi il est reconnu que le paradis existe. Car, s'il existe, l'éternité et l'avarice sont plus opposées que s'il n'existe pas. Si l'éternité et l'avarice étaient moins opposées, l'éternité et la largesse s'accorderaient moins en Dieu; et si tel était le cas, ce qui est plus noble s'accorderait avec le non-être et ce qui est moins noble s'accorderait avec l'être, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité il est manifesté que le paradis existe.

 

Il est naturel que le maître fasse une œuvre durable. Par avarice beaucoup de maîtres rendraient moins durable leur œuvre, s'ils n'avaient pas la largesse de donner à l'œuvre ce qu'il lui faut pour durer. Ainsi durée, sagesse et largesse s'accordent avec l'œuvre qui est faite par un maître où se trouve la perfection de sagesse et largesse. Comme en Dieu s'accordent sagesse, éternité, largesse et perfection, ainsi est signifié le paradis. Car, si le paradis n'est rien, l'œuvre de Dieu n'est pas si durable, puisque dans cette œuvre il y a défaut de durabilité par défaut de pouvoir ou de sagesse ou d'éternité ou de volonté qui s'accorde avec l'avarice; et chacun de ces défauts est contraire à la perfection de Dieu. Par cette perfection il est manifesté que l'œuvre de Dieu est durable; cette durabilité prouve que le paradis existe.

 

5. Foi et espérance

 

– Si le paradis existe, la foi et l'espérance s'accordent mieux que s'il n'existe pas. Si le paradis n'est pas rien, la foi et l'espérance s'accordent beaucoup mieux avec ce qui est quelque chose qu'avec ce qui n'est rien. Il est donc impossible que ce qui n'est rien puisse être une plus grande occasion de concordance que ce qui est. Car si cela était possible, il s'ensuivrait que l'occasion, la concordance et la grandeur s'accorderaient avec le non-être et leurs contraires avec l'être, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est démontrée l'existence du paradis dans la grande concordance qu'il y a entre la foi et l'espérance, la foi croyant en l'existence du paradis et l'espérance espérant la gloire céleste.

 

6. Prudence et mélancolie

 

– Prudence et mélancolie sont plus opposées dans les grandes choses que dans les petites choses. Car plus la prudence s'exerce en de grandes choses, plus elle est une grande vertu. Et plus la vertu est grande, plus elle est opposée aux vices. De la même façon, plus l'homme est mélancolique, plus il s'oppose au plus grand bien et non au moindre. Si le paradis existe, la prudence ne peut pas être plus contraire à la mélancolie, et la mélancolie à la prudence, que si le paradis n'est pas. Et parce qu'il faut que la prudence et la mélancolie soient au plus haut point contraires, selon les conditions des arbres, ainsi le paradis est signifié dans la plus grande opposition qu'il y a entre la prudence et la mélancolie.

 

Le gentil dit au juif: – Je me considère assez satisfait de la preuve que tes paroles m'ont donnée de la béatitude céleste. Mais je te prie de me dire si, en cette gloire céleste que tu dis, l'homme aura une femme et engendrera des fils et si l'homme mangera, boira et dormira, et s'il en sera ainsi des autres choses qui appartiennent à cette présente vie.

 

Le juif répondit: – Le paradis n'est pas le lieu de toutes les choses que tu dis, car en toutes ces choses il y a défaut et toutes sont données à l'homme en ce monde pour que l'homme puisse vivre et que le monde ne périsse pas en l'espèce humaine. Sache, en vérité, que le paradis est un lieu accompli, où il y a accomplissement de tous les biens, grâce à la vision de Dieu. Par cette vision l'homme reçoit un si grand accomplissement que aucune des choses temporelles ne lui est plus nécessaire.

 

Le gentil répondit: – Si en paradis l'homme ne mange ni ne boit, il s'ensuit qu'en enfer il n'a ni faim ni soif. Et si ce n'est pas le cas, comment seront punis les hommes des enfers qui seront coupables envers Dieu de gloutonnerie et d'ivresse?

 

Le juif répondit: – En enfer il convient que les hommes coupables aient faim et soif, afin de démontrer la justice de Dieu. Si en paradis il y avait des nourritures pour satisfaire le corps glorifié, cela signifierait que la présente vision que l'homme aurait de Dieu ne suffirait pas à donner gloire au corps humain; et si elle ne suffisait pas, il y aurait défaut de perfection dans la bonté, grandeur, et cœtera, de Dieu. Ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres.

 

Le gentil dit: – Je te demande si en paradis l'homme aura souvenir de ce monde et si les hommes auront connaissance les uns des autres.

 

Le juif répondit: – Si l'homme n'avait pas souvenir de ce monde en paradis, il n'aurait pas souvenir du mérite qu'il a pour ses bonnes actions; et s'il ne l'avait pas, il ne connaîtrait pas la justice de Dieu. Et si les hommes n'avaient pas connaissance les uns des autres, les uns n'auraient pas la gloire dans la gloire des autres; et s'ils ne l'avaient pas, la volonté divine s'accorderait avec la mélancolie, l'envie et l'imperfection, ce qui est impossible.

 

 

Du huitième article. De l'enfer

 

Le juif dit au gentil: – De chaque arbre, une fleur nous suffit pour prouver que l'enfer existe.

 

1. Grandeur et pouvoir

 

– Tout ce que Dieu a créé, il l'a créé pour démontrer son grand pouvoir qui sera beaucoup mieux démontré à son peuple si l'enfer existe que s'il n'existe pas. Dieu par son pouvoir pourra conserver éternellement dans le feu de l'enfer le corps de l'homme pécheur, sans que le feu ne puisse le consumer, et les hommes de l'enfer auront très grandement faim et soif, chaud et froid, sans fin par le pouvoir de Dieu qui se manifestera en eux; ainsi Dieu démontrera éternellement sa justice, et la raison pour laquelle Dieu a créé l'homme s'accordera plus fortement avec l'être, si l'enfer existe que si l'enfer n'existe pas. Et pour que la fin s'accorde mieux avec l'occasion par laquelle Dieu a créé l'homme et s'accorde avec l'être, et leurs contraires avec le non-être, ainsi il est signifié que l'enfer existe.

 

 

2. Eternité et justice

 

– L'homme pécheur, quand il commet un péché, pèche contre la justice éternelle qui est en Dieu et il pèche contre l'éternelle bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Ainsi s'accorde avec le pécheur la pénitence infinie en durée. Et s'il n'en était pas ainsi, il y aurait en Dieu défaut de perfection en grandeur infinie, puisqu'il ne ferait pas éternellement usage de sa justice. Et parce qu'il est impossible qu'en Dieu fasse défaut l'usage de la justice, ainsi il convient que l'homme qui pèche mortellement ait une pénitence qui lui vaille de subir une peine éternelle. Il n'y aurait pas cette peine, si l'enfer n'était pas perdurable.

 

Le gentil dit au juif: – Puisque le péché que l'homme pécheur commet est limité et fini en durée de temps, comment est-il possible que, pour ce péché, il subisse une peine éternellement et sans fin?

 

Le juif répondit: – Selon ce qui a été dit et montré plus haut, il faut qu'il en soit ainsi selon la grande justice de Dieu. Si les peines infernales avaient une fin, il faudrait que les hommes qui sortiraient de l'enfer eussent la gloire. Ils auraient cette gloire sans l'avoir librement voulue et sans avoir choisi d'aimer Dieu et d'aimer la justice, puisqu'il est certain que ceux qui sont morts dans le péché n'ont pas, après leur mort, la liberté de choisir le bien et d'éviter le mal. Pour la raison que tu dis, de nombreux juifs croient que la peine infernale aura une fin; mais je ne suis pas de leur opinion et je crois au contraire que la peine infernale sera éternelle. Car s'il n'en était pas ainsi, les conditions des arbres seraient détruites et les hommes qui sont dans la gloire n'auraient pas reçu une si grande grâce de Dieu, si l'enfer n'était pas durable, que celles qu'ils auront, si l'enfer est durable. Et le fait que les hommes sauvés ont plus de gloire, reçoivent plus de grâce et ont de Dieu une plus grande charité s'accorde avec l'être, selon les conditions des arbres; ainsi il est manifesté que l'enfer est perdurable.

 

3. Amour et colère

 

– L'amour divin aime éternellement sans fin ceux qui sont dans la gloire. Et sais-tu pourquoi? Parce que l'amour et la bonté divine s'accordent pour aimer éternellement sans fin les saints de gloire; car s'ils ne le faisaient pas, il conviendrait que la gloire dont jouissent les saints au paradis ait une fin; et nous avons prouvé que cette gloire durera sans fin. De même que l'amour s'accorde avec la bonté divine pour aimer perdurablement les saints glorieux, ainsi il s'accorde avec la justice divine pour ne pas aimer perdurablement les pécheurs de l'enfer, ce qui ne serait pas le cas, si ces derniers n'étaient pas punis perdurablement par la justice.

 

4. Prudence et force

 

– Prudence et force sont des vertus qui sont contraires à leurs contraires qui sont l'imprudence et la lâcheté de cœur. Si l'enfer existe, la prudence et la force s'accordent mieux contre leurs contraires; si elles s'accordent mieux contre leurs contraires, l'imprudence et la lâcheté de cœur s'opposent plus fortement à l'être. La grande justice divine serait plus contraire à l'imprudence et à la lâcheté de cœur, si l'enfer existait que s'il n'existait pas. Plus la grande justice de Dieu est manifestée à l'intelligence humaine, mieux la prudence et la force s'accordent avec l'être. Par l'existence de l'enfer, il s'ensuit que ce qui est dit plus haut est cohérent, ce qui n'est pas le cas, si l'enfer n'existe pas. Ainsi l'existence de l'enfer est manifestée.

 

5. Charité et mélancolie

 

– Charité et mélancolie sont contraires, car par la charité l'homme est amoureux du bien et n'aime pas le mal; et par la mélancolie l'homme est amoureux du mal et n'aime pas le bien. Si l'enfer existe, l'homme est plus amené, en considérant les peines infernales, à aimer le bien et à éviter le mal, qu'il ne le serait, s'il considérait et croyait que le mal de l'enfer n'est rien et que les peines infernales ont une fin. Parce que les peines de l'enfer constituent pour l'homme une occasion d'aimer le bien, de faire de bonnes actions et d'éviter le mal, l'homme est d'autant plus contraire à la mélancolie. Et parce que, selon les conditions des arbres, la plus forte opposition entre les vertus et les vices s'accorde le plus avec l'être et la moindre opposition s'accorde le moins avec l'être, dans la perspective d'une durabilité infinie, ainsi l'existence de l'enfer est manifestée à l'entendement humain qui a une telle considération.

 

Quand le juif eut prouvé les articles susdits, le gentil poussa un soupir très douloureux et dit: – Hélas, coupable! En quel péril tu es si longuement resté! Et combien tu aurais eu de cruelles peines et de perdurables tourments, si tu étais mort dans l'erreur et dans les ténèbres où tu te trouvais! Pendant que le gentil prononçait ces paroles, le juif lui demanda s'il était content des articles qu'il lui avait prouvés de sa Loi. Et il répondit qu'il en était satisfait mais qu'il attendait d'entendre les autres sages. – Mais je te prie de me dire en quel lieu se trouve l'enfer et quelle est la peine que subissent ceux qui sont enfermés en enfer.

Le juif répondit: – Le peuple des juifs est divisé en plusieurs opinions sur ce que tu me demandes. Car les uns croient que l'enfer est en ce monde où nous sommes; d'autres disent qu'il est dans l'air; d'autres disent qu'il est au milieu de la terre. Et les uns disent que l'enfer n'est pas autre chose que de ne pas voir Dieu et de considérer qu'on a perdu la gloire et la vision de Dieu; et les autres disent que l'enfer consiste à avoir le corps perdurablement plongé dans le feu, la glace ou la neige, le soufre ou l'eau bouillante, parmi les démons, les couleuvres et les serpents qui tourmenteront les hommes sans aucune trêve. Et la peine de l'âme sera supérieure à celle du corps, puisqu'elle n'aimera pas l'être et saura que cela durera toujours et que ses supplices ne cesseront jamais, et elle saura qu'elle a perdu la gloire qui durera toujours.

 

Quand le juif eut dit ces paroles et beaucoup d'autres qui seraient longues à raconter, il dit encore: – Nous avons prouvé et démontré que le peuple des juifs a la vraie Loi et qu'il est sur le chemin de la vérité, puisque nous avons fait concorder nos articles avec les fleurs des arbres et leurs conditions. Si notre Loi n'était pas sur le chemin du salut, nous ne pourrions pas avoir fait concorder les fleurs et les conditions des arbres avec les articles que nous croyons. Cette concordance que nous avons démontrée est significative, béni soit Dieu! Parce que la Loi des chrétiens et des sarrasins est contraire à la nôtre, ainsi il est manifesté qu'ils sont dans l'erreur. C'est pourquoi, gentil, tu commettras une plus grande faute qu'auparavant, si tu laisses le chemin du salut et si tu prends la route par laquelle les pécheurs tombent dans le feu éternel et perdent la gloire qui n'a pas de fin.

 

 

 

Commence le troisième livre

qui est celui de la croyance des chrétiens.

 

 

 

[Le troisième livre contient les questions suivantes: celle de l'unicité de Dieu, dont le chrétien n'expose pas les preuves, car le païen accepte celles que lui a données le juif; celle de la Trinité des personnes, qu'il traite abondamment, afin de démontrer qu'elles sont une même essence et un même Dieu; celle de la création, que le juif a déjà traitée; celle de la «rédemption du genre humain»; celle de la «glorification de l'homme»; celle du mystère de l'incarnation; celle de la «naissance virginale» du Christ; celle de sa crucifixion; celle de sa «visite en enfer aux justes»; celle de sa «glorieuse résurrection» et de son ascension dans le ciel; enfin, celle du jugement dernier.]

 

 

Lequel de vous deux parlera le premier? dit le gentil. Le juif répondit: – Selon l'ordre, le chrétien doit commencer le premier, car sa loi fut avant celle des sarrasins. Alors le gentil pria le chrétien de commencer à prouver sa loi et les articles en lesquels il croyait. Mais le chrétien répondit en demandant au sarrasin s'il lui plaisait qu'il commençât, comme le gentil le voulait. Et le sarrasin répondit que cela lui plaisait.

 

Le chrétien s'agenouilla et baisa la terre et éleva ses pensées vers Dieu et ses yeux et ses mains vers le ciel. Devant son visage il fit le signe de la croix en disant ces paroles: – Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, un Dieu en trinité, et trinité en unité.

 

Quand le chrétien eut fait révérence à l'unité et à la trinité divine, il fit à nouveau le signe de la croix, et, en l'honneur de l'humanité de Jésus Christ, il dit ces paroles:Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi, quia per crucem tuam redemisti mundum.

Quand le chrétien eut fait sa prière, il dit que les articles de sa loi étaient quatorze, parmi lesquels sept ressortissent à la nature divine et sept à la nature humaine de Jésus Christ. – Ceux qui ressortissent à la nature divine sont ceux-ci: Un seul Dieu, Père, Fils, Saint Esprit, créateur, re-créateur, glorificateur. Les sept articles qui ressortissent à l'humanité de Jésus Christ sont ceux-ci: Jésus Christ conçu du Saint Esprit, né de vierge, crucifié et mort, est descendu aux enfers, est ressuscité, est monté aux cieux, viendra juger les bons et les mauvais au jour du jugement.

 

Avant de commencer à démontrer ses articles de foi, le chrétien dit ces paroles au gentil: – Sache, gentil, que les articles de notre foi sont si hauts et si difficiles à croire et à comprendre que tu ne pourras pas les comprendre, si tu ne mets pas toutes les forces de ton entendement et de ton âme à comprendre les raisons par lesquelles j'ai l'intention de démontrer les articles susdits. Il est souvent arrivé que l'on prouve suffisamment les choses mais que celui à qui on fait la démonstration ne puisse pas la comprendre, de sorte qu'il semble à ce dernier qu'on ne donne pas la preuve de ce qui est prouvable.

 

 

Du premier article. D'un seul Dieu

 

– Dieu est un et nous croyons en un seul Dieu. Et ce Dieu nous disons qu'il est simple et accompli et l'accomplissement de tous les biens; et en lui sont toutes les fleurs du premier arbre. Or, toute la noblesse que ni les juifs ni les sarrasins ne peuvent attribuer ni conférer à l'unité de Dieu, toute cette même noblesse les chrétiens la lui attribuent et la lui confèrent, encore bien plus que les juifs ni les sarrasins ne la lui peuvent reconnaître ni attribuer. Et c'est pourquoi ils ne croient pas en la sainte trinité de Dieu et en la glorieuse incarnation du Fils de Dieu. En ce qui concerne la preuve qu'un Dieu est, le juif l'a donnée assez convenablement et, si tu veux que je prouve cela par beaucoup d'autres raisons, je suis disposé à le faire.

Le gentil répondit: – Je me considère assez satisfait de la démonstration que le juif a faite de l'unicité de Dieu; c'est pourquoi tu n'as pas besoin de prouver le premier article, car il a déjà été prouvé. Commence donc à prouver les autres articles!

 

 

Des deuxième, troisième et quatrième articles.

De la trinité


– Pour prouver que la trinité est en Dieu, cueillons premièrement cette fleur de bonté et de grandeur du premier arbre, par laquelle nous prouverons qu'il convient par nécessité, selon les conditions des cinq arbres, que Dieu soit en trinité. En prouvant la trinité, nous prouverons trois articles, à savoir: Père, Fils et Saint Esprit; et nous prouverons comment ces trois articles sont une essence et un Dieu.

 


1. Bonté et grandeur

 

– La bonté de Dieu ou est finie ou est infinie éternité, pouvoir, sagesse et amour. Si elle est finie, elle est contraire à la perfection; si elle est infinie, elle s'accorde avec la perfection. Et parce que, selon les conditions des arbres, il est impossible que la bonté et la grandeur de Dieu soient contre la perfection en éternité, pouvoir, sagesse et amour, il est donc manifesté que la bonté et la grandeur de Dieu sont infinie éternité, infini pouvoir, infinie sagesse, amour et perfection.

 

Il est sûr que plus grand est le bien, plus fortement il s'accorde avec la perfection en éternité, pouvoir, sagesse et amour; et plus petit est le bien, plus il s'approche de l'imperfection qui est la chose la plus contraire à la perfection. Si Dieu, qui est infinie bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, génère un bien qui est infini en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et que du bien générateur et du bien généré se trouve un bien infini en bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection, plus grande est en Dieu la fleur de bonté et grandeur, qui ne serait pas s'il n'y avait pas en Dieu ce qui est susdit. Car chacun des trois biens susdits est aussi bon et aussi grand, par toutes les fleurs de l'arbre, que le serait l'unité de Dieu, non sans que la trinité fût en elle. Et parce que, selon les conditions de l'arbre, il convient d'attribuer et reconnaître à Dieu la plus grande bonté, ainsi la trinité existe plus manifestement en ce qui est susdit.

 

– Le gentil dit au chrétien: – Selon ce que tu dis, il s'ensuit que l'unité de Dieu serait de plus grande bonté, si elle comportait quatre ou cinq ou une infinité de ces biens que tu dis, ce qui n'est pas le cas, puisqu'il n'y en a que trois. Car la grandeur et la bonté s'accordent mieux avec le nombre de quatre qu'avec celui de trois, et avec celui de cinq qu'avec celui de quatre, et avec un nombre infini qu'avec un nombre fini. S'il en est ainsi, selon ce que tu dis, il doit y avoir en Dieu des biens infinis en nombre, générateurs, générés et procédés.

 

Le chrétien répondit: – Si en Dieu il devait y avoir plus d'un qui est générateur, d'un qui est généré et d'un qui est procédé, le générateur ne serait pas un infini en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, car il ne suffirait pas en lui-même à générer un bien qui suffise à ce que soit générée une infinie bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Ni le générateur unique ni le généré unique ne suffiraient à donner une infinie bonté, grandeur, et cœtera, à l'unique qui en procède; ni les générateurs, générés et procédés qui seraient en nombre infini ne suffiraient à avoir perfection de bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera. Car un nombre infini ne peut avoir perfection, puisqu'il est vrai que la multiplication infinie du nombre et la perfection ne s'accordent pas. S'il en est donc ainsi, selon la perfection des fleurs, l'imperfection serait en Dieu et les fleurs seraient opposées les unes aux autres, si en Dieu il y avait infiniment de générateurs, de générés et de procédés.

 

Le gentil dit: – Quatre, cinq ou mille peuvent contenir en eux-mêmes un plus grand bien que trois. S'il y a quatre, cinq ou mille biens en Dieu, la bonté de Dieu sera plus grande que s'il n'y avait que trois biens.

 

Le chrétien répondit au gentil: – Cette question peut se résoudre de la manière susdite. Car il ne convient pas qu'en Dieu il y ait plus qu'un seul générateur, généré et procédé, puisque dans chacun de ces trois est accomplie et parfaite la propriété en bonté, grandeur et les autres. S'il y en avait plus de trois, aucun des trois n'aurait une propriété accomplie ni une accomplie bonté, grandeur, éternité, et cœtera. Car, de même qu'il ne convient pas qu'il y ait beaucoup de dieux et qu'un seul Dieu suffit à avoir toute la bonté, grandeur, et cœtera, que tous se partageraient, ainsi un qui génère suffit à avoir toute la bonté, grandeur, et cœtera, que deux ou plus ne pourraient avoir; car deux ou plus ne pourraient avoir chacun une infinité de bonté, grandeur, éternité, pouvoir,et cœtera, et un seulement peut l'avoir. Et cela vaut aussi pour deux ou plus qui seraient générés et pour deux ou plus qui procéderaient.

 

Le gentil dit au chrétien: – Le même raisonnement vaut pour l'unité de Dieu. Car, si l'unité ne suffit pas en elle-même à être infinie en bonté, grandeur, et cœtera, sans trois personnes distinctes, il y a défaut en elle-même de bonté, grandeur, et cœtera.

 

Le chrétien répondit: – Ce n'est pas vrai. Car, si en Dieu il n'y avait pas des propriétés personnelles distinctes, il n'y aurait pas œuvre par laquelle a été engendré le bien infini en grandeur, éternité, d'un bien infini en grandeur, éternité, et cœtera ; si en Dieu il ne jaillissait pas un bien infini en grandeur, éternité, et cœtera, d'un bien infini qui engendre et d'un bien infini qui est engendré, les fleurs des arbres ne seraient pas d'une utilité parfaite et il y aurait défaut de cette œuvre susdite en l'unité de Dieu. Cette œuvre est infinie en bonté, grandeur, et cœtera, et cette œuvre et les trois personnes distinctes, ayant chacune sa propriété distincte, personnelle, infinie en bonté, grandeur,et cœtera, constituent l'unité divine même, qui est une en essence et en trinité de personnes. Parce que l'être et une œuvre aussi glorieuse que celle que je viens de décrire s'accordent, le manque de l'œuvre susdite et le non-être s'accordent. Car l'être où il y a une bonne œuvre s'accorde avec une plus grande noblesse que celui où il n'y a pas d'œuvre. Parce qu'il convient de donner et d'attribuer à l'essence de Dieu la plus grande noblesse, ainsi il est signifié que nécessairement il s'ensuit qu'en Dieu il y ait œuvre trinitaire. Si ce n'était pas le cas, il y aurait opposition entre les fleurs du premier arbre, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la trinité.

 

2. Pouvoir et sagesse, pouvoir et amour, sagesse et amour

 

– Pour prouver la trinité il faut que je cueille encore du premier arbre les trois fleurs susdites. Il est certain, gentil, qu'il convient au soleil d'illuminer et au feu de réchauffer. Et sais-tu pourquoi? Parce que le soleil est lui-même sa splendeur et parce que le feu est lui-même sa chaleur. Or, s'il ne convenait pas que le soleil illuminât ni que le feu réchauffât, le soleil et le feu ne s'accorderaient pas avec ce qu'ils sont, ce qui est impossible. Si c'était possible, chacun s'accorderait avec la corruption et avec le manque, à cause de l'impossibilité de l'utilité que chacun aurait en lui-même, ce qui est impossible et contraire aux règles de la philosophie, en laquelle tu es appelé maître.

 

Dieu, béni soit-il!, est son pouvoir même et sa sagesse même et son amour même. Et si le soleil et le feu qui sont des créatures doivent avoir leur usage, comme nous l'avons susdit, combien plus il faut que les fleurs susdites aient leur utilité dans le fait que Dieu utilise envers les créatures pouvoir, sagesse et amour! Car s'il n'agissait pas ainsi, il s'ensuivrait que le soleil et le feu s'accorderaient mieux avec la perfection du pouvoir que le pouvoir, la sagesse et l'amour divin, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que, si les chambres susdites, c'est-à-dire les fleurs, s'accordent pour l'utilité des créatures, combien plus elles s'accordent à être utiles, c'est-à-dire à jouir, en elles-mêmes! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que Dieu s'accorderait mieux avec l'œuvre qui serait en dehors de lui-même, qu'avec l'œuvre qui serait au dedans de lui-même, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il signifié que le pouvoir de Dieu doit être puissant, la sagesse doit être savante et l'amour doit aimer, et ainsi en infinie bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Cette concordance ne pourrait pas exister sans la distinction des propriétés personnelles, distinctes les unes des autres, et qui ensemble sont une essence divine, infinie en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, et cœtera. Cette essence est constituée des trois propriétés personnelles, distinctes par génération personnelle, essentielle, génératrice, par génération personnelle, essentielle, engendrée, et par procession personnelle, essentielle, procédée. Chacune a toutes les fleurs du premier arbre, et elles sont ensemble une seule fleur où il y a toutes les fleurs de l'arbre. Comme il en est ainsi, par la nécessité susdite, la sainte trinité que nous recherchons est signifiée et démontrée.

 

3. Eternité et perfection

 

– Le pouvoir infini, qui engendre le pouvoir infini et la sagesse infinie et l'amour infini; et la sagesse infinie, qui engendre le pouvoir infini et l'amour infini; et l'amour infini, qui engendre le pouvoir infini et la sagesse infinie; et le pouvoir infini, la sagesse infinie et l'amour infini, qui sortent du générateur infini susdit et du généré infini susdit, tous trois s'accordent beaucoup plus fortement avec la fleur d'éternité et perfection, que ne le feraient un pouvoir, une sagesse et un amour essentiels où ne seraient pas les trois susdits. Et parce que ce qui s'accorde le mieux avec l'éternité et la perfection de Dieu doit être attribué à Dieu, ainsi il convient que s'accordent avec Dieu toute l'éternité et la perfection qui s'accordent le mieux en Dieu; si ce n'était pas le cas, cela signifierait que l'entendement humain pourrait plus comprendre et que la considération humaine pourrait plus considérer la majeure noblesse d'éternité et de perfection que Dieu lui-même, ce qui est impossible. Car, si c'était possible, l'éternité et la perfection de Dieu seraient finies et limitées et les fleurs de l'arbre seraient opposées à la fleur susdite, ce qui est impossible. Par cette impossibilité, la trinité est signifiée et démontrée à l'entendement humain, qui comprend, et à la considération humaine, qui considère la signification et la démonstration ci dessus manifestées.

 

4. Pouvoir et amour

 

– Si l'homme peut faire et veut faire ce qui lui ressemble, il a un plus grand pouvoir et un plus grand amour en faisant ce qui lui ressemble qu'en faisant une autre chose qui n'est pas de son espèce et qui n'est pas aussi noble que l'homme. Si Dieu peut et veut engendrer un Dieu qui ressemble à lui-même en son être de Dieu et en son être éternel et infini en perfection, il a un plus grand pouvoir et un plus grand vouloir que s'il n'avait ni le pouvoir ni le vouloir décrits ci dessus. Et parce qu'il convient d'attribuer à Dieu le plus grand pouvoir et le plus grand vouloir et parce que toutes les choses, selon leur cours naturel, aiment engendrer ce qui ressemble à leur espèce, ainsi il est signifié et révélé que Dieu existe trinitairement.

 

Le gentil dit: – Comment Dieu peut-il être éternellement ressemblant à lui-même, s'il est vrai que toute œuvre doit avoir un commencement?

 

Le chrétien répondit: – La créature ne peut être sans commencement, car, sinon, elle ne serait pas créature; c'est pourquoi Dieu ne peut faire œuvre de créature sans commencement. Mais, parce que Dieu est plus grand que la créature, il a en lui-même la possibilité de recevoir et générer sans commencement; s'il n'avait pas cette possibilité, il ne serait pas parfaitement plus grand en pouvoir que la créature.

 

5. Sagesse et perfection

 

Le chrétien dit au gentil: – La cause finale, c'est-à-dire la principale raison pour laquelle Dieu a créé l'homme, c'est pour que l'homme ait connaissance de Dieu et aime Dieu. Et la deuxième raison pour laquelle Dieu a créé l'homme, c'est pour que l'homme participe à la gloire avec Dieu éternellement et sans fin. Et si c'était le contraire, il s'ensuivrait que la fleur susdite serait contraire aux autres fleurs du premier arbre, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est clair que l'homme est principalement créé pour connaître et aimer Dieu, et ensuite pour glorifier Dieu. Et comme il en est ainsi, la sainte trinité de Dieu est manifestée. Car si Dieu est un et est en trinité, c'est à travers le monde et toutes les parties du monde qu'il est signifié que Dieu doit être connu et aimé, ce qui ne serait pas le cas s'il était un, sans être en trinité. Car le monde est un et se répartit seulement en trois choses, ni plus ni moins, c'est-à-dire en nature animée, sensible et intellectuelle. Dans la nature animée il y a toutes les choses vivantes et douées de sens, qui sont composées de corps et d'âme sensitive. Dans la nature sensible il y a toutes les choses qui sont corporelles et n'ont pas de vie. Dans la nature intellectuelle il y a les anges, les âmes et tout ce qui est incorporel. Et ces trois natures constituent le monde et le monde est ces trois natures. Chacune des trois natures comporte, en une nature et en trois, ses individus. Parce qu'il en est ainsi, la trinité de Dieu et son unité sont signifiées par l'unité et la trinité qui sont en toutes les créatures. Si Dieu était en unité et non en trinité, l'unité en laquelle sont toutes les créatures signifierait à l'entendement humain son unité; et la trinité qui est dans les créatures signifierait à tort qu'il y a trinité en Dieu. Et si les créatures n'étaient pas trinitairement réparties et étaient seulement créées en unité, elles signifieraient mieux Dieu, si Dieu était seulement unité. Et si Dieu n'avait pas créé les créatures en un état où elles fussent le plus capables de le faire connaître et aimer, il y aurait en Dieu défaut de sagesse et de perfection. Parce qu'il est impossible qu'il y ait en Dieu un défaut, il est démontré que ce par quoi les créatures, et en particulier les hommes, démontrent le mieux Dieu doit être la vérité; par cette vérité, la trinité est démontrable.

 

6. Bonté et charité

 

– Si tu pouvais faire un bien qui fût infini en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et si tu avais bonne volonté et parfaite charité, tu ferais le bien susdit. Puisque Dieu a parfaite charité, parfaite bonté et parfait pouvoir, il convient qu'il fasse ce que tu ferais, si tu en avais le pouvoir. Et s'il ne faisait pas ainsi, tu pourrais avoir une meilleure volonté que Dieu, si tu avais le pouvoir de Dieu. Et si toi, qui es une créature, tu pouvais avoir une meilleure volonté que Dieu, la perfection ne s'accorderait pas en Dieu avec sa charité. Parce que c'est impossible, il est clair qu'en Dieu son pouvoir fait ce que tu ferais, si tu avais le pouvoir selon la perfection avec laquelle il convient que Dieu ait son pouvoir, sa bonté, son savoir et son vouloir. Parce qu'il en est ainsi, la trinité est signifiée, comme la fleur susdite le montre par les paroles susdites.

 

– Plus la plus petite charité ressemble à la plus grande charité, plus elle domine en bonté et en vertu la charité qui ne ressemble pas autant à la plus grande charité et ne s'accorde pas autant avec elle. Si Dieu est en unité et en trinité, l'homme qui est en unité et en trinité est plus semblable à Dieu qu'il ne le serait, si Dieu n'était pas en unité et en trinité. Et plus l'homme ressemble à Dieu, plus il est disposé à être bon et à avoir une plus grande charité envers Dieu, son prochain et lui-même. Comme, selon les conditions du deuxième arbre, l'homme doit reconnaître que la charité et la bonté créée s'accordent mieux avec la charité et la bonté incréée de Dieu, ainsi, selon ces commencements qui sont les conditions du deuxième arbre, la trinité est manifestée.

7. Bonté et charité, grandeur et charité

 

– Si l'œuvre que l'âme effectue en comprenant et en aimant Dieu est meilleure et de plus grande charité que celle qu'elle effectue, lorsqu'elle comprend et aime elle-même ou une autre créature, il faut nécessairement que Dieu fasse une plus grande charité en se comprenant et en s'aimant lui-même qu'en aimant et comprenant une autre chose. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'œuvre que Dieu effectue en lui-même, comprenant et aimant la créature, serait égale à l'œuvre qu'il fait en se comprenant et s'aimant lui-même, ce qui est impossible. Si c'était possible, sa bonté serait aussi grande en dehors de lui-même qu'en lui-même, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité et cette opposition, il est signifié qu'en Dieu il y a nécessairement une œuvre, par laquelle est signifiée la pluralité; car, sans pluralité, il est impossible qu'il puisse y avoir œuvre. Et si Dieu n'a pas d'œuvre en lui-même, sa grande bonté sera plus grande si elle œuvre en elle-même une bonté et une grandeur qui ressemblent à elle-même, ce qui ne sera pas le cas, si elle n'a pas d'œuvre en elle-même. Parce que la bonté, la grandeur et la charité s'accordent mieux avec l'être dans lequel il y a œuvre, qu'avec l'être dans lequel il n'y a pas œuvre, ainsi il convient qu'en Dieu la bonté, la grandeur et la charité s'accordent avec l'œuvre. Sinon, l'être créé qui s'accorde avec l'œuvre en lui-même s'accorderait avec une plus grande noblesse que l'être incréé, ce qui est impossible. Par cette impossibilité l'œuvre en Dieu est signifiée, selon les fleurs et les paroles que j'ai dites. Par cette œuvre est signifiée la pluralité qui manifeste que la trinité existe dans l'unité de Dieu.

 

8. Bonté et charité, pouvoir et charité

 

– La charité créée peut aimer la bonté créée en elle-même. Ainsi, par la différence qu'il y a entre la bonté, le pouvoir et la charité dans la créature, la charité peut être aimante et peut avoir un aimé. Et parce qu'un tel pouvoir peut être plus grand et meilleur dans l'amant et l'aimé que dans l'amant sans aimé ou dans l'aimé sans amant, il convient qu'en Dieu la bonté et la charité s'accordent avec le pouvoir, par lequel puisse être en Dieu l'amant qui n'est pas l'aimé, selon une propriété personnelle, et que l'aimé ne soit pas, selon une autre propriété personnelle, l'amant, et que l'amant ait un aimé, et que des deux, amant et aimé, provienne une autre propriété personnelle qui soit amante et aimée, et que les trois personnes, amantes et aimées, soient une seule essence amante et aimée en son infinie bonté et en son infini pouvoir. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la bonté et le pouvoir s'accorderaient mieux avec la charité créée qu'avec la charité incréée, ce qui est impossible. Par cette impossibilité la trinité est manifestée.

 

En ce monde l'homme aura plus grande bonté, pouvoir et charité, s'il aime nécessairement et avec franchise Dieu, que s'il a le libre arbitre d'aimer Dieu. Parce que la charité de Dieu s'accorde avec une plus grande bonté et un plus grand pouvoir que la charité créée, il convient que Dieu ait la noblesse que la charité créée aurait, si elle pouvait l'avoir. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la charité incréée ne pourrait pas avoir la bonté que la charité créée ne peut pas avoir, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que la charité de Dieu a nécessairement le pouvoir et la liberté d'être aimante et aimée, afin que sa bonté s'accorde avec son parfait pouvoir. Comme il en est ainsi, la sainte trinité est démontrée par la nécessité et par la liberté parfaite et accomplie qui donnent à l'entendement humain l'exemple et la façon de connaître la sainte trinité que nous recherchons.

 

 

9. Pouvoir et prudence

 

La plus grande impossibilité consiste en l'inexistence de Dieu. Donc, la plus grande possibilité qui soit contraire à la génération est la corruption et la plus grande possibilité qui soit contraire à la corruption est la génération, en laquelle il y a la plus grande possibilité contre la corruption. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la génération et la corruption ne seraient pas opposées. Or, comme dans toute génération créée la corruption et son impossibilité sont contraires, il convient qu'il y ait en Dieu une génération, à laquelle la corruption et son impossibilité ne soient pas contraires. Et s'il n'en était pas ainsi, la prudence ne pourrait pas avoir connaissance de ce que la plus grande possibilité et le pouvoir de Dieu s'accordent avec l'être; et la plus grande impossibilité de l'inexistence de Dieu et la possibilité de l'existence de Dieu s'accordent avec le pouvoir. Et parce que ce par quoi la prudence peut mieux connaître le pouvoir que Dieu a en son être s'accorde avec l'être, selon les conditions de cet arbre, ainsi il est signifié que la génération qui est en Dieu s'oppose à la corruption qui s'accorde avec le non-être. Par cette génération et par cette corruption il est signifié qu'il y a en Dieu paternité et filiation.

 

Ce qui est le plus opposé à l'inégalité est l'égalité; ce qui est le plus opposé à la contradiction est la concordance. Si, en Dieu, il y a égalité et concordance, il s'ensuit nécessairement que la prudence reconnaît en Dieu le plus grand pouvoir contre l'inégalité et la contradiction au non-être de Dieu, ce qui ne serait pas le cas, si en Dieu il n'y avait pas égalité et concordance. Et parce que la plus grande œuvre que la prudence puisse avoir en connaissant le grand pouvoir de Dieu s'accorde avec l'être, selon les conditions de l'arbre, ainsi il convient nécessairement qu'il y ait en Dieu égalité et concordance. Et si en Dieu il y a égalité et concordance, il convient qu'il y ait pluralité, car sans pluralité il ne pourrait y avoir égalité ni concordance. Et parce qu'en Dieu il y a pluralité, ainsi par le pouvoir de Dieu la trinité est signifiée à la prudence en égalité et concordance.

 


10. Bonté et orgueil

 

Le chrétien dit au gentil: – L'orgueil est contre la bonté, car l'homme orgueilleux aime ce qui est vil, plus que ce qui est noble, et n'aime pas le bien de son prochain. C'est pourquoi l'humilité qui est son contraire s'accorde avec la bonté qui aime plus le plus noble bien que le moindre bien et qui multiplie le bien le plus grand et le moindre et qui aime également le bien qui est entre le plus grand et le moindre.

 

Si en la bonté de Dieu il y a un bien qui se donne lui-même infiniment en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection à un bien qui est infini en bonté, grandeur, et cœtera, et si le bien susdit fait ce don sans se diminuer lui-même et que du bien qui donne et du bien qui est donné sort un bien infini en bonté, grandeur,et cœtera, et qu'il y a égalité entre le bien qui donne, le bien qui est donné et le bien issu, si donc il en est ainsi, la bonté de Dieu est plus contraire à l'orgueil, ce qu'elle ne serait pas sans le bien donné et le bien issu susdits. Car le don ne serait pas donné si noblement en la bonté de Dieu et ne s'accorderait pas si bien avec l'humilité, et l'humilité de Dieu ne serait pas aussi contraire à l'orgueil. Parce que, selon les conditions de cet arbre, il convient de reconnaître la plus grande opposition qui soit entre la bonté de Dieu et l'orgueil, ainsi il est manifesté qu'en Dieu il y a un bien qui se donne entièrement lui-même au bien donné et que du bien qui donne et du bien donné est issu le bien qui est donné. Comme il faut qu'il en soit ainsi, selon les conditions de l'arbre, ainsi la trinité est manifestée.

 

11. Grandeur et orgueil

 

– Si l'orgueil avait un si grand pouvoir en lui-même que de lui-même il pourrait engendrer un orgueil infini en grandeur et en pouvoir et en éternité et que de ces deux orgueils sortirait un orgueil qui serait infiniment grand en pouvoir et en éternité, et si ensemble ils faisaient un orgueil infini en pouvoir et en éternité, il serait impossible que l'humilité puisse vaincre l'orgueil susdit ni qu'elle fût nulle. Et parce que l'orgueil s'accorde avec le plus petit et avec le non-être et parce que l'humilité s'accorde avec le plus grand et avec l'être, ainsi il convient nécessairement qu'il y ait une humilité en Dieu qui soit plus grande qu'aucun orgueil que l'homme puisse éprouver, ni ressentir, ni former en sa considération. Et s'il n'en était pas ainsi, la pensée humaine pourrait juger plus grand l'orgueil que l'humilité de Dieu. Et l'âme de l'homme qui choisirait l'orgueil serait plus grande que l'humilité de Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié qu'en Dieu il y a un humble qui engendre entièrement de lui-même un autre humble d'une infinie bonté, grandeur, et cœtera, et de l'humble générateur et de l'humble engendré sort infiniment en bonté, grandeur,et cœtera, un autre humble issu, et ces trois humbles ensemble sont une seule essence humble en infinie bonté, grandeur, et cœtera, par laquelle est signifiée la trinité, selon la démonstration susdite.

 

Le gentil dit au chrétien: – Si en Dieu il y a si grande humilité, comme tu le prétends, et si l'humilité et l'orgueil sont contraires, comment ce peut-il que l'humilité de Dieu n'empêche pas que l'orgueil qui est mal existe?

 

Le chrétien répondit: – Si Dieu ne donnait pas à l'homme la liberté de pouvoir être orgueilleux ou humble, la sagesse de Dieu serait contraire à l'humilité de l'homme, par laquelle l'homme peut mériter la grâce de Dieu. Et, parce que les fleurs du deuxième arbre ne sont pas et ne doivent pas être contraires, selon les conditions de l'arbre, et parce que dans le premier arbre il ne peut y avoir contrariété d'une fleur avec une autre, l'humilité de Dieu laisse exister l'orgueil. Ainsi l'humilité créée, par l'incréée, peut contraster avec l'orgueil humain, et l'humilité créée donne honneur à l'incréée.

 

12. Amour et avarice

 

– Dans l'homme amour et avarice sont contraires, car l'homme aimant s'accorde avec la largesse, contraire à l'avarice dans l'aimé. L'avarice prend et ne donne pas et s'accorde avec la désespérance contre l'espérance qui s'accorde avec l'amour et avec la largesse. Comme il en est ainsi, donc par les vertus et les vices susdits, la sainte trinité, au sujet de laquelle tu me questionnes, est représentée par la contrariété qui est entre les vertus et les vices. Car, si en Dieu il y a l'amant qui aime en Dieu l'aimé si fort qu'il lui fait don de tout lui-même, et si l'amant se donne entièrement à lui et est infini en bonté, grandeur et en toutes les fleurs du premier arbre, il faut nécessairement qu'en l'amant il y ait une infinie largesse en bonté, grandeur, et cœtera. Plus la largesse est grande, plus l'amour divin est contraire à l'avarice. Et parce qu'il faut reconnaître cette contrariété majeure, selon que cela a été compris d'abord dans les conditions des arbres, ainsi la trinité est signifiée dans la plus grande condition de cet arbre; cette trinité est dans l'amant et dans l'aimé, et chacun, amant et aimé, est amant et aimé, et de tous les deux sort l'amant et l'aimé, et ils sont ensemble un seul amour céleste, infini, en amant et aimé, en bonté, grandeur, éternité, et cœtera.

 

Si l'avarice avait un pouvoir infini, elle détruirait toute largesse, puisqu'il est vrai qu'à un pouvoir infini ne peut s'opposer aucun autre pouvoir. Parce qu'en Dieu il y a un infini pouvoir, il convient que Dieu, par sa largesse infinie, soit contraire à l'avarice. Si en Dieu il y a un libéral infini en largesse, qui donne une largesse infinie, il convient nécessairement que la largesse qu'il donne il la donne de sa largesse même; car s'il donnait une autre largesse, sa largesse ne serait pas infinie. Si en Dieu il y a une largesse infinie et si Dieu ne donnait pas infiniment cette largesse en bonté, grandeur, et cœtera, il n'y aurait pas un amour infini qui aimât donner un don aussi noble que l'est le don infini. Et si en Dieu il y avait défaut d'amour et de don et que le don était en Dieu limité, il y aurait contrariété entre l'amour et le don. Comme il est impossible que les fleurs du premier arbre soient contraires, ainsi la trinité est démontrée, conformément à mes paroles susdites.

 

13. Foi et espérance

 

Le chrétien dit au gentil: – Si la trinité n'existait pas en Dieu, il n'y aurait pas œuvre en Dieu lui-même. La meilleure œuvre serait celle que Dieu aurait accomplie dans les créatures. Or, comme, selon les conditions des arbres, il convient que l'œuvre qui est en Dieu soit meilleure que celle que Dieu a accomplie dans les créatures, car, si ce n'était pas le cas, il n'y aurait pas perfection de l'œuvre en bonté, grandeur, et cœtera, ainsi il est démontré qu'il y a eu et qu'il y a en Dieu une œuvre différente de celle que Dieu a accomplie dans les créatures. Cette œuvre consiste en ce que le Père engendre le Fils et en ce que le saint Esprit soit issu du Père et du Fils; toutes les trois personnes sont un seul Dieu, et cette œuvre est infinie en bonté, grandeur, et cœtera. Et s'il en est ainsi, la foi qui croit en une telle œuvre est plus grande et s'accorde mieux avec l'être que si, moins grande, elle ne croyait pas en la trinité. Comme il est impossible que la foi puisse être moins grande en ce qui est en Dieu et plus grande en ce qui n'y est pas, ainsi la trinité est manifestée. Car aucune foi ne peut être plus grande, en ne croyant pas que la trinité existe, que celle qui croit qu'en Dieu il y a une personne qui engendre une autre personne infinie en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, et que de ces deux personnes est issue une autre personne infinie en bonté; grandeur, éternité, et cœtera.

 

S'il n'y avait pas eu en Dieu une œuvre avant que le monde ne fût, l'espérance ne pourrait être aussi grande en l'homme; l'homme ne pourrait avoir aussi bien confiance en Dieu, si la trinité n'était pas et si Dieu n'accomplissait pas une œuvre en lui-même, et il pourrait se désespérer d'être éternellement, dans la mesure où, si l'œuvre n'existait pas avant que le monde ne fût, il pourrait venir un temps où plus rien n'existerait et où tout ce qui est aurait une fin. Mais quand l'homme croit que Dieu a éternellement et infiniment en lui-même une œuvre, par l'influence de cette œuvre, si grande et si merveilleuse, il peut avoir l'espérance que le monde durera éternellement et sans fin. Comme la raison d'être de l'espérance de l'homme est plus grande en Dieu et s'accorde mieux avec la foi et avec l'être, selon les conditions du quatrième arbre, et comme l'espérance peut être plus grande et s'accorder mieux avec la foi, si la trinité existe, ainsi la trinité est représentée et manifestée aux yeux de la pensée humaine qui prend en compte ce qui a été dit ci-dessus.

 

Le gentil répondit: – Selon tes paroles, la foi et l'espérance pourraient être plus grandes s'il y avait en Dieu quatre personnes ou une infinité de personnes, au lieu de trois seulement.

 

Le chrétien répondit: – Si trois personnes ne suffisaient pas en Dieu et s'il en fallait davantage pour que la bonté, grandeur, éternité, et cœtera, fussent parfaites en lui, l'espérance ne pourrait être aussi grande ni aussi contraire à la désespérance, et la foi ne croirait pas en une paternité, une filiation et une procession aussi nobles, s'il fallait deux paternités ou plus, deux filiations ou plus, deux processions ou plus, pour que Dieu fût parfait. Comme il n'y a pas plus de trois personnes en Dieu, ce que nous avons déjà prouvé dans les autres argumentations, et comme la foi et l'espérance seraient moindres s'il en était autrement, ta question est contraire à la noblesse qui s'accorde à la pluralité qui doit être en Dieu, et elle est contraire à la supériorité et à l'accord qui doivent être dans la foi et dans l'espérance.

 

14. Charité et justice

 

– Charité et justice s'accordent contre la mauvaise volonté et l'injustice. Si en Dieu il y a trinité, beaucoup mieux peuvent s'accorder en l'homme la charité et la justice que s'il n'y avait pas en Dieu la trinité. Car, par la trinité, l'homme comprend qu'en Dieu il y a un générateur charitable, juste et infini en charité et justice, et cette infinité de charité et de justice est infinie bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et perfection. Ainsi la charité et la justice créées peuvent être plus grandes grâce à l'influence de la charité et de la justice incréées que si elles étaient privées de la charité et de la justice de Dieu générateur, du Fils et de l'Esprit saint. Comme, selon les conditions des arbres, il s'ensuit que la charité et la justice créées peuvent être plus grandes dans l'homme, si Dieu est en trinité, ainsi la trinité est manifestée.

 

15. Prudence et force

 

– Grâce à la trinité et à l'unité de Dieu on comprend plus fortement que grâce à l'unité seule. S'il y a en Dieu trinité et unité, l'entendement humain peut plus savoir sur Dieu que s'il n'y a pas de trinité en Dieu. Ainsi l'homme peut savoir plus de choses sur l'herbe que sur la pierre, et plus sur l'animal que sur l'herbe, et plus sur l'homme que sur l'animal. Et si la trinité est en Dieu, l'entendement humain peut en ignorer plus de choses que si la trinité n'y était pas, comme il peut ignorer plus de choses sur l'herbe que sur la pierre, sur l'animal que sur l'herbe, et sur l'homme que sur l'animal; en effet, plus il y a de choses dans une chose, plus l'entendement peut en ignorer. S'il en est ainsi, et parce que la plus grande compréhension et la plus grande ignorance de Dieu s'accordent avec les conditions du premier arbre et du quatrième arbre et s'accordent donc avec l'être pour démontrer que l'entendement peut s'ennoblir dans sa compréhension de grandes choses de Dieu et que ces choses sont très nobles, dans la mesure où l'entendement ne comprend pas toute leur noblesse, ainsi est signifiée la trinité; car l'entendement peut s'ennoblir et s'élever par son savoir, tout en étant limité par son ignorance. Parce que ces deux conditions s'accordent, selon la noblesse de Dieu et la noblesse de l'entendement qui est dans la créature, afin que ce dernier connaisse la grande noblesse des fleurs du premier arbre, ainsi il est démontré que la trinité est en Dieu.

 

Plus fortement l'entendement humain s'efforce de savoir ce qui est en Dieu, mieux il s'accorde avec la force et plus il multiplie quantitativement sa prudence. Plus l'entendement est limité et ne peut comprendre toute la noblesse de Dieu, plus il invite la foi à croire ce qu'il n'est pas capable de comprendre et plus il fortifie la foi et se mortifie lui-même. Il s'ensuit un plus grand accord entre la prudence et la force. Et parce que ce plus grand accord se réalise grâce à la divine trinité et ne pourrait pas avoir lieu sans elle, ainsi est signifiée et démontrée la trinité en cet accord majeur qui s'accorde avec les conditions de cet arbre.

 

16. Charité et envie

 

Le chrétien dit au gentil: – Charité et envie sont contraires. Par la charité l'homme s'accorde avec la largesse et avec la loyauté, et par l'envie il s'accorde avec la cupidité et la tromperie. Si l'homme est charitable envers Dieu, il s'oppose plus à l'envie qu'en étant charitable envers son prochain. La raison en est qu'en Dieu il y a une plus grande largesse et une plus grande charité que dans la créature. Et si l'homme est envieux du bien et de l'honneur de Dieu, son envie est plus opposée à la charité que s'il est envieux du bien et de l'honneur de son prochain. Car le bien et l'honneur qui conviennent à Dieu sont plus grands que le bien et l'honneur de la créature.

 

Ce qui est dit ci-dessus signifie que la trinité est en Dieu, car la fleur ci-dessus le prouve. Si en Dieu il y a une charité qui engendre d'elle-même une charité égale à elle-même et si de la charité qui engendre et de la charité engendrée sort par leur volonté une charité égale à celle qui engendre et à celle qui est engendrée, l'envie se différencie plus de la charité de Dieu qu'elle ne le ferait, s'il n'y avait pas de charité en Dieu, comme il est dit plus haut. Et parce qu'il est avéré que l'envie est plus différente de Dieu, selon les conditions du premier arbre et du cinquième arbre, ainsi la trinité est prouvable par la plus grande contrariété qui existe entre la nature divine et l'envie et le péché.

 

17. Force et colère

 

– L'homme est un sujet où la force et la colère s'opposent. Quand la colère vainc la force dans le cœur humain, alors la force est vaincue par la lâcheté et le manque de courage. Et quand la force vainc la colère, alors la colère est vaincue par la perfection et par la noblesse de cœur. Plus la force vainc et maîtrise la plus grande colère, plus elle est grande en vertu; et plus la colère vainc la plus grande force, plus la colère est grande en vice et en péché.

 

Il est certain que le semblable se renforce par le semblable, contre son contraire et son dissemblable. Si Dieu est en trinité et en unité, plus semblable à Dieu est l'homme qui est en trinité et en unité, plus semblable à Dieu est l'homme qui est un en trinité, c'est-à-dire âme et corps et la conjonction des deux, trois qui constituent un homme, ce qui n'est pas si Dieu est un sans trinité de personnes. Comme l'homme est obligé d'aimer Dieu plus que tout et comme à l'homme ressemblent beaucoup de créatures en unité et en trinité, l'homme serait plus obligé d'aimer davantage son dissemblable que son semblable. Et puisque, pour aimer son semblable, l'homme s'oppose plus à son dissemblable, c'est-à-dire à la colère, qui ne s'accorde pas avec l'homme, ainsi l'homme, en aimant Dieu qui lui est semblable en unité et en trinité, peut être plus fortement contraire à la colère qu'il ne le serait si, aimant son dissemblable, il combattait contre la colère, car il n'y a rien qui soit plus opposé à la colère que Dieu. Comme il en est ainsi, la trinité en Dieu est prouvée par la ressemblance majeure que l'homme doit avoir avec ce qu'il doit le plus aimer; et elle est prouvée aussi par le fait que plus l'homme est semblable à Dieu, plus il est fort contre la colère. Et parce qu'il est vrai que la force peut être plus forte contre la colère, selon les conditions de cet arbre, ainsi la trinité, selon ces mêmes conditions, est prouvée.

 

18. Espérance et mélancolie

 

– Il est certain qu'à la mélancolie l'espérance est plus contraire que moins; car l'homme néglige plus de désirer les choses les moins nobles que les choses les plus nobles. Si en Dieu il y a infinie bonté, grandeur, éternité, et cœtera, qui engendre une infinie bonté, grandeur, éternité,et cœtera, et que de ces deux est issu un autre qui est infini en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, et que tous les trois ensemble sont une essence infinie en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, si l'âme de l'homme juste désire savoir en Dieu ces choses et a l'espérance de leur gloire, elle a une plus grande espérance de savoir ces choses grandes et merveilleuses en Dieu que de ne pas désirer les savoir. Et plus grande peut être l'espérance de savoir de grandes choses, plus grande peut être son opposition à la mélancolie. Et parce qu'il est établi selon les conditions des arbres que l'espérance et la mélancolie sont les plus contraires qui soient, ainsi la trinité que nous t'expliquons s'accorde avec cette affirmation et ne s'accorde pas avec sa négation. Car, si elle s'accordait avec la négation et ne s'accordait pas avec l'affirmation, il s'ensuivrait que l'on affirmerait que l'espérance et la mélancolie sont les moins contraires et que l'on nierait qu'elles sont les plus contraires. Ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Si c'était possible, il s'ensuivrait que l'espérance et la mélancolie seraient ensemble une même chose, vertu et vice, ce qui est impossible et contradictoire.

 

Quand le chrétien eut prouvé par les cinq arbres ci-dessus que la trinité est en Dieu, il dit ces paroles: – Béni soit Dieu, par la vertu duquel nous avons connaissance de sa glorieuse trinité, grâce à ce que signifient les fleurs et les conditions des arbres! Donc, si toi, gentil, tu ne te trouves pas satisfait des preuves que je t'ai données de la sainte trinité de notre seigneur Dieu, je cueillerai davantage de fleurs des arbres, afin que ton entendement puisse recevoir la lumière divine, par laquelle il s'élèvera à la connaissance de la sainte trinité de Dieu.

 

Le gentil répondit: – Je ne veux pas que tu cueilles davantage de fleurs pour prouver la trinité. Mais je te prie de me dire en quelle manière les trois personnes divines peuvent être une seule essence divine qui ne soit pas composée de trois personnes.

Le chrétien dit au gentil: – Il ne peut y avoir composition que de choses finies et limitées. Donc, de choses infinies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, il ne peut y avoir composition. Et si les choses infinies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, n'étaient pas simples, les choses que nous appelons finies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, seraient finies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, Or, comme elles sont infinies, en raison de leur infinité et de leur infini pouvoir, elles peuvent être ensemble une simple essence divine, sans aucune composition.

 

Le gentil dit au chrétien: – Dis-moi, pourquoi la trinité divine est-elle paternité, filiation et procession, et n'est-elle pas autre chose que Père, Fils et Saint Esprit?

 

Le chrétien répondit: – Selon les conditions du premier arbre, la plus grande dignité de l'homme consiste à connaître Dieu; or, s'il convient que la trinité soit en Dieu, comme nous l'avons déjà prouvé, il convient que nous connaissions la trinité en les vertus et les propriétés qui la signifient et la démontrent à notre entendement selon la plus grande dignité. Or, comme le générateur et l'engendré, et l'aimé et le donné, c'est-à-dire ce qui découle d'autrui, sont par nature plus proche l'un de l'autre que de ce où il n'y aurait ni génération ni production, il faut qu'il en soit ainsi dans l'unicité et la trinité de Dieu, parce qu'une personne divine est plus proche de l'autre en vertu et en nature, et en bonté, grandeur, et cœtera, puisqu'elle est une essence bonne, grande, éternelle, puissante, et cœtera. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la perfection serait contraire à la bonté, grandeur, et cœtera, ce qui est impossible. Cette impossibilité signifie que la trinité qui est en Dieu est nécessairement constituée du Père, du Fils et du Saint Esprit.

 

Le gentil dit: – Selon le cours de la nature, le père est antérieur au fils. C'est pourquoi, si en Dieu il y a Père et Fils, il faut que le Père soit avant le Fils.

 

Le chrétien répondit: – Il y a une très grande différence entre la nature créée et la nature incréée, et cela parce que l'éternité et la perfection conviennent à la nature incréée et non à la nature créée. Aussi la génération et la procession qui sont en Dieu sont-elles différentes de la génération et de la procession qui sont dans les créatures. Donc, de même qu'une pierre, étant pierre, ne peut être homme, de même le Fils de Dieu et le Saint Esprit, ayant perfection et éternité, ne peuvent avoir commencement ni fin. Car, s'il en était autrement, ils n'auraient ni perfection ni éternité, qui sont sans commencement ni fin. En revanche, comme tu as commencement et fin, étant d'une nature autre que celle du souverain bien, tu es venu après ton père et avant ton fils.

 

– Dis-moi, chrétien, dit le gentil, la manière selon laquelle le Père a engendré le Fils. Le chrétien répondit: – Considère, gentil, comment une herbe provient d'une autre, et considère comment un homme en engendre un autre. Ainsi, de même que tu te représentes la différence entre la génération des herbes et des plantes et celle des êtres animés, de même tu peux considérer la différence entre la génération du Fils de Dieu par le Père et celle des créatures. Cela s'explique parce que la génération divine est plus haute et plus noble que celle des créatures. Aussi, de même qu'en considérant la génération des créatures tu peux te représenter l'opération et les propriétés des créatures, de même en considérant la génération du Fils de Dieu par le Père tu dois considérer les fleurs du premier arbre, par lesquelles la génération est signifiée. Car, le Père divin qui s'aime et se comprend lui-même en sa bonté, grandeur, éternité, et cœtera, engendre un Fils semblable à lui-même en bonté, grandeur, éternité, et cœtera ; et comprenant et aimant le Père, égal à lui-même en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, est engendré le Fils qui est égal au Père en bonté, grandeur, éternité, et cœtera. Et si le Père n'avait pas un tel entendement, un tel désir et une telle volonté, il serait moindre que les fleurs du premier arbre; or, par ces fleurs, le Père a le savoir, le vouloir et le pouvoir déjà mentionnés d'engendrer le Fils.

 

Le gentil demanda au chrétien par quelle manière le Saint Esprit procède du Père et du Fils. Le chrétien répondit en disant: – Selon la solution de la question précédente, il peut être répondu à cette question. Car les fleurs du premier arbre signifient la manière, et elles signifient que cette manière est aussi diverse que la génération des créatures. Car, selon que la perfection divine s'accorde à la bonté, grandeur, éternité, et cœtera, le Père se comprenant et s'aimant lui-même et le Fils qu'il a engendré, et le Fils comprenant et aimant le Père et lui-même, il convient que des deux procède une autre personne qui leur soit égale en bonté, grandeur, éternité,et cœtera, et c'est elle le Saint Esprit sur lequel tu m'interroges. Et si de l'entendement et de l'amour du Père et du Fils, et de leur bonté, grandeur, éternité, pouvoir et perfection ne procédait pas une autre personne égale au Père et au Fils en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, l'entendement et la volonté du Père et du Fils seraient en défaut, ce qui est impossible.

 

Le gentil dit: – Pourquoi le Saint Esprit ne procède-t-il pas seulement d'une personne, mais de deux à la fois? Le chrétien répondit: – Comme le Père et le Fils ont la même dignité, le Saint Esprit serait moins digne s'il ne procédait pas des deux personnes; aussi, afin que les fleurs de l'arbre s'accordent avec le Saint Esprit, il convient que le Saint Esprit procède du Père et du Fils.

 

Le gentil dit: – Pourquoi du Saint Esprit ne procède pas une autre personne qui lui serait égale en bonté, grandeur,et cœtera ? Le chrétien répondit: – De même que tu te sens achevé en tant qu'être humain et que rien ne manque à ton être d'homme, de même, et bien mieux encore de façon incomparable, le Père comprend en lui-même, dans le Fils et dans le Saint Esprit, une si grande perfection de bonté et de grandeur qu'il ne désire ni être père d'un autre fils ni qu'un autre saint esprit procède de lui; s'il en était autrement, il désirerait une superfluité. Cette même perfection, le Fils et le Saint Esprit l'ont aussi. C'est pourquoi elle se conserve dans les fleurs de l'arbre et dans chacune des personnes de la trinité. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait aucune perfection de bonté, de grandeur, et cœtera, ni dans les personnes ni dans les fleurs. C'est pourquoi il convient qu'il n'y ait pas dans la divine essence plus d'une paternité, d'une filiation et d'une personne du Saint Esprit.

 

Le gentil dit: – Je te demande de me dire si le Père, aimant et comprenant le Fils, engendre le Saint Esprit; si le Saint Esprit procède du Fils, celui-ci aimant et comprenant le Père; si le Père engendre le Fils, en comprenant et en aimant le Saint Esprit. Le chrétien répondit: – Le Fils en totalité est engendré par le Père en totalité, et le Saint Esprit en totalité procède du Père en totalité et du Fils en totalité. S'il n'en était pas ainsi, la totalité susdite ne s'accorderait pas avec les fleurs des arbres, et la perfection leur serait contraire, ce qui est impossible. Cette impossibilité démontre, suivant la condition des fleurs, que la totalité est telle que tu la demandes.

 

– Dis-moi, chrétien, pourquoi y a-t-il en Dieu une trinité de personnes? Sans trinité n'y aurait-il pas perfection de Dieu? Deux personnes ne suffiraient-elles pas pour tout ce à quoi suffisent trois personnes? Le chrétien répondit: – Il est manifeste que la trinité doit être en Dieu, comme nous l'avons déjà prouvé par les fleurs des arbres; et disons encore que l'être des créatures s'accorde mieux aux nombres un et trois qu'avec un autre nombre, car toute créature est une substance en trois individus dont elle est composée. Ainsi un corps ne pourrait être un, sans être long, large et profond; de même la longueur, la largeur et la profondeur ne pourraient être ensemble sans qu'il y ait un corps. Et puisque les nombres un et trois réalisent le meilleur accord possible dans les créatures, il convient que cet accord soit en Dieu, dont l'être est plus parfait que celui des créatures. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'être et le nombre s'accorderaient mieux en la créature qu'en Dieu, ce qui est impossible. Cette impossibilité signifie que Dieu doit être une seule essence en trois personnes, ni plus ni moins. S'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas concordance entre les fleurs du premier arbre, et les conditions de cet arbre ne pourraient pas être respectées.

Le gentil demanda si une personne pouvait être en Dieu plus noble qu'une autre, si en Dieu une personne pouvait être inférieure à une autre et si chaque personne en Dieu était par elle-même. Le chrétien répondit: – Si une personne était plus noble qu'une autre, l'imperfection serait plus noble en elle; et si en Dieu une personne pouvait être inférieure à une autre, l'unicité de Dieu pourrait être sans trinité, et nous avons déjà prouvé que la trinité doit être en Dieu. Si chaque personne n'était pas en Dieu tout en étant par elle-même, il n'y aurait pas de perfection en bonté, grandeur, et cœtera ; donc chacune est en Dieu tout en étant par elle-même.

 

Le gentil demanda au chrétien si les sages qui étaient avec lui comprenaient ce qu'il croyait être en Dieu la trinité. Et le chrétien répondit en disant: – Les juifs et les sarrasins ne comprennent pas la trinité à laquelle nous croyons et croient que nous croyons en une autre trinité à laquelle nous ne croyons pas et qui n'est pas en Dieu. C'est pourquoi nous ne sommes pas en accord avec eux, ni eux avec nous. Mais s'ils comprenaient la trinité que nous croyons être en Dieu, la force du raisonnement et la concordance des fleurs du premier arbre et les conditions de celui-ci les amèneraient à concevoir la vérité de la sainte trinité de notre seigneur Dieu.

 

 

Du cinquième article. De la création

 

Le chrétien regarda les cinq arbres et voulut cueillir des fleurs pour prouver la création au gentil. Mais le gentil dit qu'il était inutile de lui prouver la création du monde, car le juif l'avait assez prouvée. Aussi le chrétien abandonna-t-il l'idée de prouver cet article, et il cueillit des fleurs pour prouver l'article suivant, celui de la re-création.

Du sixième article. De la recréation

 

1. Bonté et charité

 

Le chrétien dit au gentil: – Dans le non-être, il n'y a nul bien, car s'il y en avait, il s'ensuivrait que ce ne serait rien. Or, si Dieu fait quelque bien à partir du non-être, la grande bonté de Dieu est vue comme étant plus grande en œuvrant ainsi qu'en faisant d'un bien un autre bien. Mais si Dieu unissait à lui-même quelque bien qui fût issu d'un autre bien et faisait en sorte que ce bien fût une seule personne avec lui-même, il s'ensuivrait que dans le bien qui lui serait identique et dans celui d'où ce bien serait issu résiderait un bien plus grand que le bien créé à partir du non-être. Cela tient à la noblesse du bien divin, du bien qui s'unit à Dieu et du bien d'où est issu ce bien uni au bien divin. Car le bien qui est créé à partir du non-être est uniquement un en tant que création, alors que le bien de Dieu et le bien uni au bien divin, c'est-à-dire l'humanité de Jésus Christ, et le bien d'où est issue l'humanité de Jésus Christ, à savoir Notre Dame sainte Marie, sont trois biens; et c'est pourquoi le bien qui est en cette œuvre est plus grand que ne le serait le bien créé à partir du non-être. S'il n'en était pas ainsi, la bonté, la grandeur, l'éternité et les autres fleurs de Dieu seraient contre la perfection et la supériorité, ce qui est impossible, car, si c'était possible, l'infériorité et l'imperfection s'accorderaient avec les fleurs du premier arbre, ce qui est impossible.

 

Tu as compris, gentil, que, d'après les conditions du premier arbre, la plus grande noblesse que l'homme puisse penser et comprendre consiste à connaître Dieu; car autrement les fleurs de l'arbre, la pensée et l'entendement humain ne s'accorderaient pas. Or, connaître que Dieu est créateur de tout ce qui est, c'est connaître la grande bonté de Dieu; et dire et penser et connaître que Dieu veut être une seule et même chose avec quelque bien créé, c'est mieux connaître et aimer le bien de Dieu et le bien uni à lui; et ainsi est mieux signifiée la grande bonté de Dieu en infinie grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera. Et parce qu'on peut affirmer, d'après les conditions de l'arbre, ce par quoi la grande bonté de Dieu se manifeste le mieux, on peut affirmer la re-création qui a été faite avec le bien que Dieu a en lui-même et avec le bien qu'il a uni à lui-même; ce bien, il le prend à un autre bien créé, c'est-à-dire Notre Dame sainte Marie.

 

Dans le rien il n'y a ni faute ni péché. Car, s'il y en avait, le rien serait quelque chose. Donc, enlever la faute et le péché de quelque bien est une plus grande chose que créer une chose à partir de rien, puisqu'il est vrai que la faute et le péché sont opposés au bien et au mérite. S'il convient que Dieu connaisse la création, ce qui n'est pas faire un aussi grand bien qu'enlever la faute et le péché d'un bien, combien plus il convient que Dieu connaisse qu'il a re-créé du bien là où étaient la faute et le péché! Et puisque le bien est plus grand dans la re-création que dans la création, ainsi il convient qu'il ait un plus grand bien à re-créer qu'à créer le bien à partir de rien. Ce plus grand bien est l'union du bien créé avec le bien incréé, de sorte que le bien créé, corrompu par la faute et le péché, est re-créé et élevé par l'union avec le bien incréé. Comme une plus grande et meilleure œuvre signifie et démontre mieux la grande bonté de notre seigneur Dieu que l'œuvre moindre, ainsi pour cette démonstration majeure de la grande bonté de Dieu la re-création est représentée à l'entendement humain qui en a alors connaissance; cette re-création est l'union du vertueux fils de notre dame sainte Marie, vierge glorieuse, bénie soit-elle!, avec le Fils de Dieu. Par cette union et par la passion de l'humaine nature de Jésus Christ, le monde a été recréé du péché originel dû à notre premier père, c'est-à-dire Adam, qui désobéit à Dieu et nous valut à tous d'être mortels, d'avoir faim et soif, chaud et froid, ignorance, et beaucoup d'autres défauts, que nous n'aurions pas eus si Adam n'avait pas péché. Et si le Fils de Dieu ne s'était pas incarné et n'était pas mort comme un homme, nous serions tous perdurablement dans le feu de l'enfer. Mais par la sainteté de l'union du Fils de Dieu et de la nature humaine de Jésus Christ, qui sont seulement une personne, et par la sainteté du sang précieux que Jésus Christ a répandu sur la croix pour re-créer le monde, nous sommes délivrés, nous tous qui croyons en la re-création, du pouvoir du diable et nous sommes appelés à la gloire qui n'a pas de fin.

 

2. Pouvoir et charité

 

Le chrétien dit au gentil: – Il est certain que Dieu a créé les créatures et leurs propriétés pour signifier son grand pouvoir et sa grande charité. Ainsi il a donné au feu la propriété de s'étendre à l'infini en brûlant du bois, à condition que lui soit donnée une quantité infinie de bois dans un lieu infini qui s'accorde avec le feu, si le lieu où nous sommes le permet. Mais parce que le feu n'a pas une matière infinie, il ne brûle pas indéfiniment. Or, si un corps comme le feu, qui est une créature finie et limitée, a ce pouvoir et cette propriété et s'il ne les a pas de lui-même mais de Dieu qui les lui a donnés, combien plus Dieu a le pouvoir de faire exister dans la créature un bien infini, à condition que la créature puisse le recevoir! S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la volonté de Dieu et son pouvoir seraient contraires et que Dieu aurait donné un plus grand pouvoir au feu qu'à lui-même, ce qui est impossible. Si Dieu a créé une créature et fait que cette créature est meilleure que toutes les autres et a un plus grand pouvoir, savoir et vouloir que toutes les autres créatures, à plus forte raison il créerait une créature infinie en pouvoir, sagesse et charité, si la créature pouvait recevoir ces qualités, ce qui ne serait pas le cas si Dieu ne faisait pas une telle créature. Et parce que le pouvoir et la charité de Dieu sont beaucoup mieux démontrés lorsqu'il accomplit un bien infini dans la créature, à condition que la créature puisse le recevoir, pour cette raison Dieu a fait une créature plus noble et plus vertueuse que toutes les autres créatures. Et parce que cette créature peut être meilleure que toutes les autres créatures, elle ne fait qu'un avec la nature de Dieu et elle est plus proche d'être infinie en vertu, si elle en était capable, que si elle n'était pas jointe ni unie au pouvoir et à la charité de Dieu. Et afin que Dieu manifeste le mieux son pouvoir et sa charité, il est clair par cette affirmation qui s'accorde avec l'être contre son contraire, la négation, que la re-création que nous cherchons à prouver est démontrée.

 

Si le pouvoir créé et la charité créée sont dans l'homme créé qui est une personne avec la personne incréée, il y a un plus grand accord de pouvoir et d'amour entre l'être incréé et l'être créé que si la personne incréée et la personne créée n'étaient pas une seule personne. Et parce qu'il est établi que les vertus incréées et les vertus créées s'accordent le mieux et qu'il est impossible qu'elles s'opposent, ainsi l'union de la personne créée et de la personne incréée est manifestée; ainsi est démontrée et représentée la re-création.

 

3. Perfection et gourmandise

 

– Recréer est une plus grande chose que créer. Car Dieu créa Adam, mais Adam tomba dans le péché de gourmandise en mangeant du fruit et il tomba dans le péché d'orgueil en désobéissant à Dieu. L'humanité de Jésus Christ ne put tomber dans aucun péché. Or, l'œuvre où ne peut se produire aucun péché est plus noble et plus parfaite que celle où il peut s'en produire; et plus l'œuvre est parfaite, plus elle est contraire à la faute et au péché. Comme il en est donc ainsi et comme l'homme qui est uni à Dieu peut être plus contraire à la gourmandise et à l'orgueil que celui qui n'est pas uni à Dieu, ainsi l'homme qui est plus contraire au péché est d'autant plus parfait. Et plus grande est sa perfection, mieux est signifiée en elle la perfection de Dieu. Pour que la perfection de Dieu soit démontrable, il convient qu'il en soit ainsi; ainsi la re-création est démontrable en cette plus grande manifestation de Dieu.

 

La perfection de Dieu s'accorde mieux à pardonner qu'à créer. Car il est plus grand de pardonner une faute que de créer, puisqu'il est évident que le rien n'est pas contraire à Dieu mais que la faute lui est contraire. Si le péché d'Adam est général, la faute est plus grande que s'il est particulier. Plus le péché provoque une grande blessure, plus la miséricorde qui pardonne et guérit un péché général manifeste une plus grande perfection.

 

Si le péché n'était pas général, la perfection de Dieu s'accorderait avec la bonté, grandeur, pouvoir, et cœtera, qui créent le bien général, et elle ne s'accorderait pas avec la miséricorde qui pardonne une faute générale. Parce que la perfection de Dieu et la miséricorde constituent une seule et même chose, puisqu'il est vrai que tout ce qui est en Dieu est une seule et même chose, ainsi il est signifié qu'il y a dans le genre humain une faute générale. Ce qui montre que l'œuvre de miséricorde guérit une blessure générale et ce qui prouve la re-création.

 

4. Foi et espérance

 

– La foi est la vertu par laquelle l'homme croit en Dieu et en la gloire du paradis. Et l'espérance est la vertu par laquelle l'homme a confiance en la miséricorde de Dieu et en sa justice. Or, de même que toi, gentil, tu vois avec les yeux de ton corps les choses corporelles, avec la foi et l'espérance qui sont les yeux spirituels l'homme voit spirituellement les œuvres de Dieu. Et plus grandes sont la foi et l'espérance, mieux l'homme voit les œuvres de Dieu. Si Dieu a voulu être homme et a souffert la mort pour l'homme et pour re-créer l'homme, la foi et l'espérance en sont plus grandes que si Dieu n'avait pas été homme et n'était pas mort pour l'homme. Car, plus Dieu agit au bénéfice de l'homme, plus grandes sont la foi et l'espérance de l'homme contre l'incroyance et la désespérance qui sont des vices, des fautes et des péchés. Et parce qu'une plus grande foi et une plus grande espérance s'accordent mieux avec l'être qu'une foi et une espérance moindres, ainsi, selon les conditions des arbres, ce qui est la cause d'une plus grande foi et d'une plus grande espérance s'accorde avec l'être; ainsi est prouvée la re-création sur laquelle tu me questionnes.

5. Justice et colère

 

– Tout le plus grand don que Dieu puisse faire à la créature et le plus grand don que la créature puisse recevoir, c'est de faire une seule chose avec Dieu lui-même et de vouloir, par cette re-création et cette exaltation, souffrir la plus grande passion et la plus grande mort que puisse souffrir une créature. Si Dieu est homme pour re-créer le monde et si cet homme est mort pour la justice afin de réconcilier le lignage humain avec la colère de Dieu que l'homme a méritée par le péché du premier père, la justice en est plus grande et la colère moins forte. Et parce que la plus grande justice et l'être s'accordent et que la moins forte colère s'accorde mieux avec l'être que la plus forte colère, ainsi, en cette supériorité et cette infériorité susdites, la re-création est signifiée, selon les conditions des arbres. La justice est plus grande quand c'est un roi qui es

 

Commence le premier livre

qui est sur Dieu et la résurrection.

 

 

 

[Les trois sages parlent alors. Ils prouvent, de façon très cohérente, l'existence de Dieu par des raisons d'ordre philosophique, théologique et éthique. Leur discours ne s'éloigne pas de la méthode recommandée par Dame Intelligence. Ils s'accordent sur leur monothéisme commun. Le gentil est philosophe; les trois sages, eux-mêmes philosophes, doivent donc fonder leur démonstration sur des idées communes à eux qui connaissent Dieu et au gentil qui l'ignore. Il suffit qu'il y ait entente sur une idée. Cette idée, c'est l'argument ontologique, propre à saint Anselme de la fin du xie siècle, selon lequel Dieu est le bien suréminent, tel que rien de plus grand ne se puisse penser. Les sages posent en effet la nécessité de l'existence réelle de l'être par excellence, à la suite de Dame Intelligence qui a énoncé en des termes anselmiens les conditions du premier arbre: or, l'agencement de l'arbre des vertus incréées, coessentielles de Dieu, ne conditionne-t-il pas précisément les autres arbres? Les trois sages montrent que l'être par excellence ne saurait exister sans posséder coessentiellement les vertus du premier arbre considérées, elles aussi, absolument. L'âme, dont ils prouvent ensuite l'immortalité, tend à réaliser au plus haut degré de perfection possible les vertus dont elle a l'idée. Parmi les fleurs du premier arbre, l'amour est l'amour du propre être, étant et devenant; c'est le penchant opposé à la tendance au néant, héritage nécessaire de toute créature finie, selon Lulle, qui angoisse le gentil.]

 

 

Du premier arbre

 

 

1. Bonté et grandeur

 

Le sage dit: – C'est une évidence pour l'entendement humain que le bien et la grandeur s'accordent avec l'être, car plus le bien est grand, mieux il s'accorde avec l'essence ou la vertu, ou avec les deux. Le mal et la petitesse, contraires au bien et à la grandeur, s'accordent avec le non-être, car plus le mal est grand, plus il s'accorde avec le plus petit être. S'il n'en était pas ainsi et si le contraire était vrai, chacun préfèrerait naturellement le non-être à l'être et le mal au bien, et au plus grand bien chacun préfèrerait le moindre, et le moins grand être au plus grand être, ce qui n'est pas vrai, comme la raison le démontre à l'entendement humain et comme la vue corporelle le manifeste dans les choses visibles1.

– Seigneur, dit le sage au gentil, vous constatez que tout le bien qui est dans les plantes, dans les choses vivantes et dans tous les autres objets de ce monde est limité et fini. Si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait qu'aucun bien ne s'accorderait avec l'être infini et que tout le bien existant s'accorderait avec l'être fini et limité; et l'être infini et le non-être s'accorderaient. Or le bien fini s'accorde avec le non-être et le bien infini s'accorde avec le plus grand être, et ceci est vrai parce que l'infinitude et la grandeur s'accordent: ainsi il est signifié et démontré que si le bien fini, qui est moindre et qui s'accorde avec le non-être, est en l'être, l'existence d'un être infini, qui est en l'être, est beaucoup plus nécessaire, de façon incomparable. Et ce bien, bel ami, est notre Seigneur Dieu, qui est souverain bien et tous les biens, sans l'être duquel s'ensuivraient toutes les contradictions susdites.

 

2. Grandeur et éternité

 

– Si l'éternité n'était rien, nécessairement il conviendrait que tout ce qui existe ait un commencement; et si tout ce qui existe avait un commencement, il s'ensuivrait que le commencement serait commencement de lui-même; et ainsi, bel ami, dit le sage au gentil, vous voyez que la raison n'accepte pas cela, car il faut que tout ce qui a un commencement prenne son commencement d'une chose qui n'a ni commencement ni fin, qui est le Dieu de gloire, que nous vous désignons par ces paroles: Vous voyez que le ciel est mobile et entoure la terre, jour et nuit; or, il faut que tout ce qui est mobile soit limité et fini quantitativement; et ainsi vous voyez que la quantité de ce monde est finie. Or, comme l'éternité ne s'accorde ni avec un commencement ni avec une fin, car, si elle avait commencement et fin, elle ne pourrait être éternité, pour cette raison il est démontré que l'éternité s'accorde beaucoup mieux avec la grandeur infinie qu'avec le monde qui est fini et limité en quantité. Et ainsi, comme la quantité du monde s'accorde avec la limitation, elle s'accorde avec le commencement; et elle s'accorderait avec la fin, c'est-à-dire avec le non-être, si elle n'était pas soutenue par la grandeur éternelle et infinie qui lui a donné son commencement. Or, comme il en est ainsi, donc il est démontré que l'éternité, qui s'accorde mieux avec la grandeur infinie qu'avec la grandeur finie, est le Dieu que nous recherchons.

 

3. Eternité et pouvoir

 

– Il est certain que l'éternité et le pouvoir s'accordent avec l'être, car, si ce qui est éternel n'avait pas le pouvoir d'être éternel, il s'ensuivrait que par défaut de pouvoir il ne serait pas éternel. Et si l'éternité n'avait pas par son propre pouvoir l'éternité de l'être et si elle n'était pas soutenue en son être par un pouvoir éternel, il s'ensuivrait qu'un plus grand pouvoir serait dans les choses qui ont un commencement que dans ce qui est éternel, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est prouvé l'être de Dieu, qui est éternel par son propre pouvoir d'où sortent influence et grâce pour les âmes des hommes et pour les anges d'une durée éternelle.

Le gentil répondit en disant qu'il était possible que le monde fût éternel et qu'il eût de lui-même pouvoir d'être éternel. Mais le sage détruisit son raisonnement en lui disant que, de même que le monde par défaut de pouvoir manquait d'avoir la quantité infinie, de même par défaut de pouvoir il était évident que sa quantité était terminée et finie, à la différence de l'éternité qui n'a ni fin ni commencement.

 

4. Pouvoir et sagesse

Il est vrai que pouvoir et sagesse s'accordent avec l'être; car, sans pouvoir, la sagesse n'aurait pas le pouvoir d'être. Or, ainsi que le pouvoir et la sagesse s'accordent avec l'être, leurs contraires, c'est-à-dire le défaut de pouvoir et l'ignorance, s'accordent avec le non-être. Car, s'ils s'accordaient avec l'être, il s'ensuivrait que le pouvoir et la sagesse s'accorderaient avec le non-être. Et s'il en était ainsi, naturellement les choses qui ont pouvoir et sagesse désireraient avoir défaut de pouvoir et ignorance, afin d'avoir l'être; et cela n'est pas vrai. Donc, si le défaut de pouvoir et l'ignorance sont dans l'être, ils ne sauraient s'accorder avec le non-être; combien davantage il convient que le pouvoir et la sagesse aient l'être en une chose où il n'y a ni défaut de pouvoir ni ignorance. Cette chose est Dieu, car en toutes les autres choses il y a défaut de pouvoir parfait et de parfaite sagesse.

 

5. Sagesse et amour

 

– Sagesse et amour s'accordent avec l'être, car, plus la sagesse sait dans l'être, plus l'amour peut aimer cet être. D'une autre manière, la sagesse et l'amour sont en désaccord avec l'être, lorsque la sagesse sait l'être que l'amour n'aime pas et lorsque la sagesse sait telle chose que l'amour ne voudrait pas qu'elle sût et lorsque la sagesse sait que telle chose qui est digne d'être aimée n'est pas aimée par l'amour et lorsque la sagesse sait que telle chose qui est indigne d'être aimée est aimée par l'amour.

D'une autre manière, la sagesse et l'amour ne s'accordent pas dans l'être, car, ce que la sagesse ne peut savoir, l'amour peut l'aimer par la lumière de la foi; et la sagesse saura par une volonté mesurée telle chose qu'elle ne peut savoir par une trop grande ferveur ni par une trop petite volonté. Or, comme la sagesse et l'amour s'accordent avec l'être et se contrarient dans l'être, une telle sagesse et un tel amour doivent être dans l'être humain. Combien plus il convient qu'ils aient l'être dans une chose en laquelle ils s'accordent et ne s'opposent pas! Cette chose est Dieu. Et si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait que la sagesse et l'amour ne s'accorderaient pas mieux avec l'être dans lequel ils ne peuvent s'opposer, qu'avec l'être dans lequel ils peuvent s'opposer. Et comme cela est impossible, cette impossibilité prouve que Dieu est.

 

6. Amour et perfection

 

– L'amour et la perfection s'accordent avec l'être. L'être et la perfection s'accordent; le non-être et le défaut s'accordent. Si le non-être et le défaut s'accordent avec l'être et l'accomplissement chez l'homme et les autres créatures de ce monde, combien plus encore, de façon incomparable, faut-il que l'être et la perfection s'accordent en ce qui échappe au non-être et au défaut! S'il n'en était pas ainsi, l'être et la perfection ne pourraient s'accorder en rien sans leurs contraires, à savoir le non-être et le défaut. Or cela est impossible; et cette impossibilité démontre à l'entendement humain que Dieu est celui en qui le non-être et le défaut ne sont pas et en qui sont l'être et la perfection. Chez l'homme et chez toutes les autres choses il y a du non-être, car il y eut un temps où elles ne furent point, et il y a en elles des défaillances, car leur achèvement n'est pas total. Mais il y a en elles une certaine perfection, parce qu'elles sont dans l'être et, par rapport au non-être, leur être est perfection.

 

Si l'amour et la perfection ne pouvaient s'accorder chez aucun être sans le non-être et le défaut, il appartiendrait à la nature de l'amour d'aimer autant le défaut que la perfection, car sans défaut il ne pourrait avoir ni l'être ni la perfection. Et cela n'est pas vrai. Il vous est donc ainsi signifié que Dieu est, en qui l'amour, l'être et la perfection s'accordent avec l'être, sans non-être et sans défaut. Et si l'amour et la perfection s'accordent en l'être affecté de quelque privation, c'est-à-dire de non-être et de défaut, c'est par l'influence, c'est-à-dire par l'abondance, de Dieu qui s'accorde avec l'être et la perfection, sans non-être et sans défaut.

Par les six fleurs susdites nous avons prouvé et signifié l'être de Dieu, et, en prouvant l'être de Dieu, nous avons prouvé qu'en lui sont les fleurs susdites, sans lesquelles Dieu ne pourrait avoir l'être. Parce qu'il est Dieu, il s'ensuit par nécessité que les fleurs sont ses vertus. Ainsi, de même que nous avons prouvé l'être de Dieu par les fleurs susdites, également nous pourrions prouver cela par les autres fleurs de l'arbre. Mais, comme nous voulons rendre ce livre le plus court qu'il est possible et comme nous avons à prouver la résurrection, pour cela il ne convient pas que nous développions par les autres fleurs de cet arbre des exemples de l'être de Dieu. Et par cinq fleurs de cet arbre nous voulons prouver la résurrection, laquelle nous pourrions prouver par les autres fleurs qui sont en l'arbre. Mais, en ce qui concerne l'essence de Dieu, nous ne disons pas que les fleurs du premier arbre aient aucune diversité; mais, en ce qui nous concerne, il est vrai qu'elles se montrent de diverses façons à notre entendement.

 

7. Bonté et éternité

 

– La bonté de Dieu est éternelle et l'éternité de Dieu est la bonté de Dieu. Or, comme l'éternité est un beaucoup plus grand bien que ce qui n'est pas éternel, si Dieu a créé le corps de l'homme pour être perdurable, la plus grande bonté est la fin et c'est pourquoi Dieu a créé le corps de l'homme, et ce ne serait pas le cas si le corps avait une fin qui fût le non-être et pouvait ne plus être. Or, comme c'est le cas, si le corps de l'homme ressuscite et dure toujours après la résurrection, la bonté de Dieu et son éternité seront manifestées dans la plus grande noblesse et dans la plus grande œuvre qui soient. Et selon les conditions des arbres, il convient que la plus grande noblesse soit reconnue en Dieu, et c'est pourquoi il convient de façon nécessaire, selon la divine influence éternelle, qu'il soit ordonné que par cette influence viennent grâce et bénédiction sur le corps humain, par lesquelles il ait résurrection et soit perdurable pour toujours.

 

8. Grandeur et pouvoir

 

– Dans la nature la grandeur et le pouvoir s'accordent, puisque naturellement un grain de semence redevient l'herbe ou l'arbre de son espèce; mais il ne redevient pas cet arbre même, mais un autre arbre. La même chose se produit dans la génération des hommes, des animaux et des oiseaux, car naturellement l'homme vient d'un homme et d'une femme par génération, et un animal d'un autre, mais il ne redevient pas ce même homme, qui est mort, mais un autre homme et un autre animal. Si la nature avait un si grand pouvoir que ce même homme, ce même animal et ce même arbre qui sont morts puissent redevenir vivants, elle aurait un plus grand pouvoir que celui qu'elle a effectivement. Si Dieu ne ressuscitait pas ce même homme qui est mort, il ne démontrerait pas que son pouvoir est plus grand que celui de la nature; comme son pouvoir est plus grand que celui de la nature, s'il n'agissait pas pour que son pouvoir fût jugé comme plus grand que celui de la nature, ce serait contraire à son pouvoir même, à son amour, à sa perfection, à sa bonté et à sa sagesse, et aux autres fleurs des arbres, ce qui ne peut convenir. Ainsi est-il manifesté que la résurrection aura lieu et que ton corps même ressuscitera pour manifester que Dieu a un plus grand pouvoir que la nature.

 

Quand le gentil eut entendu ces paroles, il se remémora les autres démonstrations susdites; son âme qui était tourmentée commença à s'apaiser et son cœur commença à se réjouir. C'est pourquoi il demanda au sage si les bêtes et les oiseaux ressusciteraient. Et le sage répondit négativement, car les bêtes ni les oiseaux n'ont de raisonnement ni de libre arbitre; s'ils ressuscitaient, Dieu agirait contre sa justice et sa sagesse, et cela est contraire aux conditions des arbres.

 

9. Eternité et sagesse

 

– Selon ce que nous avons déjà dit, éternité et pouvoir s'accordent, et pouvoir et sagesse s'accordent. C'est pourquoi il convient par nécessité que l'éternité et la sagesse s'accordent, car, si elles se contrariaient en Dieu, il faudrait que l'éternité fût contre le pouvoir qui s'accorde avec la sagesse et que la sagesse fût contre l'éternité qui s'accorde avec le pouvoir, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que l'éternité et la sagesse s'accordent; par cet accord se manifeste que Dieu se sait lui-même éternellement sage en justice; car, s'il se savait injuste, il ne pourrait pas se savoir éternellement sage. Les hommes mauvais sont nombreux et Dieu ne les punit pas en ce monde; les saints hommes sont nombreux en ce monde, par leur amour de Dieu et par leurs œuvres de charité et de justice, à faire pénitence et à supporter la faim, la soif, la chaleur, le froid, les persécutions et la mort et ils ne sont pas récompensés en ce monde. Telle est la signification de la résurrection: de même que l'homme est ce qu'il fait en ce monde de bien ou de mal, de même la justice doit récompenser ou punir ce qui est de l'homme; l'homme ne serait pas tel sans son corps d'homme et la justice ne serait pas rendue à l'homme si elle ne tenait pas compte du corps de l'homme. Alors la justice ne s'accorderait pas avec les fleurs de cet arbre et les fleurs seraient contraires les unes aux autres, si la résurrection n'était pas.

 

10. Pouvoir et amour

 

– Seigneur, dit le sage au gentil, autant l'amour qui est en l'homme veut vouloir, autant il peut aimer; mais autant il peut vouloir, autant il ne peut avoir. Ainsi est-il démontré que son vouloir peut plus aimer qu'avoir ce qu'il veut aimer. Or, si en l'homme le pouvoir et l'amour s'accordaient, de sorte que tout ce que la volonté pouvait vouloir, elle pouvait l'avoir, il s'ensuivrait qu'un plus grand accord et une plus grande perfection et une plus grande égalité seraient en l'homme, ce qui ne s'accorde pas avec le fait que le vouloir n'a pas le pouvoir d'avoir tout ce qu'il peut vouloir. Comme le plus grand accord, la plus grande perfection et la plus grande égalité s'accordent mieux avec l'être que les plus petits accord, perfection et égalité, il s'ensuit que, si dans l'être il y a plus petit accord, perfection et égalité, il y a aussi plus grands accord, perfection et égalité. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait une incompatibilité entre l'être et le plus grand, la perfection et l'égalité, et une meilleure compatibilité entre l'être et le plus petit, le défaut et l'inégalité, ce qui est impossible. Car, si cela était possible, le plus grand et le non-être s'accorderaient, et le plus petit et l'être s'accorderaient également, ce qui ne convient pas. Par cet inconvénient est signifié qu'il faut que soit nécessairement une chose, en laquelle le pouvoir et l'amour s'accordent en égalité et en laquelle l'amour puisse vouloir et avoir tout ce que le pouvoir peut vouloir; et cette chose il faut bien qu'elle soit seulement Dieu, car aucune des autres choses ne pourrait avoir autant qu'elle peut vouloir.

 

11. Sagesse et perfection

 

– Plus parfaite est l'œuvre, plus elle donne une grande signification de la sagesse du maître qui l'a faite. Si Dieu a créé l'homme dans l'intention qu'il ressuscitât et qu'il durât, Dieu a eu en créant l'homme une plus noble intention que s'il l'avait créé dans l'intention qu'il ne fût pas durable. Et plus noble est l'intention, plus elle démontre une grande œuvre. Et par la grandeur et la noblesse de l'œuvre est plus fortement signifiée la plus grande sagesse du maître. Et comme, selon la condition du premier arbre, on doit donner la plus grande noblesse à Dieu et que par cette plus grande noblesse est signifiée la résurrection, pour cela la résurrection est prouvable et démontrable.

Quand le sage eut prouvé au gentil que Dieu était et avait en lui les fleurs du premier arbre et qu'il convenait que la résurrection fût, alors un autre sage commença à prouver les mêmes choses par le deuxième arbre, et il en choisit quelques fleurs pour prouver les mêmes choses que le premier sage avait prouvées par le premier arbre.

 

 

Du deuxième arbre

 

1. Bonté et foi

 

– La foi est une chose bonne, car par la foi l'homme croit et aime ce que l'entendement ne peut comprendre; et si la foi n'était pas, l'homme n'aimerait pas, puisqu'il ne comprendrait pas. Or, comme l'homme ne peut comprendre toutes choses et comme l'entendement est ordonné à comprendre par la foi, pour cette raison par la foi l'homme aime ce qu'il ne comprend pas, et, lorsqu'il aime et ne comprend pas quelque chose, il désire le comprendre. C'est pourquoi, ce qu'il désire comprendre, il le comprend, ce qu'il ne ferait pas s'il ne le désirait pas. Ainsi il est évident que la bonté et la foi s'accordent. Car l'incroyance qui ne croit pas en la vérité que l'entendement ne peut comprendre est chose mauvaise, puisqu'elle est contraire à la foi qui est chose bonne; ainsi est signifié que, si Dieu est, la foi qui croit en lui en est plus grande et meilleure et l'incroyance qui ne croit pas en lui en est plus petite et pire. Et l'opposition entre la foi et l'incroyance est plus grande que celle qui serait, si Dieu n'était pas. Comme, selon la condition du cinquième arbre, la plus grande opposition qui soit entre la vertu et le vice s'accorde mieux avec l'être que la plus petite, pour signifier la plus grande vertu et le plus grand vice, puisque la vertu est plus aimable et le vice plus haïssable, ainsi est signifié et manifesté que Dieu est; car, si Dieu n'était pas, il s'ensuivrait que ce pour quoi la vertu et le vice s'accordent le moins et se différencient, s'accorderait mieux avec l'être. S'ils ne s'opposaient plus et ne se différenciaient plus, la vertu ne serait pas si aimable et le vice ne serait pas si haïssable. Comme ce qui rend la vertu plus aimable et le vice plus haïssable s'accorde avec l'être et le contraire avec le non-être, ainsi Dieu se manifeste à l'entendement humain, pour lequel l'être divin de la foi et le contraire de la foi sont les plus différents et les plus opposés.

 

2. Grandeur et espérance

 

– Plus grande est l'espérance de l'homme en Dieu, plus signifiante est l'espérance qu'en Dieu il y a grandeur de bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour, perfection, miséricorde, justice et des autres vertus qui conviennent à Dieu. Si en Dieu il n'y avait pas la grandeur qui est en ces vertus susdites, en l'espérance ne serait pas multipliée la grandeur d'avoir l'espérance en les vertus de Dieu, mais il s'ensuivrait que plus grande serait l'espérance de l'homme en les vertus de Dieu, plus dissemblable et contraire aux vertus de Dieu serait son espérance. Et il s'ensuivrait également un autre inconvénient, car l'espérance s'accorderait quantitativement plus grandement avec ce qui n'est pas et plus petitement avec ce qui est, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté qu'en Dieu il y a la grandeur, c'est-à-dire infinité de bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour, perfection, miséricorde, justice; et par la grandeur est signifié en Dieu l'être de ces mêmes vertus, car sans elles il ne pourrait y avoir la grandeur susdite.

 

3. Eternité et charité

 

– A l'homme il convient d'avoir la charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu, parce que Dieu est éternel. Si l'homme est ressuscité et si, par l'influence de l'éternité de Dieu, l'homme est éternellement durable dans la gloire, plus aimable est l'éternité de Dieu par la charité que l'homme a pour Dieu, qui ne serait pas si l'homme n'était pas ressuscitable et était fini. Car la plus grande concordance qui soit entre l'éternité et la charité s'accorde avec l'être, selon la condition de cet arbre; et la plus petite concordance, contraire à la plus grande, s'accorde avec le non-être; et être et charité s'accordent, et s'accordent non-être et fausseté, afin que soit manifestée la résurrection, sans laquelle la charité et l'éternité ne signifieraient pas une si grande concordance entre Dieu et la créature, comme elles le font, si la résurrection existe.

 

4. Pouvoir et justice

 

– Pouvoir et justice s'accordent avec l'éternité; ainsi Dieu pourrait juger éternellement la créature, si la créature pouvait être sans commencement, comme il pourrait la juger éternellement, si la créature était sans fin. Si la résurrection n'était pas, cela signifierait que, si la créature pouvait être sans commencement, Dieu ne pourrait user de sa justice sur elle éternellement. Or, pour signifier que Dieu pourrait user de sa justice éternellement sans commencement sur la créature, si la créature pouvait être éternelle sans commencement, la sagesse, la volonté, la perfection et les autres vertus divines ont ordonné que la résurrection soit et que la justice ait le pouvoir de conserver le corps éternellement, même s'il est en proie aux tourments, et qu'il dure, afin que sur lui s'exerce la justice. Car le pouvoir et la justice de Dieu seront bien mieux démontrables, selon les conditions des arbres, par le fait même que la résurrection est démontrable.

 

5. Sagesse et prudence

 

– Prudence est la liberté du cœur qui sait et veut choisir le bien et éviter le mal, ou choisir le plus grand bien et éviter le plus petit mal. Comme la prudence s'accorde avec la vertu par la propriété susdite, combien plus il convient qu'il y ait concordance entre la sagesse et les vertus, sans que la sagesse ait l'occasion d'être sage par le choix du bien et par l'éviction du mal, ou par le choix du plus grand bien et par l'éviction du plus petit mal! Car le choix opposé s'accorde avec le non-être, et le défaut d'éternité avec la prudence. Mais bien que la prudence s'accorde avec le non-être et avec l'imperfection, la prudence est. Or, si la prudence est, combien plus il convient que la sagesse soit, en laquelle il n'y a pas de concordance de non-être ni d'imperfection. Car, si tel n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la sagesse et la perfection ne s'accorderaient pas avec l'être, et que la prudence et l'imperfection s'accorderaient avec l'être, ce qui est impossible, puisque ce qui est de moindre noblesse s'accorde alors mieux avec l'être que ce qui est de plus grande noblesse, alors que l'être et la majeure noblesse s'accordent et que s'accordent le non-être et la moindre noblesse. Et comme il en est ainsi, il est signifié que la sagesse est dans l'être, laquelle sagesse est Dieu, car nulle autre sagesse n'est sans l'imperfection qui s'accorde avec le non-être.

 

6. Amour et force

 

– Dans le cœur de l'homme s'accordent amour et force, car par l'amour le cœur est anobli, rendu fort contre la méchanceté et la tromperie que n'aime pas l'amour qui aime la courtoisie et la sincérité. Si l'amour rend le cœur de l'homme si fort et noble contre les vices, alors que l'homme est une créature mortelle et a en lui beaucoup de faiblesses, combien plus il convient que soit en Dieu l'amour, par lequel Dieu aime le bien et évite le mal! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'homme serait plus fort en amour, en haine et en force que Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié à l'entendement humain qu'en Dieu est l'amour.

 

7. Perfection et tempérance

 

– Tempérance est au milieu de deux extrêmes; ainsi il est signifié que la tempérance peut s'accorder avec l'imperfection, pour autant qu'il est possible que pour l'intempérance il n'y ait pas de milieu entre les deux extrêmes susdits. Or, si la tempérance s'accorde avec l'être et avec la perfection, étant limitée au milieu de deux extrêmes opposés entre eux et opposés à elle, combien plus il convient qu'aucune perfection ne soit sans se situer entre des extrêmes et sans être infinie en bonté, grandeur et en les autres fleurs du premier arbre! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la tempérance s'accorderait mieux avec l'être en étant entre deux extrêmes qui s'accordent avec l'imperfection et avec le non-être, que la perfection, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifiée la perfection qui est Dieu, laquelle ne s'accorde à nulle autre chose si ce n'est à Dieu.

 

Le corps humain, dans la mesure où il a un commencement et est mortel, se trouve au milieu du commencement et de la fin. Si le corps n'est pas ressuscité, la tempérance s'accordera avec la moindre perfection, et elle s'accorderait avec la plus grande perfection, si la résurrection était. Et si la tempérance était avec la plus grande perfection, elle donnerait la plus grande signification de la perfection de Dieu qui l'a créée. Car il faut que la signification qui donne la plus grande démonstration de la perfection de Dieu puisse être accordée et aimée; ainsi il convient que la résurrection soit chose démontrable et aimable.

 

 

Du troisième arbre

 

1. Bonté et gloutonnerie

 

L'autre sage dit: – Bonté et gloutonnerie s'opposent dans l'être en qui elles se trouvent; car la bonté conserve l'être et la gloutonnerie le corrompt; mais elles se trouvent en un même sujet. Si la bonté qui est une vertu et la gloutonnerie qui est un vice s'accordent avec l'être humain, combien plus il convient que la bonté soit en une chose où il n'y ait aucun vice et où ne puisse être aucun vice. Si tel n'était pas le cas, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait pas une aussi grande opposition entre le bien et le mal, comme cela est le cas si le bien est dans une chose où le mal n'est pas. Le fait que soit accordée la plus grande opposition qui soit entre le bien et le mal donne la signification que Dieu est, car, si Dieu n'était rien, il y aurait une moindre opposition entre le bien et le mal. Et si l'être s'accorde mieux avec la moindre opposition entre le bien et le mal, il est possible que le bien et le mal puissent être une même chose, ce qui est impossible et signifie que Dieu est.

 

2. Grandeur et luxure

 

– Plus grande est la luxure, plus grand est le péché; et plus grand est le péché, plus il est en désaccord avec l'être. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la chasteté ne s'accorderait pas avec l'être ni la luxure avec le non-être, ce qui ne convient pas. Par cette incompatibilité est signifiée que la grandeur est en Dieu; car si la grandeur peut être dans la luxure et dans le péché, qui s'accordent avec le non-être, combien plus il convient que la grandeur divine soit en Dieu, qui s'accorde avec l'être!

 

Si en Dieu il n'y avait pas la grandeur de la justice, qui pourrait punir l'homme de sa grande luxure? Si la résurrection n'était pas, en qui serait punie la grande luxure? Et si en l'homme il peut y avoir grande injustice à cause de sa grande luxure, combien plus peut être en Dieu une grande justice à cause de sa grande bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection! Comme il en est ainsi, pour toutes ces raisons susdites, tu sauras, gentil, qu'il est signifié qu'il y a en Dieu la grandeur et que la résurrection est à venir. Si tel n'était pas le cas, s'ensuivraient toutes les incompatibilités susdites.

 

 

3. Eternité et avarice

 

– Avarice et largesse sont opposées, et largesse et éternité s'accordent; c'est pourquoi avarice et éternité sont opposées. Si la résurrection est, la justice de Dieu punira corporellement et spirituellement et éternellement, sans fin, l'homme avare qui est mort en péché d'avarice; et si la résurrection n'est pas, la justice de Dieu ne le punira que spirituellement. La plus grande punition est à la fois corporelle et spirituelle, et non pas seulement spirituelle; aussi, pour que la punition soit plus grande et que l'éternité et la largesse s'accordent mieux contre la faute et l'avarice, est signifiée la résurrection.

S'il n'était pas nécessaire que les vertus de Dieu s'accordent mieux contre les vices qui sont en l'homme, il s'ensuivrait que la concordance entre les vertus de Dieu et les vices qui sont en la créature ne serait pas une chose impossible, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que nécessairement il y a une signification nécessaire au fait qu'il y a concordance entre les vertus de Dieu contre les vices qui sont en l'homme.

 

4. Pouvoir et mélancolie

 

– La mélancolie n'aime pas le bien commun et le bien particulier; c'est pourquoi la mélancolie est contraire à la charité qui aime le bien commun et le bien particulier. Et, parce que pouvoir et charité s'accordent, il convient que le pouvoir et la mélancolie ne s'accordent pas; car, si ce n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la charité ne s'accorderait pas avec le pouvoir ou qu'il ne serait pas en contradiction avec la mélancolie. Et comme pouvoir et charité s'accordent et que pouvoir et mélancolie ne s'accordent pas, si la mélancolie a le pouvoir de ne pas aimer le bien et a le pouvoir d'aimer le mal, qui est contraire au bien, combien plus il convient à la charité, elle qui a le plus grand accord avec le pouvoir, qu'elle puisse aimer le bien sans pouvoir aimer le mal! Or, comme une telle charité et un tel pouvoir ne peuvent être en nulle autre chose si ce n'est en Dieu, pour cela Dieu est démontrable, puisqu'il convient que soient en lui le pouvoir et la charité, en qui ils ne pourraient être sans que Dieu ne fût.

 

5. Sagesse et orgueil

 

– Orgueil et ignorance s'accordent, car l'homme orgueilleux, quand il désire être plus honoré et plus noble par orgueil, est alors plus vil et méprisé par les gens. Et ainsi ignorance et orgueil s'accordent. Parce que l'orgueil s'accorde avec l'ignorance qui est le contraire de la sagesse, il y a opposition entre la sagesse et l'orgueil. Or, comme l'ignorance s'accorde avec la petitesse et avec le non-être et la sagesse avec la grandeur et l'être, il est ainsi signifié que la sagesse est dans un être en lequel ne puissent être l'orgueil ni l'ignorance; car, si cela n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la sagesse ne s'accorderait pas mieux avec l'être qu'avec l'orgueil et l'ignorance. Or, comme la sagesse ne peut s'accorder avec aucune chose où il y a possibilité d'ignorance, sinon avec l'être où il y a perfection de bonté, pouvoir et amour, ainsi il est signifié qu'en Dieu est la sagesse.

 

6. Amour et envie

 

– Amour et justice s'accordent et, comme l'envie s'accorde avec l'injustice, qui est contraire à la justice, ainsi il y a incompatibilité entre l'amour et l'envie. Or, comme l'amour est le bien et l'envie est le mal, il convient de leur reconnaître la plus grande opposition, puisque le bien et le mal sont les plus grands contraires. Reconnaître une telle opposition est reconnaître qu'il y a la plus grande concordance entre l'amour et la justice, contre l'envie et l'injustice. Et c'est reconnaître que l'homme a un plus grand mérite en ayant un plus grand amour et justice et une plus grande faute en ayant une plus grande envie et injustice. Or, nier la résurrection, c'est nier la plus grande concordance de l'amour et de la justice et le plus grand mérite et la plus grande faute et la plus grande peine. Comme nier ces choses n'est pas conforme aux conditions des arbres, ainsi est manifestée la résurrection à l'intelligence humaine.

 

7. Perfection et colère

 

– Colère et charité sont contraires, et la charité et la perfection s'accordent. D'où il s'ensuit que la perfection et la colère sont contraires. Car, si elles ne l'étaient pas, il s'ensuivrait que la charité et la colère s'accorderaient; et si elles s'accordaient, il serait possible que deux contraires fussent une même chose, ce qui est impossible. Car, si des choses différentes qui s'accordent ne peuvent pas être une même chose, tant elles sont et demeurent différentes, même si elles s'accordent et n'ont aucune opposition, combien moins peuvent être une même chose des choses différentes, opposées et qui ne s'accordent pas! Et si la charité et la colère pouvaient être une même chose, parce que la colère ne serait pas contraire à la perfection, il s'ensuivrait qu'il serait possible que la charité et la colère et que la charité et la perfection fussent également en accord et en désaccord d'être une même chose dans le sujet. Or, comme dans le sujet, la perfection et la charité créée s'accordent par manière de conjonction, et que la charité et la colère se désaccordent par manière de disjonction, ainsi il est signifié que la perfection et la colère signifient la résurrection. Car, si la résurrection est, plus la colère s'oppose à la perfection de Dieu, plus la colère, à cause de l'imperfection avec laquelle elle s'accorde, sera punie, ce qui ne serait pas si la résurrection n'était pas. Et plus grande sera la punition de la colère, parce qu'elle s'accorde avec le contraire de la perfection, plus fortement sera démontrée la perfection de Dieu. Or, si Dieu n'agissait pas pour que sa perfection fût davantage démontrée, ce serait contraire à sa perfection même, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la résurrection.

Quand le sage eut prouvé et signifié au gentil les raisons susdites par le troisième arbre, alors l'autre sage commença à les prouver par le quatrième arbre.

 

 

Du quatrième arbre

 

1. Foi et espérance

 

– Matière et forme et génération s'accordent en pluralité et en unité. En pluralité, par manière de différence, laquelle différence est entre matière et forme; en unité, elles s'accordent, car elles composent par la génération un corps et une substance. Mais matière et forme et corruption s'accordent en pluralité et en destruction d'unité. En pluralité elles s'accordent, en tant que matière et forme sont diverses; en destruction d'unité elles s'accordent, en tant que la matière et la forme se séparent; par cette séparation le corps est annihilé et devient non-être. Or, parce qu'il en est ainsi, si Dieu est en l'être, foi et espérance s'accordent mieux en pluralité et en unité: en pluralité, parce qu'en chacune se prouve plus grande et plus noble vertu, si Dieu est, que si Dieu n'est rien; en unité, parce qu'unies elles s'unissent mieux pour avoir un même objet, si Dieu est, que si Dieu n'est pas. Et parce que l'être s'accorde mieux avec ce avec quoi s'accordent mieux l'unité et la pluralité, et parce que le non-être ne s'accorde pas avec l'être et la pluralité, et parce que le contraire de l'unité s'accorde avec le non-être contre l'être, ainsi est signifié qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi pour que la foi et l'espérance s'accordent mieux avec l'être, laquelle chose est Dieu sans l'être de qui elles ne pourraient aussi bien s'accorder qu'elles le font. Et elles s'accorderaient mieux avec le non-être qu'avec l'être, si Dieu était nulle chose. Car la foi, en croyant que Dieu est, et l'espérance, en ayant confiance en Dieu, sont plus grandes qu'elles ne le seraient si la foi ne croyait pas en Dieu et si l'espérance n'avait pas confiance en Dieu. Si Dieu n'était rien, la foi et l'espérance seraient plus grandes en prenant un objet qui ne serait pas dans l'être qu'en prenant un objet qui est dans l'être. Comme cela est impossible, pour la raison que ce qui n'est rien ne peut pas être une plus noble vertu que ce qui est, ainsi est manifesté que Dieu est. Car s'il n'y avait pas en lui noblesse et multiplication de vertus, il s'accorderait mieux avec ce qui n'est rien qu'avec ce qui est, et cela n'est pas vrai.

 

2. Espérance et charité

 

 

– Espérance espère par charité et charité aime par espérance. Là où l'espérance est plus grande, il convient que soit plus grande la charité; plus fortement l'homme aime ce en quoi il a confiance, plus grande est son espérance. Comme il en est ainsi, il est manifesté que, de même que les yeux du corps voient grâce à la transparence de l'air, de même spirituellement l'espérance use de sa propriété grâce à la charité, et la charité grâce à l'espérance. Si en l'homme, où peut être le contraire de l'espérance et de la charité, il y a l'espérance avec laquelle il s'accorde et la charité avec laquelle il s'accorde, combien plus, de façon incomparable, il convient que la charité de Dieu soit en Dieu avec qui elle s'accorde, c'est-à-dire bonté, grandeur et les autres fleurs du premier arbre! Et si en Dieu la charité s'accorde avec ces fleurs, il s'ensuit qu'elles sont en Dieu et que la charité y est; et si les fleurs n'étaient pas en Dieu, la charité serait plus noble en l'homme qu'en Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifesté qu'il y a en Dieu des vertus sans lesquelles Dieu ne pourrait pas être plus noble que l'homme.

 

Quand le gentil entendit parler de l'espérance de cette manière, alors il demanda au sage si l'espérance est en Dieu. Et le sage répondit en disant que l'espérance ne s'accorde pas avec l'être en Dieu, car tout ce qui est en Dieu est Dieu; l'espérance participe de la foi qui s'accorde avec l'ignorance, c'est pourquoi la foi et l'espérance ne s'accordent pas avec l'être divin; car, si c'était le cas, la perfection ne s'accorderait pas avec la bonté, la grandeur et les autres vertus du premier arbre, ce qui est impossible.

 

– Comment, dit le gentil, Dieu peut-il donner l'espérance à l'homme, s'il n'a pas l'espérance? Le sage répondit: – Dieu peut donner l'espérance, le corps, l'argent et d'autres choses à l'homme, sans que l'homme soit les choses que Dieu lui donne ni que Dieu soit ce qu'il donne. Dans ce que l'homme donne et peut donner, il donne ce qu'il n'est pas, quand il donne de l'argent ou autres choses qui ne sont pas l'homme; tandis que Dieu peut donner des choses par manière de création et de possession, l'homme peut donner de l'argent, des chevaux, des châteaux seulement par manière de possession. Et ainsi Dieu est excellemment au-dessus de la nature qui ne peut donner ce qu'elle n'a pas.

3. Charité et justice

 

– Charité et justice s'accordent contre la colère et l'injustice. Si en l'homme, qui est chose finie et en qui peut être le contraire de la charité et de la justice, s'accordent la charité et la justice contre la colère et l'injustice, nécessairement il convient qu'en Dieu, qui est infini et en qui ne peut être cette opposition, la charité et la justice s'accordent contre la colère et l'injustice. Si la résurrection est, la charité et la justice ont la plus grande concordance en Dieu contre la colère et l'injustice du pécheur, qui est coupable en œuvres corporelles et spirituelles, ce qu'elles n'auraient pas si la résurrection n'était pas. Et parce qu'il convient d'attribuer à Dieu la majeure concordance, selon les conditions des arbres, ainsi est manifestée la résurrection.

 

4. Justice et prudence

 

– Justice et prudence s'accordent avec l'être humain, et l'être humain et l'éternité ne s'accordent pas, puisque l'éternité n'a ni commencement ni fin et que l'être humain s'accorde avec le commencement et la fin. Si Dieu n'était rien, il conviendrait que la justice et la prudence fussent éternelles, sans l'être humain, ou qu'elles eussent leur commencement en elles-mêmes ou en une autre chose qui aurait son commencement d'une chose qui aurait son commencement en elle-même. Car, sans l'être humain, la justice et la prudence ne peuvent être en l'homme, parce que l'homme a un commencement et une fin, dans la mesure où il est engendré et mortel, et parce qu'aucune chose ne peut avoir un commencement en elle-même; ainsi il est manifesté que Dieu est, lui qui donne par création commencement et fin à la justice et à la prudence, auxquelles il donne aussi pour sujet l'être humain.

 

5. Prudence et force

 

– Si Dieu est, la prudence peut savoir plus que si Dieu n'est rien. Et la force ne peut pas être plus grande que son contraire, si Dieu est, que si Dieu n'est rien. Car, si Dieu est, il est possible de savoir l'infinie bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Et si Dieu n'est rien, il est impossible de savoir l'infinité des choses susdites, puisque, si Dieu n'était rien, aucune chose ne saurait être connue infinie. Et parce que l'être et la plus grande sagesse et la force s'accordent, et que s'accordent le non-être et la plus petite prudence et la force, ainsi est manifesté qu'en Dieu sont sagesse et force, par l'influence desquelles il y a en l'homme prudence et force.

 

6. Force et tempérance

 

– Si la résurrection est, le noble cœur ne peut pas être plus renforcé contre le péché et la faute que si la résurrection n'est pas; car il est évident que l'homme qui espère la résurrection désire le bonheur corporel sans fin dans la gloire céleste. Et parce que, plus le péché et la faute sont grands, plus ils s'accordent avec le non-être et plus ils sont contraires à l'être, pour cela il est manifesté qu'il convient nécessairement que soit en l'être ce par quoi la faute et le péché sont les plus contraires à l'être et s'accordent mieux avec le non-être.

 

Si la résurrection est, la tempérance peut être plus fortement au milieu de deux vices, que si la résurrection n'est pas, car l'homme désire le bonheur corporel dans la gloire et craint la peine infernale et corporelle. Car le milieu, qui est plus expressément et plus purement entre les deux termes qui sont les vices, est plus éloigné des deux extrêmes que ce qui n'est pas le milieu qui n'a pas si parfaitement l'habit de la tempérance; c'est pourquoi ce par quoi la tempérance peut être majeure doit nécessairement être selon l'influence et l'ordonnance des fleurs du premier arbre et des conditions des arbres. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que le contraire de la tempérance s'accorderait mieux avec le plus grand et avec l'être, que la tempérance, et que la tempérance s'accorderait mieux avec le plus petit et avec le non-être, que son contraire, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la résurrection.

Quand le sage eut prouvé par le quatrième arbre les choses susdites, alors le gentil dit à l'autre sage de lui prouver par le cinquième arbre que Dieu est et que la résurrection est. Mais il désirait beaucoup savoir si Dieu est créateur du monde ou si le monde est éternel ou non. Mais le sage lui dit que dans les autres livres lui serait manifesté que Dieu est créateur du monde et que le monde a un commencement.

 

 

Du cinquième arbre

 

1. Foi et gourmandise

 

Si Dieu n'est rien, il s'ensuit qu'il y a incompatibilité entre l'être, la nécessité et le hasard. Si Dieu n'est pas rien, le hasard s'accorde mieux avec l'être que la nécessité. Or, comme plus souvent les choses sont par nécessité que par hasard et parce que la nécessité et l'être s'accordent et que s'accordent le hasard et le non-être, ainsi il est manifesté que Dieu est, sans l'être de qui il y aurait contradiction entre les choses susdites.

 

Si Dieu n'est rien, la foi croit et ne croit pas au hasard, car il n'y a rien qui la pousse à croire la vérité ni qui punisse l'âme pour chacune de ses fautes, de sorte que l'âme, éloignée de la grâce et abandonnée, se trouve dans l'erreur. C'est pourquoi il est manifeste que c'est par la lumière de la grâce que l'âme est poussée à croire en la vérité et que c'est par sa faute qu'elle ignore la vérité; ainsi il est signifié que Dieu est, lui qui par la lumière de la grâce divine illumine l'âme pour qu'elle croie en la vérité et qui à cause des péchés que commet l'âme l'abandonne; par cet abandon l'âme est très souvent dans l'erreur, estimant qu'il s'agit de la vérité.

L'âme, en elle-même, n'a pas la vertu de pouvoir croire en la vérité, car il est vrai que son entendement ne comprend pas par des raisons nécessaires la vérité en laquelle elle croit. Pour que l'âme croit en vérité une chose, il convient qu'il y ait une chose plus noble que l'âme, par laquelle elle soit aidée à croire ce qu'elle ne peut croire par ses seuls pouvoirs; et cette chose est Dieu.

La foi est une vertu, et la vertu et la vérité s'accordent; et la gourmandise est un vice, et le vice et la fausseté s'accordent. Parce que la vérité et la fausseté sont contraires, ainsi la foi et la gourmandise sont contraires. Si Dieu n'était rien, la foi et la gourmandise s'accorderaient également avec le hasard; et si elles faisaient cela, également s'accorderaient la vérité et la fausseté. Parce que la vérité s'accorde avec l'être et la fausseté avec le non-être, ainsi il est manifesté que Dieu est. Par l'être de Dieu, la vérité et l'être s'accordent, et la fausseté et le non-être. Par cette concordance, la foi s'accorde avec la nécessité et la gourmandise avec le hasard, et les conditions des arbres s'accordent.

 

2. Espérance et luxure

 

– Il est certain que l'espérance et les choses spirituelles s'accordent, et que la luxure et les choses corporelles s'accordent. Si en Dieu il n'y avait pas la bonté, la grandeur, le pouvoir, la sagesse, l'amour et la perfection qui sont des vertus spirituelles, par l'espérance qui est une vertu spirituelle l'âme de l'homme aurait plus de noblesse que Dieu. Mais comme cela est impossible, il est signifié que Dieu est, en ayant les vertus susdites, sans quoi l'homme aurait la plus grande noblesse et Dieu la plus petite, ce qui n'est pas conforme aux conditions des arbres.

La luxure et la chasteté sont contraires. Pour la chasteté, l'espérance espère sa récompense pour le mérite de chasteté; et pour la luxure, la justice donne crainte de la peine et la peine pour la faute. Si la résurrection n'est pas, le plaisir que l'homme éprouve par la luxure est plus grand que la récompense que l'homme espère corporelle pour le mérite de chasteté, laquelle récompense n'est rien sans la résurrection. Parce que l'espérance, qui est une vertu, s'accorde avec l'être, et la luxure, qui est un vice, s'accorde avec le non-être, ainsi il est signifié que la résurrection est, en laquelle corporellement l'homme trouvera une utilité à sa chasteté et trouvera une peine pour sa luxure. Et s'il n'en était pas ainsi, l'espérance et la luxure ne seraient pas si contraires. Parce que la plus grande opposition se trouve avec l'être et la plus petite avec le non-être, selon la condition de cet arbre, ainsi la résurrection est manifestée.

 

 

3. Charité et avarice

 

– Charité et largesse s'accordent; et, parce que l'avarice est contre la largesse, pour cette raison la charité est contre l'avarice et l'avarice contre la charité. Il est plus contraire que l'avarice soit en l'être où la charité est, qu'en l'être où la charité n'est pas. Or, si la charité est en l'homme dans lequel peut être l'avarice, combien il convient que la charité soit en une chose en laquelle ne puisse être l'avarice! Et cette chose est Dieu. Et si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait que l'être pourrait mieux s'accorder avec son contraire qu'avec ce qui ne lui est pas contraire, ce qui est impossible. Car il est évident que dans un même être un contraire s'accorde avec le non-être et l'autre avec l'être, car sinon ils ne seraient pas contraires.

La charité et la nature spirituelle s'accordent, et l'âme par sa nature corporelle s'accorde à l'avarice en elle, par ordonnance détruite de l'action et de la disposition spirituelle. Si Dieu n'était rien, la nature corporelle suivrait mieux son corps et s'accorderait mieux avec la vérité que la nature spirituelle; et il s'ensuivrait que l'âme s'accorderait avec la plus petite noblesse et le corps avec la plus grande. Car, si Dieu n'était rien, plus souvent l'âme se tromperait en pensant à Dieu et à l'autre monde et à ce qui ne serait rien, que le corps usant des choses corporelles avec ses cinq sens corporels. Or, comme l'âme est la forme et l'accomplissement du corps et que le corps est corruptible et mortel, ainsi il est démontré que l'âme est plus noble que le corps; par sa plus grande noblesse elle s'accorde avec une plus grande vérité que le corps et, par cette plus grande vérité, Dieu est manifesté. Sans l'être de Dieu, l'âme ne pourrait pas s'accorder si naturellement avec l'être et avec la vérité.

4. Justice et mélancolie

 

– Le corps humain est le moyen par lequel l'âme raisonnable s'accorde avec le mérite ou avec la faute; car, sans le corps, l'âme ne pourrait pas avoir de mérite pour sa justice ni de faute pour sa mélancolie, puisqu'il est évident que le corps est l'instrument par lequel l'âme peut user de ses vertus et peut user de ses vices. Si la résurrection est, et si Dieu récompense dans la gloire le corps qui a été l'instrument de la justice et punit dans l'enfer le corps qui a été l'instrument de la mélancolie, la justice de Dieu s'accorde mieux avec la justice de l'homme juste et la justice de Dieu est plus contraire à l'homme mélancolique, ce qui ne serait pas le cas, si la résurrection n'était pas. Et si cette concordance s'accordait mieux avec l'être et n'était pas en l'être, cette concordance s'accorderait avec l'être et avec le non-être, et le contraire de cette concordance s'accorderait avec l'être et avec le non-être; et chacune de ces propositions est une contradiction, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que la résurrection sera et, de cette affirmation, il ne s'ensuit aucune impossibilité.

 

5. Prudence et orgueil

 

– Il est plus possible que l'orgueil et le contraire de la prudence soient en l'homme, ou que parallèlement l'humilité et la prudence soient en lui, qu'il n'est possible que l'orgueil et la prudence soient en une pierre. Et s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas d'opposition entre les contraires susdits. Mais parce que la pierre est un corps inanimé, pour cette raison il est impossible qu'il puisse y avoir en elle des oppositions de vertus et de vices; car, s'il y en avait, elle serait un corps animé. Or, s'il était impossible qu'il y eût dans l'homme imprudence et orgueil, il serait plus impossible qu'il y eût imprudence et orgueil dans la pierre. C'est pourquoi il est possible qu'en l'homme il puisse y avoir le contraire de l'imprudence et de l'orgueil. Comme il en est ainsi, et parce que la prudence et l'humilité s'accordent avec l'être et leur contraire avec le non-être, et parce que leur contraire s'accorde accidentellement avec l'être, de sorte que la prudence et l'humilité s'accordent avec le non-être par raison de l'accord accidentel de leurs contraires avec l'être, ainsi il est manifesté que, si l'orgueil et l'imprudence et la prudence et l'humilité ont des sujets en lesquels ils se trouvent, combien plus, de façon incomparable, il faut nécessairement qu'il y ait une chose en laquelle puissent être la sagesse et l'humilité et en laquelle ne puissent pas être l'imprudence ni l'orgueil! Et cette chose est Dieu. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la pierre et les corps inanimés ou animés d'une âme privée de raison s'accorderaient avec la majeure noblesse et mieux avec l'être que l'homme, pour autant que l'être humain ne s'accorderait pas avec cette possibilité de vertus et de vices. Et parce que l'homme est de plus noble nature que les corps inanimés ou privés de raison, dans la mesure où il peut être sujet aux vertus, il faut qu'il y ait une essence plus noble que l'homme, qui ait les vertus et ne puisse pas être sujette aux vices; et cette essence est le Dieu que nous recherchons.

 

6. Force et envie

 

– La force est une vertu, et l'envie est un vice. Parce que les vertus et les vices sont contraires, ainsi la force et l'envie sont contraires. Si en Dieu il y a bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection, plus semblable à Dieu est la force que si en Dieu il n'y a aucune de ces vertus susdites. Et plus Dieu est semblable à la force, plus dissemblable et plus contraire à lui est l'envie. Si cela n'était pas, il s'ensuivrait que la force et l'envie ne seraient pas contraires. Parce qu'elles sont contraires et parce que la force et l'envie sont plus contraires si en Dieu il y a les vertus susdites, et parce que plus la force est semblable à Dieu, plus elle est contraire à l'envie, ainsi il est manifesté qu'en Dieu sont les vertus du premier arbre, sans lesquelles Dieu et l'envie ne seraient pas aussi contraires qu'ils le sont et la force ne serait pas aussi contraire à l'envie qu'elle l'est. Parce que la force est plus semblable à Dieu et est plus contraire à l'envie, et parce que Dieu est plus contraire aux vices et plus semblable aux vertus de l'homme, il est établi selon les conditions du premier arbre que sont manifestement en Dieu la bonté, la grandeur, et cœtera.

 

7. Tempérance et colère

 

– Intempérance et colère ne pourraient pas être dans l'âme sans le corps, et l'intempérance et la colère ne meurent pas dans l'âme du pécheur qui meurt dans le péché en éprouvant intempérance et colère; car, si elles mouraient par la mort du corps, elles s'accorderaient mieux à ressembler au corps qu'à l'âme. Et comme elles s'accordent mieux à l'âme qu'au corps, selon la nature corporelle et spirituelle, et comme l'âme est immortelle, ainsi demeure dans l'âme la faute d'intempérance et demeure la colère. Et parce que le corps est la cause nécessaire de l'âme, il convient que le corps soit ressuscité et qu'il soit aussi longtemps puni pour intempérance et colère que l'âme sera durable. Et s'il n'en était pas ainsi, il y aurait défaut de justice et de perfection en Dieu et il n'y aurait pas une aussi grande opposition entre la tempérance et l'intempérance, ni entre la charité et la colère, et les conditions du premier arbre seraient détruites. Et parce que toutes ces choses seraient possibles, si la résurrection n'était pas, pour cette raison la résurrection est démontrée et manifestée à l'intelligence humaine.

 

Quand les trois sages eurent prouvé au gentil par les fleurs des arbres que Dieu était et qu'il y avait en lui bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et quand ils lui eurent manifesté la résurrection, alors le gentil se remémora et comprit les raisons qu'ils avaient dites et il regarda les arbres et les fleurs. Aussitôt la splendeur divine illumina son entendement qui demeurait dans les ténèbres et réconforta son cœur par le chemin du salut. Et par la vertu de Dieu, le gentil dit ces paroles:

– Ah, hélas, coupable que tu es! Tu as si longuement reçu les dons divins en cette présente vie, du Très-Haut qui t'a donné d'être, et tu as mangé et bu ses biens, et il t'a donné tes vêtements, et il t'a donné les enfants et les richesses que tu as, et il t'a tenu en vie et t'a honoré longuement parmi les hommes. Et toi, pas un jour ni une heure, tu ne lui as rendu grâces et tu n'as pas obéi à ses commandements! Ah, pauvre misérable! Combien tu t'es ainsi trompé par l'ignorance qui a gardé aveugles les yeux de ton âme, et tu n'as pas connu ce Seigneur si honorable, si glorieux, digne de si grands honneurs!

 

Quand le gentil eut dit ces paroles, il sentit son âme délivrée des souffrances et de la tristesse, elle qui avait si longuement et cruellement souffert de son errement et de son incroyance. La joie et l'allégresse que le gentil éprouva, qui pourrait vous les décrire? Et la bénédiction qu'il exprima aux trois sages, qui pourrait vous la dire? Le gentil s'agenouilla à terre et leva ses mains vers le ciel et ses yeux qui avaient été remplis de larmes et de pleurs, et d'un cœur fervent il adora et dit:

– Béni soit le Dieu glorieux, père et seigneur puissant de tout ce qui est! Seigneur, je te rends grâce de ce qu'il t'a plu te rappeler l'homme pécheur qui était à la porte de l'infinie et infernale malédiction. Je t'adore, Seigneur, je bénis ton nom et je te demande pardon. En toi je place mon espérance, de toi j'espère bénédiction et grâce, et plaise à toi, Seigneur, que, si l'ignorance m'a fait t'ignorer, la connaissance en laquelle tu m'as mis me fasse t'aimer, t'honorer et te servir. Et désormais, que tous les jours de ma vie et toutes mes forces corporelles et spirituelles soient uniquement ordonnés à t'honorer et te louer et à désirer ta gloire et ta bénédiction, et qu'il n'y ait que toi seulement dans mon cœur!

Cependant que le gentil adorait de cette manière notre seigneur Dieu, en son âme vint le souvenir de sa terre, de son père et de sa mère et de l'erreur et de l'infidélité en lesquelles ils étaient morts. Et il se souvint de tous les gens qui étaient dans cette terre et qui se trouvaient sur le chemin du feu éternel, chemin qu'ils ignoraient et où ils se trouvaient par défaut de grâce.

Quand le gentil se souvint de ces choses, à cause de la pitié qu'il éprouva pour son père et sa mère et pour ses parents et tous les gens qui étaient morts en cette terre et avaient perdu la gloire de Dieu, alors il pleura très intensément et dit ces paroles aux trois sages:

– Ah, seigneurs sages! Vous qui bénéficiez si grandement des dons de la grâce, comment n'avez-vous pas pitié de tant de gens qui sont dans l'erreur et qui n'ont pas connaissance de Dieu et qui ne remercient pas Dieu du bien qu'ils reçoivent de lui? Vous que Dieu a si grandement honorés sur les autres gens, pourquoi n'allez-vous pas honorer Dieu parmi les peuples où Dieu est déshonoré, dans la mesure où ils ne l'aiment pas, ne le connaissent pas, ne lui obéissent pas, ne mettent pas leur espérance en lui, ne craignent pas sa haute suzeraineté? Par Dieu je vous prie, seigneurs, d'aller dans cette terre et de leur prêcher, et de m'enseigner à moi comment je peux honorer et servir Dieu de tout mon pouvoir. Et qu'il vous plaise de m'instruire tant que, par la grâce de Dieu et par votre doctrine, je sache et puisse conduire sur le chemin du salut de si nombreuses gens qui se trouvent sur le chemin du feu éternel.

 

Quand le gentil eut dit ces paroles, chacun des trois sages lui répondit et lui dit de se convertir à sa loi et à sa croyance. – Comment? dit le gentil. Vous n'êtes pas tous les trois en une seule loi et une seule croyance? – Non, répondirent les sages, mais nous sommes différents en croyance et en loi, car l'un de nous est juif, l'autre est chrétien et l'autre est sarrasin. – Et qui d'entre vous, dit le gentil, a la meilleure loi, si aucune des lois n'est la vraie? Chacun des trois sages répondit et parla l'un contre les autres, et chacun loua sa croyance et critiqua la croyance des autres.

Le gentil, qui entendit que les trois sages se querellaient et que chacun disait à l'autre que sa croyance était l'erreur par laquelle l'homme perdait le bonheur céleste et allait dans la peine de l'enfer, eut le cœur encore plus rempli de colère et de tristesse qu'auparavant, et il dit:

– Ah, seigneurs, dit-il, vous m'aviez donné tant de joie et tant d'espoir! Et quelle grande tristesse vous aviez chassé de mon cœur! Et voici que vous me plongez maintenant dans une colère et une douleur plus grandes car, avant, je ne craignais pas de devoir endurer après ma mort des tourments infinis. Et maintenant, je suis sûr qu'une peine est préparée pour tourmenter mon âme après ma mort, si je ne suis pas sur le vrai chemin! Ah, seigneurs! Quel avantage ai-je à avoir quitté la si grande erreur en laquelle était mon âme? Mon âme n'est-elle pas retombée dans de plus pénibles douleurs que les précédentes? En disant ces paroles, le gentil ne put se retenir de pleurer, et le désespoir en lequel il était est indescriptible.

 

Longuement le gentil demeura inconsolable et longuement son âme fut torturée de douloureuses pensées; mais à la fin il pria les trois sages, le plus humblement et le plus dévotement qu'il put, de discuter devant lui et de lui expliquer chacun sa raison, comme il le pouvait et le savait le mieux, afin qu'il pût voir lequel d'entre eux se trouvait sur le chemin du salut.

Et les sages répondirent en disant qu'ils discuteraient volontiers devant lui et que, avant même qu'il fût venu en ce lieu, déjà ils voulaient discuter pour chercher et savoir lequel d'entre eux était sur le vrai chemin et lequel était dans l'erreur.

Un des sages dit: – De quelle manière procéderons-nous dans cette discussion dans laquelle nous voulons entrer? Et un autre des sages répondit: – La meilleure manière de procéder que nous pouvons avoir et par laquelle nous pouvons mieux qu'auparavant annoncer la vérité à ce sage seigneur gentil, qui nous prie avec tant de cœur de lui démontrer le chemin du salut, consiste en celle que nous a indiquée Dame Intelligence. Avec les mêmes fleurs par lesquelles nous avons prouvé au sage que Dieu est et qu'en lui sont les vertus et que la résurrection est, que chacun de nous s'efforce de prouver les articles de sa foi, grâce auxquels il espère se trouver sur le vrai chemin. Et celui qui pourra le mieux, selon sa croyance, accorder les articles en lesquels il croit avec les fleurs et les conditions des arbres, celui-là signifiera et démontrera qu'il est dans une meilleure croyance que les autres.

Chacun des sages tint pour bon ce que le sage avait dit. Et parce que chacun d'eux voulait honorer les autres, chacun hésitait à commencer le premier. Mais le gentil demanda quelle loi était d'abord. Et les sages répondirent que c'était la loi des juifs. Le gentil supplia alors le juif de commencer. Avant de commencer, le juif demanda au gentil et à ses compagnons s'ils interrompraient ses paroles. Et par la volonté du gentil il fut décidé entre les sages qu'aucun n'objecterait rien à celui qui raisonnerait, car les oppositions engendrent dans le cœur humain la malveillance, et la malveillance empêche l'entendement de comprendre. Mais le gentil supplia les sages de lui permettre à lui seul de critiquer leurs raisons, quand cela lui semblerait bon, afin qu'il pût mieux chercher la vérité de la vraie loi, qu'il désirait tant comprendre; et chacun des sages le lui accorda.

 

 

 

Commence le deuxième livre,

qui est sur la croyance des juifs.

 

 

 

[Le deuxième livre se déroule ainsi: Raymond Lulle démontre l'unicité de Dieu; il prouve qu'il est le créateur du monde; il traite de la Loi de Moïse et de l'avènement du Messie, qui délivrera le peuple juif de la captivité et qui sera le prophète et l'envoyé de Dieu; il expose ensuite les trois opinions qui divisent les juifs à propos de la résurrection des morts; enfin il démontre l'existence du paradis céleste et de l'enfer.]

 

 

Au commencement le juif fit sa prière et dit: – Au nom du Dieu unique et puissant, en qui est notre espérance qu'il nous délivre de la captivité en laquelle nous sommes. Et lorsqu'il eut fini sa prière, il dit qu'il croyait en huit articles, à savoir: le premier article est de croire en un Dieu seulement; le deuxième article est de croire que Dieu est créateur de tout ce qui est; le troisième article est de croire que Dieu donna la Loi à Moïse; le quatrième article est de croire que Dieu enverra le Messie qui nous arrachera à la captivité dans laquelle nous sommes; le cinquième article concerne la résurrection; le sixième concerne le jour du jugement, quand Dieu jugera les bons et les mauvais; le septième est de croire en la gloire céleste; le huitième est de croire que l'enfer existe. Quand le juif eut énuméré ses articles, alors il commença à expliquer le premier article.

 

 

Du premier article. D'un Dieu unique

 

Le juif dit au gentil que beaucoup de raisons manifestes montreraient qu'un seul Dieu était seulement; mais parmi d'autres raisons, il voulait prouver cela par quatre raisons, par les fleurs des arbres, de façon brève. De ces quatre raisons, voici la première: – Il est manifeste que l'homme est ordonné, comme nous le voyons, à une fin; et la nature fait tout ce qu'elle fait dans la perspective d'une fin. Cette ordonnance et ce cours de la nature signifient et démontrent qu'il y a un seul Dieu; car s'il y avait beaucoup de dieux, il s'ensuivrait qu'il y aurait beaucoup de fins, et les uns seraient ordonnés à aimer naturellement un Dieu et les autres seraient ordonnés à aimer un autre Dieu. La même chose se produirait dans les autres créatures, car chaque créature se différencierait de l'autre en signifiant le Dieu qui l'aurait créée. Et si chaque Dieu n'avait pas ainsi ordonné sa créature, sa bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et volonté seraient imparfaits; et si cela était, il serait impossible qu'il fût Dieu. Car, de même qu'il ne convient pas que la créature soit son créateur, de même, et encore moins, il ne convient pas que Dieu ait une imperfection de bonté, grandeur, et cœtera. Car à Dieu convient une totale noblesse, selon les conditions des arbres.

 

La deuxième raison est la suivante: – La grandeur de Dieu est infinie ou non en essence et en bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Or, s'il y a deux ou trois dieux ou plus, il est impossible que la grandeur de Dieu soit infinie en essence et en les vertus susdites. S'il y a un seul Dieu, il est possible que la grandeur de Dieu soit infinie en essence par toutes les vertus susdites. Et comme cette possibilité et l'être s'accordent, et que s'accordent l'impossibilité et le non-être, ainsi est manifesté que Dieu est un et que son essence est si grande en bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, que nulle autre essence ni autre chose ne la peut limiter ni comprendre, mais c'est elle qui limite et comprend toutes les choses en elle-même, et elle est essentiellement à l'intérieur et hors de toutes les autres choses, car, si ce n'était pas le cas, elle serait limitée et finie.

 

Le gentil dit au juif: – Selon l'œuvre naturelle, il est vrai qu'il y a quatre éléments mélangés dans chaque corps et qu'en chaque corps se trouve chaque élément essentiellement, virtuellement et effectivement. Ainsi il est possible qu'il y ait beaucoup de dieux et qu'ils soient mêlés les uns dans les autres et que la grandeur de chacun soit d'une essence infinie par toutes les vertus et par tous les lieux.

 

Le juif répondit et dit: – Il est certain que dans le corps composé chaque élément limite l'autre, selon sa propre vertu; car le pouvoir du feu limite le pouvoir de l'eau qui lui est contraire, et le pouvoir de l'eau celui du feu, et il en est de même pour l'air et la terre. Et ainsi comme l'un et l'autre se limitent en vertu, ainsi l'opération de chacun limite l'opération de l'autre, car leurs œuvres sont différentes et opposées. C'est pourquoi chacun des éléments désire être simple et par lui-même et sans les autres éléments; car il s'accorderait mieux avec son être même et avec sa vertu même, s'il pouvait être sans les autres, ce qu'il ne fait pas, puisqu'il est mêlé aux autres. Et ainsi il est manifesté que s'il y avait beaucoup de dieux, le pouvoir et la bonté et cœtera, de chacun seraient limités et finis en le pouvoir, et cœtera, de l'autre; et un seul Dieu, qui serait en son essence même et en son pouvoir,et cœtera, serait meilleur que tous ces dieux. Et il s'accorderait mieux avec l'être. Et il serait plus impossible qu'il y ait en lui envie, orgueil et imperfection, que s'il était mêlé avec d'autres dieux. Car la plus grande noblesse, pour que Dieu s'accorde avec l'être, doit lui être attribué, selon la condition du premier arbre. Car la foi, l'espérance, la charité, et cœtera, peuvent mieux s'accorder avec la bonté, la grandeur, et cœtera, et ne peuvent être plus grands ni plus contraires aux vices. Ainsi est démontré par ces conditions qu'un seul Dieu est nécessairement.

 

La troisième raison est la suivante: – S'il y avait un dieu qui était en un lieu seulement et qu'un autre dieu partageait ce même lieu et qu'un autre dieu encore partageait ce même lieu, il conviendrait qu'il y eût un Dieu infini qui limitât et comprît ces dieux, et ce dernier s'accorderait mieux à être Dieu que les autres. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que le dieu le plus grand serait infini et que les autres dieux seraient mineurs, et qu'il y aurait limite et finitude dans les dieux mineurs, selon les six directions qui conviennent à tout ce qui est situé, à savoir le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière. Et si cela était, il conviendrait que ce fût un corps; et si c'était un corps, il serait fini, car tout corps doit être fini, dans la mesure où il s'accorde à avoir forme, superficie et matière. Or, comme il est contradictoire que Dieu puisse être fini et limité, car le dieu le plus grand serait limité par les dieux mineurs et les dieux mineurs auraient part à l'infini, pour cette raison il est manifesté qu'il est impossible qu'il y ait beaucoup de dieux, mais il y a seulement un Dieu, sans l'unité et la singularité duquel ne s'accorderait pas avec lui la perfection de bonté, grandeur, et cœtera.

 

Le gentil dit: – Est-il possible qu'il y ait un dieu dans un lieu et un autre dieu dans un autre lieu, et qu'il y ait ainsi beaucoup de dieux, infinis en œuvres et finis en quantité?

 

Le juif répondit: – La perfection de bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera, s'accorde avec l'infinité de l'essence où se trouve la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, et elle est en désaccord avec la fin qui est dans les choses limitées en un lieu et multipliées en nombre. Car dans un nombre infini il ne peut y avoir la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, dans aucune des choses qui sont finies en essence; si c'était le cas, la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, serait aussi noble dans une chose finie que dans une chose infinie, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, s'accorde à une essence infinie en bonté, grandeur, et cœtera, et ne s'accorde pas avec beaucoup d'essences finies et juxtaposées. Car si c'était le cas, la perfection serait également dans une chose infinie et dans une chose finie, ce qui est impossible.

 

La quatrième raison est: L'espérance peut devenir plus grande en ayant confiance en un seul Dieu, seigneur de toutes choses; et la charité peut devenir plus grande en aimant un Dieu infini en bonté, grandeur, et cœtera, qu'elles ne le deviendraient, s'il y avait beaucoup de dieux ou s'il y avait un dieu réparti en deux ou trois choses qui le composeraient. Et parce que l'espérance et la charité s'accordent avec le plus grand, cette concordance s'accorde avec la vérité et leur contraire avec la fausseté, selon les conditions des arbres; ainsi il est manifesté qu'il y a seulement un seul Dieu.

 

– Seigneur, dit le gentil, comme la charité s'accorde mieux avec la perfection, en laquelle elle est et peut devenir plus grande en aimant un Dieu infini en bonté, grandeur, et cœtera, qu'en aimant un ou plusieurs dieux qui seraient finis, ainsi la volonté de l'homme qui n'aime pas un dieu qui est mauvais et a une méchanceté infinie est plus noble dans ce non-amour que la volonté qui ne peut pas ne pas aimer davantage le mal fini et limité. Parce que le plus noble non-amour doit lui être attribué, ainsi il est manifesté qu'il y a un seul dieu mauvais, infini, qui est le commencement de tous les maux, que l'homme peut ne pas aimer.

 

Le juif répondit: – C'est la vérité, seigneur, que, dans la perspective de la charité, la volonté créée pourra plus noblement ne pas aimer, si elle n'aime pas un Dieu qui est plus un mal infini que fini. Mais parce que le mauvais dieu serait contraire au bon et parce que le dieu bon n'aurait pas bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera, s'il ne détruisait pas le dieu mauvais, pour cette raison il ne convient pas que tout ceci soit, par quoi la volonté pourrait ne pas aimer le plus grand mal. Car la volonté créée ne s'accorde pas avec une noblesse qui serait opposée à la noblesse du créateur. Et si le dieu bon ne détruisait pas le dieu mauvais, de sorte que la volonté créée ne puisse être meilleure, il aimerait plus sa créature que lui-même et il y aurait imperfection en lui. Et si le dieu bon ne pouvait pas détruire le dieu mauvais, ils seraient égaux en pouvoir, ce qui est impossible. Si c'était possible, l'être s'accorderait aussi convenablement au mal infini qu'à l'infini bien. Or, comme le bien et l'être s'accordent, et le mal et le non-être, et que la perfection s'accorde avec le bien et avec l'être et ne s'accorde pas avec le mal et avec le non-être, ainsi est manifesté qu'il est impossible que le mal infini soit en l'être. Car si c'était le cas, l'être et le non-être s'accorderaient également avec l'éternité et avec l'infinité, ce qui est impossible.

Quand le juif eut prouvé au gentil qu'un seul Dieu était seulement, alors il demanda au gentil s'il se considérait satisfait de la démonstration qu'il lui avait faite de l'unicité de Dieu, pour les quatre raisons susdites, ou s'il voulait qu'il cueillît plus de fleurs des arbres et prouvât l'unicité de Dieu par plus de raisons. Mais le gentil répondit qu'il se considérait bien satisfait de la démonstration et que ce qu'il lui avait affirmé lui permettait de progresser dans sa recherche de la vérité. Mais, plutôt, il le priait de lui dire ce qu'est Dieu et ce qu'il n'est pas en lui-même, car il désirait beaucoup avoir connaissance de ce que Dieu est. – Seigneur, dit le juif, par la vertu de Dieu et par la lumière de la grâce, l'entendement humain arrive en cette présente vie à la connaissance de ce que Dieu n'est pas, c'est-à-dire que par de vives raisons on sait que Dieu n'est ni pierre, ni homme, ni soleil, ni étoile, ni aucune chose corporelle, ni aucune chose spirituelle qui soit finie ni qui ait un défaut. Encore nous avons connaissance que Dieu est bon, grand, éternel, puissant, et cœtera, selon ce qui a été prouvé dans le premier livre. Et il suffit à l'homme de savoir toutes ces choses, pendant qu'il est dans le monde. Mais, savoir ce que Dieu est en lui-même, aucun homme ne le peut; car aucun homme ne peut savoir ce que son âme est en elle-même, donc, comment saurait-il ce que Dieu est? En ce monde cela n'est pas accessible au savoir, mais en l'autre monde ne le savent pas non plus ceux qui sont dans la gloire; et si nous le savions en ce monde, l'autre monde ne serait pas plus noble que celui-ci. Or, comme il convient que l'autre monde soit plus noble que celui-ci, pour cette raison Dieu a ordonné que l'homme ne puisse pas savoir en ce monde ce qui convient à l'autre monde.

 

 

 

Du deuxième article. De la création

 

– Pour prouver que Dieu est le créateur de toutes choses, nous cueillons sept fleurs des cinq arbres, parmi d'autres; et par elles il est manifesté à l'entendement humain que Dieu a créé le monde; et par chacune des fleurs il en est donné une manifeste démonstration.

 

1. Bonté et éternité

 

– L'éternité est une bonne chose, comme il est vrai que le bien et l'être s'accordent avec l'éternité, et l'éternité et l'être avec la bonté. Si l'éternité était une chose mauvaise, le non-être et la bonté s'accorderaient contre l'être et l'éternité; et si ce n'était pas le cas, naturellement tous les hommes et les plantes et les animaux désireraient ne pas être, ce qui est impossible, comme il est vrai que tout ce qui est aime être et n'aime pas ne pas être.

 

Le juif dit au gentil: – Si le monde n'est pas éternel et si Dieu ne l'a pas créé, il convient que le monde ait eu un commencement de lui-même ou d'un autre. De lui-même il ne peut l'avoir eu, car rien ne peut donner commencement à quelque chose, et, si cela était, une chose serait rien. Et si le monde avait eu un commencement d'un autre qui ne serait pas Dieu et si cet autre a eu un commencement d'un autre qui a eu un commencement, et ainsi à l'infini, et si Dieu n'est pas le commencement de ces commencements et de ces commencés, il doit s'ensuivre que la bonté s'accordera mieux avec le commencement commencé qu'avec l'éternité, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifié que, si le monde a un commencement, il convient qu'il l'ait de la bonté éternelle ou d'une chose qui ait son commencement de la bonté éternelle. Et comme nous avons déjà prouvé qu'il y a seulement un Dieu, en qui est l'éternelle bonté, ainsi il est manifesté que, si le monde a un commencement, il convient qu'il l'ait eu de Dieu ou d'une autre chose qui a eu son commencement de Dieu.

 

Si le monde est éternel ou non créé, il est égal en durée avec l'éternité de Dieu. Or, comme le monde est divisible en parties où il y a défaut et mal, à savoir en choses qui sont limitées en quantité et qui sont corruptibles, mortelles, vouées à la souffrance et ignorantes, et parce que ces choses sont aussi mauvaises que le bien fait défaut, ainsi le monde ne s'accorde pas bien avec la bonté, de même que la bonté, en laquelle il n'y a ni division ni défaut ni mal, s'accorde avec l'éternité, où il n'y a ni parties ni choses qui ont un commencement ou une fin. Et c'est ainsi qu'il est signifié que le bien qui est dans le monde a un commencement, car, s'il n'avait pas de commencement, il s'accorderait aussi bien avec l'éternité qu'avec la bonté de Dieu. Et si le bien créé a un commencement, combien plus il convient que le mal ait un commencement! Car si le mal était éternel, sans commencement, l'éternité ne s'accorderait pas avec la bonté, étant donné que le bien s'accorderait avec son contraire, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que le monde est créé et a un commencement.

 

Le gentil demanda au juif si Dieu avait créé le mal. Le juif répondit que le mal était considéré de deux manières: le mal de faute et le mal de souffrance. Comme le mal dû à la faute est contraire à la bonté, il ne convient pas qu'il ait été créé; parce que le mal dû à la souffrance s'accorde avec la parfaite justice de Dieu pour punir le péché et avec la parfaite sagesse de Dieu pour signifier le bien de la grâce, ainsi il convient que le mal dû à la souffrance soit créé par la souveraine bonté éternelle.

 

2. Grandeur et pouvoir

 

– Il est signifié que le plus grand pouvoir est en Dieu si le monde est créé par le pouvoir de Dieu, ce qui ne serait pas le cas, si le monde était éternel. Car le pouvoir de Dieu est plus grand dans le fait de créer à partir de rien un monde si grand et si beau que s'il n'avait pas créé le monde. Et afin que la grandeur et le pouvoir de Dieu s'accordent mieux et démontrent à l'entendement humain qu'il doit les reconnaître selon la première condition du premier arbre, ainsi il est manifesté que le monde est créé à partir de rien et qu'il a eu un commencement.

Si le monde était éternel et durable par son pouvoir ou par le pouvoir de Dieu, il serait plus impossible qu'il ait une fin en quantité, en temps et en durée, que si le monde a un commencement et si Dieu l'a créé. Et s'il était plus impossible que le monde ait une fin et un devenir dans le non-être, moindre serait signifiée la grandeur d'un pouvoir divin que le monde pourrait détruire, ce qui n'est pas le cas, si le monde a eu un commencement et est créé; car il est plus proche du non-être puisqu'il est venu de rien, qu'une chose éternelle qui n'a jamais été rien. Et plus il est proche du non-être et plus le soutient le pouvoir de Dieu pour qu'il ne redevienne pas non-être, plus grand est manifestement le pouvoir de Dieu qui le soutient et l'empêche de redevenir rien. Et plus le pouvoir de Dieu est grand, plus grande se manifeste sa bonté.

 

Il est plus étrange, plus impossible et plus contraire aux raisons de considérer que la bonté et le pouvoir divin, qui sont une même chose avec l'éternité qui ne peut s'accorder avec le commencement ni la fin, pourraient venir au non-être, que de considérer que ce qui est créé et venu du non-être pourrait revenir au non-être. En considérant que le pouvoir de Dieu est si grand qu'il peut détruire le monde, à supposer qu'il soit éternel, on est prêt de considérer que Dieu ne peut pas être, si le monde est bien éternel. En considérant que le monde est créé et que Dieu peut lui donner fin, puisqu'il l'a créé à partir de rien, on est loin de considérer que Dieu puisse ne pas être. Et parce que la considération qui s'accorde mieux avec le grand pouvoir divin est plus satisfaisante, ainsi il est manifesté que le monde a reçu sa création par le grand pouvoir divin.

 

3. Perfection et charité

 

– Perfection et charité signifient dans les choses de ce monde que le monde est créé; car le feu et les autres éléments en cherchant leur perfection engendrent et corrompent les choses en lesquelles ils ne trouvent pas leur perfection. Ainsi le jour et la nuit ne cessent de s'engendrer et se corrompre pour la nécessité de la nature qu'ils doivent accomplir. Si le monde était éternel sans commencement, il y aurait éternellement sans commencement un manque dans le cours de la nécessité de la nature, et il y aurait génération et corruption, et il n'y aurait pas de premier homme ni de premier arbre ni de premier animal ni de premier oiseau. Et s'il n'y avait pas de premier dans les choses susdites, il serait impossible qu'il y ait un dernier. Et si cela n'était pas le cas, les éléments auraient infiniment leur perfection et désireraient la perfection et ne l'auraient jamais. Et cela est incompatible et contraire à l'abondance de la perfection divine qui également et éternellement sera cause de l'imperfection et de la perfection désirée. Le désir serait imparfait, si l'on désirait éternellement et si l'on n'obtenait jamais accomplissement du désir. Ainsi il y a incompatibilité, selon la perfection et l'amour divin, et il est manifesté que le monde est créé et que l'imperfection a eu un commencement par lequel est signifié l'accomplissement.

 

Le juif dit au gentil: – Nous avons signifié et prouvé par la nature corporelle que le monde est créé. Nous voulons maintenant prouver cela par la nature spirituelle, à savoir par l'âme. Il est manifeste pour l'intelligence humaine que l'âme raisonnable ne peut se sauver en ce monde. Et ainsi que les éléments se meuvent corporellement pour chercher leur accomplissement et ne le trouvent pas, comme nous l'avons dit plus haut, ainsi l'âme recherche spirituellement son accomplissement et ne le trouve pas; car, lorsqu'elle a une chose qu'elle a toujours désiré avoir, elle en désire une autre. Parce que c'est là l'imperfection de la charité, il est signifié que l'âme est créée; car, si elle était éternelle, elle n'aurait pas d'imperfection et, si elle n'en avait pas, la souveraine perfection et amour, à savoir Dieu, serait cause de son éternelle imperfection, ce qui est impossible et contre les conditions des arbres. Par cette impossibilité et cette opposition, il est signifié que l'âme est créée. Et par la création de l'âme il est signifié que la nature du corps est créée; car si l'âme qui est de plus noble nature que la nature du corps est créée, combien plus il convient que le corps soit créature! Car si ce n'était pas le cas, le plus noble s'accorderait avec le non-être et le moins noble avec l'être et avec l'éternité, ce qui est contraire à la parfaite charité de notre seigneur Dieu.

 

4. Perfection et justice

 

– En Dieu s'accordent la perfection et la justice; et, comme il est prouvé dans le premier livre que la résurrection est, ainsi il est signifié par la résurrection et par la fleur susdite que le monde est créé. Car, si le monde était éternel, il conviendrait que éternellement Dieu crée la matière ordinaire dont serait composé le corps rationnel. Car l'ordinaire matière de ce monde ne suffirait pas à tant de corps animés, ressuscités, ayant mérite ou faute, pour quoi il convient qu'ils soient ressuscités selon la parfaite justice de Dieu. Parce qu'il ne convient pas de reconnaître que Dieu augmente infiniment l'ordinaire matière et l'espace qui lui convient et qu'il n'a pas une parfaite justice, pour cette raison il ne convient pas de nier la création et d'affirmer que le monde est éternel sans commencement. Cette négation, par laquelle l'homme nie que le monde ait une quantité finie et soit dans un espace fini, implique l'affirmation que Dieu est éternellement créateur d'âmes, de corps et de lieux infinis en nombre, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres et contradictoire.

 

5. Eternité et orgueil

 

– Si éternité et orgueil s'accordaient, il s'ensuivrait que l'éternité s'accorderait avec l'orgueil contre l'humilité qui s'accorde avec la bonté, la grandeur, le pouvoir, la sagesse, l'amour et la perfection, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que l'éternité et l'orgueil ne s'accordent pas. Par cette incompatibilité il est signifié que la nature qui est sujette à l'orgueil, c'est-à-dire la nature de l'homme, ne s'accorde pas avec l'éternité; par cette incompatibilité est donnée la manifestation que le monde est créé.

Le gentil répondit et dit: – L'humilité et l'orgueil sont opposés, et l'homme est sujet à l'humilité; donc, si la nature de l'homme s'accorde avec l'éternité qui s'accorde avec l'humilité, l'homme est de nature éternelle par humilité et de nature créée par orgueil.

 

Le juif répondit: – Le fait que l'éternité divine s'accorde avec l'humilité contre l'orgueil en l'homme est dû à l'influence du don de grâce, donné à l'homme contre la punition de l'orgueil. Ainsi est signifiée une éternité qui est appelée en latin evum et cette éternité, qui a un commencement et non une fin, est créée par la souveraine éternité, qui est sans commencement ni fin, en récompense de l'humilité de l'homme et en punition de l'orgueil de l'homme, afin que l'homme, éternellement, sans fin, ait connaissance des fleurs du premier arbre.

 

Si le monde était éternel, l'homme serait de nature éternelle et serait en un lieu éternel. Et l'éternité de Dieu ne serait pas contraire à l'orgueil ni à l'homme orgueilleux, comme c'est le cas, si le monde est créé. Car l'orgueil, l'homme, sa nature et le lieu où il est, seraient égaux en durabilité à l'éternité de Dieu. Or plus il convient de reconnaître que les vertus de Dieu sont contraires aux vices selon les conditions du troisième arbre, plus les vertus de Dieu manifestent qu'elles sont contraires à l'orgueil, si le monde est créé; ainsi est manifesté que le monde est créé.

 

6. Espérance et charité

 

– Si le monde est créé, il y a une plus grande concordance entre l'espérance et la charité dans l'amour de Dieu et dans la confiance en Dieu et elles sont plus opposées à leurs contraires, qui sont les vices, que si le monde n'est pas éternel. Car Dieu a fait une plus grande grâce à l'homme, en lui donnant de quoi manger, boire et satisfaire à ses besoins, c'est-à-dire l'être qui n'est pas l'être éternel, que s'il lui avait donné des besoins et un être éternels. Et plus grande est la grâce que Dieu a faite à l'homme, plus grande est la charité que l'homme peut avoir et doit avoir envers Dieu, plus grande est l'espérance qu'il peut et doit avoir envers Dieu. Car plus grandes sont l'espérance et la charité qui peuvent être et doivent être en l'homme, plus grand est l'amour que Dieu peut et doit avoir pour l'homme. Et de ces propositions il ne s'ensuit aucune incompatibilité avec le fait que le monde est créé; mais, si le monde est éternel, il s'ensuit incompatibilité et opposition, par quoi est signifié que le monde n'est pas éternel. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'espérance et la charité s'accorderaient avec le non-être et avec le manque et que leurs contraires s'accorderaient avec l'être et avec la perfection; ce qui est impossible et contraire aux conditions du quatrième arbre.

 

7. Prudence et mélancolie

 

– Prudence et mélancolie sont contraires, dans la mesure où la prudence est une vertu et la mélancolie un vice. Or, si le monde est éternel et si la prudence ne le sait pas, la mélancolie ne serait pas si contraire à la prudence ni aux vertus qui s'accordent avec la prudence, comme c'est le cas, si le monde est éternel. Car la mélancolie qui n'aime pas le bien commun et particulier et rend l'homme négligent et paresseux et complaisant au mal, s'accorde avec le non-être, puisqu'elle veut ce qui ne s'accorde pas avec l'être et puisqu'elle n'aime pas ce qui s'accorde avec l'être. Si la prudence savait que le monde était éternel, elle saurait que, s'il ne l'était pas, la mélancolie s'accorderait mieux avec le non-être qu'avec l'être, ce qui est impossible à savoir, puisque cela est contradictoire. Car si le monde est éternel, la mélancolie, qu'éprouvera un sujet éternel, s'accordera avec l'être plus fortement que si le sujet qui l'éprouve, c'est-à-dire l'homme, n'est pas éternel. Puisque l'œuvre de la mélancolie est contraire à l'être et s'accorde avec le non-être, son sujet s'accorde mieux avec le non-être, si le monde est créé que si le monde est éternel. Parce que, par l'éternité du monde, il y aurait contradiction entre ce que saurait la prudence et le fait que la prudence ne serait pas aussi contraire à la mélancolie, ainsi est signifié que le monde n'est pas éternel, puisqu'il est vrai que la contradiction ne peut pas tenir et qu'il faut bien reconnaître que la prudence et la mélancolie sont contraires, selon les conditions du cinquième arbre.

 

– Je me considère assez satisfait, dit le gentil, de l'explication par laquelle tu m'as prouvé que le monde est créé. Mais je te prie de me dire ce que faisait Dieu avant la création du monde. Car Dieu est plus noble s'il est éternellement et s'il agit éternellement, que si ce n'est pas le cas et si son œuvre a un commencement.

 

Le juif dit: – Les philosophes s'entendent en majorité pour prouver que le monde est éternel, c'est-à-dire pour donner honneur à la cause première, qui est Dieu. Mais en ce qui concerne la connaissance de la cause première, les philosophes ont affirmé que, ainsi qu'elle était cause et fin de toutes choses et éternelle, ainsi son effet devait être éternel, et ils ont dit que cet effet est le monde. Mais nous qui croyons que le monde est créé, nous honorons plus Dieu que les philosophes et lui attribuons un plus grand honneur en disant que Dieu a en lui-même son œuvre éternelle, aimant et comprenant en lui-même, et glorieux en lui-même, et comprenant toutes choses; et nous disons que cette œuvre est première, antérieure à l'œuvre que Dieu a faite et fait en étant cause du monde. Les philosophes qui ignorent l'œuvre que Dieu a en lui-même ne lui ont pas attribué l'œuvre qui a été à l'intérieur de lui-même, c'est-à-dire le monde; et ils ont dit que cette œuvre était égale en éternité avec lui. Et parce que, selon la première condition du premier arbre, on doit attribuer à Dieu la plus grande noblesse, ainsi il est démontré que le monde est créé par Dieu qui est la cause première; et l'œuvre qu'il a en lui-même fut avant son effet, c'est-à-dire le monde.

 

Le gentil dit au juif: – Je ne peux pas comprendre comment à partir de rien peut être créé quelque chose. Le juif dit: – Par nature l'entendement humain comprend autrement si la chose est ou n'est pas, et comment la chose se fait, et comment par les possibilités ou impossibilités susdites il est prouvé que Dieu est créateur. Mais la façon dont Dieu à partir de rien fait être quelque chose, cela l'entendement humain ne peut le comprendre dans la chose créée. Et sais-tu pourquoi? Parce que l'entendement, dans le rien, comprend «pas quelque chose». Et parce que l'entendement ne peut comprendre comment se fait la chose à partir de ce en quoi il comprend «rien», ainsi tu ne peux pas comprendre, puisque tu ne comprends pas le «rien». Mais dans la parfaite volonté divine, qui a parfait pouvoir et parfaite sagesse, tu peux comprendre que Dieu peut créer une chose de la non-chose, puisque sa volonté peut le vouloir, son pouvoir peut le faire et son savoir sait le faire.

 

Il est manifeste pour ton entendement que tu as une âme et un corps; mais la manière dont l'âme est jointe au corps, cela tu ne peux le comprendre. Or, si ce qui est en toi-même ton entendement manque à le comprendre, combien plus il convient qu'il manque à comprendre ce en quoi tu n'es pas! Il suffit donc que tu comprennes si une chose est ou n'est pas et tu n'as pas besoin en ce monde de savoir comment une chose est ou n'est pas créée.

 

Le gentil dit au juif: – Le firmament, les corps célestes et leur mouvement ne sont pas corruptibles, et ainsi il est signifié qu'ils sont éternels et sans commencement.

 

Le juif répondit: – Parce que le firmament et les corps célestes sont limités en quantité, ils signifient qu'ils sont créés. Car l'éternité, qui ne s'accorde pas avec la durée qui a un commencement et une fin, ne s'accorde pas également avec la quantité qui est finie, limitée, circonscrite et mobile. Tel est le firmament qui engendre le temps premier et dernier, avec lequel ne s'accorde pas l'éternité. Si le firmament, les corps célestes et leur mouvement ne sont pas corruptibles, c'est parce que Dieu les a créés incorruptibles afin de démontrer son grand pouvoir. Si Dieu n'avait pas créé des choses corruptibles, il ne démontrerait pas si fortement son grand pouvoir, lui qui peut créer ou détruire des choses incorruptibles aussi facilement que des choses corruptibles. Mais parce que les philosophes n'avaient pas une parfaite connaissance du pouvoir de Dieu, de son savoir, de son vouloir ni de sa perfection, et parce qu'ils voyaient que le firmament et les corps célestes sont incorruptibles, ils pensaient qu'ils étaient éternels sans commencement et sans fin, et ainsi ils niaient la création.

 

 

Du troisième article. De la Loi que Dieu donna à Moïse

 

– Pour prouver que Dieu a donné la Loi à Moïse, il convient que nous cueillions des cinq arbres ces fleurs par lesquelles nous puissions prouver cet article; cette démonstration, faisons-la avec sept fleurs le plus rapidement que nous le pouvons.

 

 

1. Bonté et grandeur

 

– Si Dieu a donné la Loi à son peuple, en laquelle il a ordonné par commandements ce que l'homme doit pratiquer afin d'honorer Dieu et de lui obéir et d'obtenir la béatitude, et ce que l'homme ne doit pas faire afin d'éviter la malédiction divine, une plus grande bonté est signifiée en Dieu et une plus grande indication est faite de la gloire céleste et de la peine infernale, que si Dieu n'avait pas donné de Loi et n'avait pas dit à l'homme ce qu'il devait faire et ne pas faire.

Le bien agir s'accorde avec l'être et le mal agir avec le non-être, le commandement s'accorde avec l'être et ne s'accorde pas avec le non-être. Or, comme le commandement de bien agir et d'éviter le mal s'accorde avec l'être et ne s'accorde pas avec le non-être, et que le mal agir s'accorde avec le non-être et ne s'accorde pas avec l'être, et que l'être et le bien s'accordent, et que l'être et le mal ne s'accordent pas, si Dieu n'avait pas donné la Loi ou n'avait pas fait le commandement de bien agir et d'éviter le mal, Dieu aurait fait concorder le commandement et le non-être, le bien et le mal, contre le commandement, l'être et le bien, de sorte que le commandement n'aurait pas été en accord avec l'être. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait qu'en Dieu il n'y aurait pas grande bonté en pouvoir, sagesse, amour et perfection. Parce qu'il convient d'attribuer à Dieu grande bonté, selon les conditions des arbres, ainsi il est manifesté que Dieu a donné la Loi à l'homme.

 

Si grande est la gloire céleste et si grande est la peine infernale qu'il faut que ce commandement ait été fait pour l'homme et qu'il faut que cette ordonnance ait été faite par œuvre divine, par laquelle l'homme peut parvenir à la vie perdurable. Si les choses du monde qui sont petites s'accordent avec le commandement temporel, combien plus les choses grandes, célestes et infernales qui n'ont pas de fin! Si la Loi et les commandements n'avaient pas été donnés par la bonté de Dieu, il s'ensuivrait que la grande bonté de Dieu s'accorderait mieux avec les choses peu utiles et ne s'accorderait pas avec les choses très utiles. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que ce qui est la cause matérielle serait la cause finale et la cause finale serait matérielle, et ce qui est le moindre bien serait le plus grand bien, et ce qui est le plus grand bien serait le moindre bien. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que la grande bonté de Dieu serait plus petite qu'aucun autre bien et que ce qui est le plus grand mal serait plus petit qu'aucun autre mal, ce qui est impossible.

 

2. Eternité et pouvoir

 

– Comme l'éternité et le pouvoir s'accordent en Dieu, il est impossible qu'ils ne s'accordent pas dans l'œuvre de Dieu. Si Dieu a donné la Loi à l'homme et lui a commandé ce qu'il doit faire et comment il doit se comporter, l'homme est plus poussé à faire le bien et à éviter le mal qu'il ne le serait, si aucune Loi ne lui avait été donnée. Et si l'homme fait le bien, le pouvoir divin s'accorde mieux avec l'homme pour lui donner la gloire éternelle; et si l'homme fait le mal, le pouvoir de Dieu s'accorde mieux avec l'homme pour lui donner une peine infinie. S'il n'y avait pas la Loi, le pouvoir divin ne serait pas en si grand accord avec son œuvre, et l'éternité divine et le pouvoir divin ne s'accorderaient pas si bien à juger si l'homme mérite la gloire éternelle ou la peine éternelle. Et parce qu'il est certain que les vertus divines se révèlent mieux à l'œuvre et à l'usage que celles des créatures, ainsi il est manifesté que Dieu a donné la Loi pour illuminer l'entendement.

 

3. Sagesse et prudence

 

– En Dieu s'accordent la sagesse et la perfection; par cette concordance la prudence reçoit l'influence qui la fait s'accorder à la sagesse de Dieu. Si Dieu a donné la Loi, la prudence s'accorde mieux avec la sagesse de Dieu, de laquelle lui vient l'influence qui la fait s'accorder mieux avec la force contre les vices, et avec la charité qui amène l'homme à aimer Dieu, son prochain et lui-même. Si la Loi n'était pas donnée, tous ceux qui croient que la Loi est donnée seraient dans la fausseté et dans l'erreur, et il s'ensuivrait que la prudence s'accorderait mieux avec la sagesse de Dieu en ceux qui croiraient fausseté et erreur qu'en ceux qui ne croient pas que la Loi est donnée, ce qui est impossible. Si cela était possible, la fausseté, l'erreur et l'ignorance seraient de bonnes choses et leurs contraires en seraient de mauvaises; et la prudence s'accorderait mieux avec la force et avec la charité par ignorance que par sagesse, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que Dieu a donné la Loi.

 

4. Pouvoir et justice

 

– Justice et ignorance s'opposent en l'homme; c'est pourquoi la justice et la sagesse s'accordent en l'homme. Comme l'homme n'a pas le pouvoir de juger de ce qu'il ne sait pas, ainsi il manque de pouvoir dans sa justice. Mais comme l'homme a la sagesse, il sait ce qu'il doit juger et donc il a le pouvoir de sa justice. Puisque en l'homme, qui est créature et chose mortelle et finie, il y a concordance entre le pouvoir et la justice, combien plus il convient qu'il y ait concordance entre le pouvoir divin et la justice créée qui est en l'homme! Car, si ce n'était pas le cas, la concordance qui est entre une vertu créée et une autre ne viendrait pas de l'influence des vertus incréées, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifié que la justice créée et le pouvoir divin s'accordent pour donner pouvoir et grâce à la justice, afin que la justice ait pouvoir et grâce d'être opposée à l'ignorance et à l'injustice. Si Dieu a donné la Loi, son pouvoir a illuminé la justice d'une lumière de sagesse en laquelle elle doit agir, juger et éviter. Et s'il n'a pas donné la Loi, la justice n'est illuminée que par une Loi naturelle. Et comme la justice créée a une plus grande force contre l'ignorance et l'injustice par la Loi de grâce et par la Loi naturelle, que seulement par la Loi naturelle, si Dieu n'utilisait pas son pouvoir pour que la justice créée eût un plus grand pouvoir contre l'ignorance et l'injustice, il s'ensuivrait que le pouvoir divin s'accorderait avec la mélancolie et qu'il serait opposé à la perfection et à l'amour de Dieu, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité est manifestée la Loi de grâce.

 

5. Foi et espérance

 

– Par la foi l'homme croit en Dieu et par l'espérance l'homme espère la grâce et la bénédiction de Dieu. Si Dieu a donné la Loi de grâce, la foi et l'espérance s'accordent plus fortement; et si Dieu n'a pas donné la Loi de grâce, elles ne s'accordent pas aussi fortement dans la contemplation de Dieu. Si la Loi de grâce n'était pas agréable à la volonté de Dieu et s'il ne l'avait pas aimée en la donnant à l'homme, il s'ensuivrait que plus la foi et l'espérance s'accorderaient dans la contemplation de Dieu et de sa gloire, moins elles seraient aimables à la volonté de Dieu, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Si cela était possible, il s'ensuivrait que la volonté de Dieu serait contraire à la bonté, la grandeur et la perfection, et qu'elle s'accorderait avec la mélancolie et l'envie, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que Dieu a donné la Loi de grâce, afin que la foi et l'espérance s'accordent mieux avec l'être contre leur contraire qui s'accorde avec le non-être.

 

6. Tempérance et gloutonnerie

 

– Tempérance et gloutonnerie sont opposées; c'est pourquoi la tempérance s'accorde avec l'obéissance et la gloutonnerie avec la désobéissance. Si la Loi de grâce est donnée, il s'ensuit que sont donnés des commandements contre la gloutonnerie qui s'accorde avec le non-être, afin de fortifier la tempérance qui s'accorde avec l'être. Si la Loi de grâce n'avait pas été donnée, il s'ensuivrait que la grâce de Dieu serait contraire à l'être et qu'elle s'accorderait avec le non-être; et si c'était le cas, cela signifierait que Dieu et le non-être s'accordent avec la gloutonnerie contre l'être et la tempérance, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres, et contraire à cet Art. Par cette impossibilité est manifestée la Loi de grâce.

 

Le juif dit au gentil: – Par bien d'autres fleurs, je pourrais te signifier et te manifester encore cette Loi de grâce, que Dieu donna à Moïse, prophète, sur le mont Sinaï. Cette Loi contient dix commandements qui sont écrits et elle en comporte beaucoup d'autres. Dans cette Loi ont été révélées à Moïse la création du monde et les origines des saints pères. Mais les raisons que je t'ai déjà exposées suffisent à prouver que Dieu a donné une Loi de grâce. Et de peur d'offenser mes compagnons par de nombreuses paroles superflues, je ne te parlerai pas de toutes les fleurs des arbres, par lesquelles on peut prouver la Loi de grâce.

 

– Je m'estime suffisamment content de ce que tu m'as dit, dit le gentil au juif, mais je te prie de me dire en vérité si les chrétiens et les sarrasins croient en la Loi que tu me dis.

Le juif répondit:

– Il est certain que les chrétiens et les sarrasins croient que Dieu a donné la Loi à Moïse, et chacun croit que notre Loi est vraie. Mais ils croient aussi en d'autres choses qui sont contraires à notre Loi, de sorte qu'ils s'écartent de notre croyance, quand ils croient ce qui lui est opposé. Nous sommes en désaccord dans les commentaires et les gloses qui sont opposés et, parce que nous ne pouvons pas nous rejoindre sur des arguments d'autorités, nous cherchons des raisons nécessaires sur lesquelles établir notre accord. Les sarrasins ne sont que partiellement en accord avec notre texte et partiellement ils le contestent. Ils disent que c'est nous qui avons changé le texte de la Loi et nous leur disons que c'est leur texte qui s'oppose au nôtre.

 

 

Du quatrième article. De l'avènement du Messie

 

Le juif dit au gentil: – Nous croyons en l'avènement du Messie qui viendra délivrer le peuple de sa captivité, c'est-à-dire les juifs, et il sera le prophète et le messager de Dieu. Donc pour prouver que le Messie doit venir, il convient que nous cueillions des fleurs des arbres comme preuves.

 

1. Grandeur et sagesse

 

– En Dieu il y a une grande sagesse qui a créé et ordonné tout ce qui est. Et parce que le monde est œuvre de Dieu, il convient que le monde soit bien ordonné; car, s'il ne l'était pas, l'œuvre faite et créée par la grande sagesse de Dieu ne signifierait pas qu'il y a en Dieu une grande sagesse. Car plus l'œuvre est parfaite et mieux elle est ordonnée, mieux elle signifie le maître qui l'a ordonnée.

Nous avons prouvé que Dieu a donné la Loi; or, si la Loi que Dieu a donnée n'avait pas de sujet en qui elle puisse être et se trouver ordonnée, la grandeur et la sagesse de Dieu que la Loi a données seraient moins signifiées. Or, comme nous sommes esclaves de tous, en raison du péché de nos premiers pères, à cause de la servitude en laquelle nous sommes, nous ne pouvons pas bien garder ni accomplir la Loi que Dieu nous a donnée et nous la garderions et l'accomplirions mieux selon l'ordonnance qui convient si nous en disposions librement. Il est donc nécessaire que Dieu nous envoie le Messie pour nous délivrer de la servitude et de la captivité en laquelle nous sommes, et que nous soyons libres, et que nous ayons des rois et des princes, comme nous en avions l'habitude. Et s'il n'en était pas ainsi, la grande sagesse de Dieu serait contraire à la Loi sainte qu'il nous a donnée, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Ainsi il est manifesté que le Messie doit venir.

 

2. Bonté et charité

 

– La bonté de Dieu et la charité que nous avons pour Dieu s'accordent; car, si elles ne s'accordent pas, il s'ensuit que la charité n'est pas une vertu ou qu'en Dieu il n'y a pas de parfaite bonté; et chacune de ces deux propositions est impossible. Par la grande charité que nous avons pour Dieu, nous supportons et avons longuement supporté une cruelle captivité en laquelle nous sommes très honnis et méprisés par le peuple des chrétiens et celui des sarrasins, desquels nous recevons contraintes et souffrances et auxquels il nous faut chaque année payer tribut et nous soumettre. Et toute cette souffrance nous aimons la supporter et l'endurer afin d'aimer plus Dieu et de ne pas abandonner la Loi ni la voie sur laquelle il nous a mis. C'est pourquoi il est nécessaire que la bonté de Dieu, qui est pleine de miséricorde et de grâce, se transforme en pitié et qu'il nous envoie son messager pour nous arracher de la captivité en laquelle nous sommes et nous amener à l'aimer, l'honorer et le servir. Si la bonté de Dieu ne nous aidait pas et ne nous secourait pas grandement dans nos souffrances et nos misères – car nous pourrions être libres si nous abandonnions notre Loi –, cela signifierait que dans la bonté de Dieu il n'y aurait pas de perfection de grandeur, pouvoir et amour, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté à notre charité et à notre espérance que Dieu, par sa grande bonté, doit envoyer le Messie pour nous délivrer de notre captivité.

 

Le gentil demanda au juif: – Cette captivité en laquelle vous êtes, il y a longtemps que vous la supportez? Le juif répondit: – Nous avons déjà subi deux captivités; l'une a duré soixante-dix ans et l'autre quatre-cents ans; mais celle-ci compte plus de mille quatre-cents ans. Des deux premières captivités nous connaissons les raisons; mais de cette actuelle captivité nous ignorons tout.

 

Le gentil dit au juif: – Est-il possible que vous soyez en un péché qui vous oppose à la bonté de Dieu, alors que vous ne désirez pas être en ce péché et que vous demandez pardon pour lui à la bonté de Dieu qui s'accorde avec la justice? Que par cette justice il veuille vous en délivrer, puisque vous reconnaissez votre péché et que vous en demandez pardon.

 

3. Pouvoir et espérance

 

Le juif dit au gentil: – Il est certain que l'espérance est une vertu; car, si ce n'était pas le cas, la désespérance ne serait pas un vice. Le pouvoir et l'espérance s'accordent en nous, puisque nous espérons que Dieu nous aidera à sortir de la captivité, et nous ne pourrions pas être en cette espérance, si nous n'avions pas le pouvoir d'espérer. Le pouvoir de Dieu est plus grand que le nôtre et, si notre pouvoir, qui est plus petit, s'accorde avec la vertu, combien plus le pouvoir de Dieu, qui est plus grand, s'accorde nécessairement avec notre espérance! S'il n'en était pas ainsi, il serait signifié que notre pouvoir et notre espérance, qui ont confiance en le pouvoir de Dieu, s'accorderaient en plus grande concordance que celle du pouvoir de Dieu avec notre espérance. Ce qui est impossible. Si c'était possible, notre pouvoir s'accorderait avec une plus grande perfection que le pouvoir de Dieu. Ainsi il est impossible que le pouvoir de Dieu ne nous envoie pas la délivrance de notre captivité, par la grande efficacité qui est dans le pouvoir de notre seigneur Dieu.

 

Tout le peuple des juifs espère que par la vertu et le pouvoir d'un homme, qui est le Messie, sera vaincu et soumis tout le pouvoir des hommes de ce monde, qui nous tiennent en servitude. C'est pour signifier que la pouvoir de Dieu est grand, qui donnera à cet homme, le Messie, un si grand pouvoir et a ordonné que nous espérions qu'un homme nous fera sortir de notre servitude, que Dieu a ordonné que nous soyons en captivité et que nous ne soyons pas délivré par le pouvoir de Dieu, mais seulement par le pouvoir d'un homme. Et ainsi peut-on prouver que le Messie doit venir pour nous délivrer. Il s'ensuit pour nous une plus grande espérance et une plus grande connaissance du pouvoir de Dieu, ce qui s'accorde avec l'être et avec les conditions des arbres. Et ainsi il est signifié que le Messie est à venir pour notre délivrance et pour l'accomplissement de notre espérance.

 

4. Foi et justice

 

– Foi et justice s'accordent dans le peuple des juifs, car nous croyons tous que les souffrances que nous subissons dans notre captivité sont pour la justice de Dieu. Ainsi notre foi et notre justice s'accordent avec la justice de Dieu qui s'accorde nécessairement avec notre foi et avec notre justice. Car si ce n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la concordance et la charité s'accorderaient mieux avec notre foi et notre justice qu'avec la justice et la charité de Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que Dieu enverra un Messie pour nous délivrer, sans quoi il ne serait pas signifié que la justice et la charité de Dieu s'accordent aussi bien avec les vertus créées que les vertus créées avec les incréées. Et comme la justice et la charité incréées doivent avoir une plus grande concordance avec les vertus créées que les vertus créées avec les incréées, selon les conditions des arbres, ainsi il est signifié que le Messie est à venir. Le Messie sera envoyé par la justice et la charité divines, pour satisfaire à notre foi et à notre justice.

 

Plus nous sommes torturés et persécutés par la captivité et croyons qu'il est juste qu'il en soit ainsi, moins notre entendement comprend la raison de notre captivité, plus notre foi est grande et plus notre justice est grande, puisque nous jugeons bon de supporter ces souffrances, alors que nous pourrions les fuir, si nous le voulions. Et parce qu'il est nécessairement vrai que la foi et la justice s'accordent plus fortement avec la grandeur et avec l'être contre leurs contraires, qui ne s'accordent ni avec la grandeur ni avec l'être, parce qu'ils s'accordent avec la petitesse et avec le non-être, et parce que l'avènement du Messie s'accorde avec la concordance de notre foi, de notre justice et de la grandeur, ainsi il faut nécessairement que l'ordonnance divine, qui n'est pas contraire à la grandeur de la foi et de la justice, ait ordonné d'envoyer un Messie pour délivrer le peuple d'Israël.

 

5. Force et orgueil

 

– Dans la force l'humilité s'accorde avec la vertu et dans l'orgueil la force s'accorde avec le vice. Et puisque l'orgueil et l'humilité sont contraires, la force de l'humilité est différente et contraire à la force de l'orgueil. Mais la vertu appartient à l'être, et le vice au non-être; ainsi la force, qui convient à l'humilité, vainc et assujettit la force qui convient à l'orgueil. S'il en était autrement, il s'ensuivrait que la vertu ne s'accorderait pas avec l'être, ni le vice avec non-être; la force appartiendrait alors au non-être et la fragilité à l'être, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la force de l'humilité dans le cœur des juifs, qui l'emporte sur la force de l'orgueil des chrétiens et des sarrasins, et la domine. Car, malgré les hontes et les tourments et les captivités qu'ils imposent au peuple des juifs, ils n'ont pas le pouvoir de leur faire abandonner et rejeter la sainte Loi que Dieu donna à Moïse. Et puisqu'il en est ainsi et que, selon les conditions de l'arbre où est écrite la fleur du courage et de l'orgueil, il faut que soit vrai ce par quoi le courage s'oppose davantage à l'orgueil des chrétiens et des sarrasins qui nous maintiennent en captivité, il convient de penser que Dieu enverra un Messie qui détruira totalement l'orgueil des peuples chrétien et sarrasin, et par qui nous serons leurs seigneurs et, eux, nos serfs et captifs.

 

– Comment cela? dit le gentil au juif. Si moi qui suis libre, je me faisais juif, je serais en la servitude en laquelle tu es? Et pour sortir de mon erreur, j'entrerais dans l'état de serf à cause du péché en lequel tu dis que tu es, puisque tu es en captivité à cause de ce péché? Vraiment, dit le gentil, il ne me semble pas que cela s'accorde selon l'ordonnance qui appartient à la sagesse, bonté, pouvoir et justice de Dieu; car il serait de meilleure ordonnance et il s'accorderait mieux avec les conditions des arbres que l'homme, libre physiquement et captif spirituellement, garde en quittant son erreur sa liberté corporelle, où il pourra mieux observer sa Loi, et qu'il ne passe pas d'une erreur à une autre ni d'une faute et d'un péché à un autre et qu'il ne soit pas, sans avoir commis de faute, dans le péché à cause duquel il se trouvera en captivité.

 

 

Du cinquième article. De la résurrection

 

 

Le juif dit au gentil: – En cet article de la résurrection je ne donnerai pas d'autre démonstration; car cela a été suffisamment démontré dans le premier livre. Et je me considère comme satisfait de cette démonstration. Et bénis soient les arbres et leurs conditions et leurs fleurs qui ont illuminé mon âme en lui donnant l'espérance de la résurrection. Je veux que tu saches que le peuple juif est divisé en trois opinions, touchant l'article de la résurrection.

 

La première opinion est la suivante: quelques juifs ne croient pas en la résurrection. Et voici leur argumentation: ils disent que le corps étant corruptible par nature, il ne peut redevenir l'être même qu'il était avant la mort, qu'il ne pourrait se maintenir sans manger et sans boire, qu'il ne pourrait souffrir les peines de l'enfer et qu'il est déraisonnable de penser que l'on puisse manger et boire au paradis, qui n'est pas d'ailleurs un lieu pour le corps, le corps ne pouvant être que sur quelque chose qui soutienne sa lourdeur. Et pour ces raisons et pour beaucoup d'autres, ils nient et méprisent la résurrection. Mais je ne suis pas de cette secte. Je crois, au contraire, en la résurrection et suis certain que le pouvoir divin, parfait en toutes choses, peut maintenir les corps dans le ciel, bien que ce ne soit pas là leur lieu naturel, comme il maintient les âmes ici-bas dans le monde, lieu naturel des choses corporelles. Si Dieu, par sa vertu et son pouvoir, a créé l'âme incorruptible et immortelle, il pourra conserver les corps après la mort et leur donner la nature de l'immortalité sans qu'ils aient à manger et à boire, et dans le lieu qu'il lui plaira, pour manifester son pouvoir et sa justice. Si Dieu n'avait pas ce pouvoir, la perfection ne pourrait pas compter parmi les fleurs du premier arbre, et toutes les conditions des arbres seraient détruites.

 

La deuxième opinion est celle de quelques juifs qui croient que la résurrection aura lieu après la fin du monde et qu'après cette résurrection tout l'univers sera en paix et il n'y aura qu'une Loi, celle des juifs; ceux-ci auront femme et enfants, mangeront et boiront et ne pécheront pas. Et cet état durera longtemps. Mais ils disent et croient qu'un jour viendra où ils mourront tous et il n'y aura plus de résurrection: les âmes posséderont la gloire et les corps ne ressusciteront pas. Nombreux sont les juifs qui partagent cette opinion. J'étais moi-même des leurs avant que je ne vienne en ce lieu et ne lise les fleurs des arbres, comme cela est signifié au premier livre.

 

D'autres, et c'est la troisième opinion, croient en la résurrection et croient que tous ressusciteront après la fin du monde. Les bons auront la gloire perpétuelle et les méchants souffriront quelque temps. Puis, quand Dieu les aura punis des péchés qu'ils auront faits en cette vie présente, il les leur pardonnera et leur donnera la gloire éternelle. Mais quelques hommes demeureront pour toujours en enfer. Ceux-là sont très peu nombreux et sont si coupables qu'ils ne seront jamais dignes d'être pardonnés. Et je suis, moi, de cette opinion, bien que ce soit celle du plus petit nombre des juifs.

 

Le gentil lui dit: – Je m'émerveille beaucoup que vous autres, les juifs, vous puissiez être partagés en diverses opinions sur cette question, qu'il est si nécessaire de savoir. Et il me semble que cette pluralité d'opinions pourrait être l'effet d'un manque de savoir, ou d'un mépris de l'autre vie.

 

– Seigneur, dit le juif, notre désir de retrouver notre liberté est si grand, nous désirons tant que le Messie vienne nous délivrer de notre captivité, que nous ne pouvons pas tourner trop nos regards vers l'autre siècle. Et nous en sommes plus empêchés encore par les problèmes que nous pose notre vie parmi ceux qui nous tiennent en captivité et à qui nous devons payer tous les ans de très lourds tributs, sans quoi ils ne nous laisseraient pas vivre parmi eux. Et il faut que vous sachiez encore que nous avons un autre obstacle, à savoir que notre langue est l'hébreu, à présent beaucoup moins usité qu'avant; de sorte que nous n'avons pas autant de livres de science philosophique et d'autres sciences que nous en aurions besoin. Mais il y a parmi nous une science appelée Talmud1; elle est grande, et ce qu'elle dit est immense et très subtil. Son immensité et sa subtilité sont telles qu'elle constitue pour nous un obstacle à la connaissance de l'autre siècle, surtout parce que, par elle, nous nous inclinons à l'étude du droit pour participer à la possession des biens de ce monde.

 

 

Du sixième article. Du jour du jugement

 

– Cet article peut être prouvé par les fleurs des cinq arbres; car, si le jour du jugement n'était pas, les conditions des arbres ne seraient pas. Et parce qu'elles s'accordent à être nécessairement, il est manifesté par les fleurs que le jour du jugement arrivera; cueillons six de ces fleurs pour prouver cet article!

 

1. Grandeur et pouvoir

 

Le juif dit au gentil: – Le pouvoir de Dieu est si grand et excellent qu'il peut se manifester à tous les hommes dans sa spécificité et son universalité. Et parce que le grand pouvoir de Dieu doit être manifesté universellement à tous, il convient que tous nous soyons réunis en un seul lieu et qu'ensemble nous voyons le grand pouvoir de Dieu. Lorsque nous serons tous en un même lieu et que Dieu jugera les bons et les mauvais, il jugera les bons pour la béatitude perdurable et les mauvais pour les peines infernales. Et nul homme ne pourra s'excuser ni contredire la juste sentence de Dieu. Si le jour du jugement n'était pas, le grand pouvoir de Dieu ne serait pas aussi démontrable en présence et en communauté de tant de gens, et il s'ensuivrait que la bonté, la grandeur, la sagesse, l'amour et la perfection de Dieu seraient contraires à la grandeur du pouvoir de Dieu, et donc à toutes les conditions des arbres. Par cette impossibilité le jour du jugement est manifesté à l'entendement humain qui sait recevoir cette signification des fleurs des arbres.

 

2. Perfection et sagesse

 

– Comme par l'influence des corps célestes vient l'influence de la génération sur les corps terrestres, selon le cours naturel, ainsi et beaucoup mieux, de façon incomparable, de la parfaite sagesse de notre seigneur Dieu viennent influence et bénédiction sur la sagesse créée qui est dans les hommes. Quand nous serons tous réunis le jour du jugement, quand nous connaîtrons que Dieu sait tous les biens et tous les maux que chaque homme aura faits et quand il jugera chacun de nous selon nos œuvres, alors nous aurons une plus grande connaissance de Dieu et de sa sagesse par cette manière que par aucune autre. Et chacun connaîtra la sentence qui le concerne et la sentence qui concerne l'autre, ensemble, en un seul lieu et en seul moment. Et par cette connaissance en chacun de nous croîtront et se multiplieront la science et la connaissance. Et ceux qui seront sur le chemin du salut auront autant de charité et de béatitude qu'ils auront connaissance de la sentence de Dieu. Et ceux qui seront sur le chemin de la damnation, plus ils auront de connaissance de cette sentence, plus ils seront en état de tristesse et de malédiction. Puisqu'un tel jugement s'accorde avec la parfaite œuvre de notre seigneur Dieu et avec la sagesse créée, qui doit être dans les hommes et par laquelle ils peuvent avoir une très grande connaissance de la très parfaite et grande sagesse de Dieu, ainsi est manifesté le jour du jugement. Sans lui les raisons susdites ne seraient pas aussi révélatrices et les conditions des arbres ne seraient pas aussi utiles.

 

3. Grandeur et justice

 

– Sache, gentil, qu'il y a chez nous la coutume et l'habitude, selon laquelle, plus grande est la sentence, plus il faut de témoins et plus il faut qu'elle soit donnée par des personnes nobles, justes et bonnes. Or, la plus grande sentence qui puisse être serait la suivante: que tous les gens qui ont été, qui sont et qui seront fussent réunis en un lieu et que Dieu les jugeât tous en présence les uns des autres et que la sentence portât sur la gloire perdurable et sur le feu de l'enfer. Et si une telle sentence était plus grande qu'une autre sentence où nous ne serions pas tous réunis et où nous ne serions pas jugés par Dieu ni sur de si grandes choses, et si cette plus petite sentence s'accordait avec l'être et si la plus grande sentence n'était rien, il s'ensuivrait impossibilité et opposition entre la plus grande justice et la plus grande sentence, et la plus grande justice serait plus manifestée par la plus grande sentence que par la plus petite. Or, si la volonté de Dieu voulait que la plus petite sentence fût, et non la plus grande, la volonté de Dieu serait contraire à la grande justice de Dieu, puisque la grande volonté de Dieu n'aimerait pas ce par quoi la grande justice de Dieu serait le mieux manifestée. Comme il est impossible que la justice et la volonté de Dieu s'opposent, ainsi il est manifesté dans la concordance qu'il y a entre la parfaite justice et l'amour de Dieu que le jour du jugement aura lieu et qu'en ce même jour tous ensemble connaîtront la grande justice de Dieu. Chacun, en lui-même et en l'autre et ensemble, connaîtra la grande justice divine.

 

4. Pouvoir et orgueil

 

Le juif dit au gentil: – Aimable fils, tu sais bien que le pouvoir et la justice s'accordent contre l'orgueil et l'injustice. Ainsi les princes sont établis sur la terre pour être justes et puissants contre les hommes orgueilleux et injustes. Or, pour manifester que le pouvoir et la justice de Dieu s'accordent contre les hommes pécheurs qui sont remplis de vanité, d'orgueil et d'injustice et pour vaincre, soumettre et confondre ces derniers par le pouvoir et la justice de Dieu, Dieu veut qu'il y ait le jour du jugement et que tous les hommes ensemble aient connaissance du grand pouvoir et de la grande justice de Dieu qui viennent juger, confondre et abaisser les hommes orgueilleux et injustes. Si le jour du jugement n'existait pas, le pouvoir et la justice ne seraient pas si manifestés contre l'orgueil et l'injustice. Et pour que le pouvoir et la justice de Dieu soient plus fortement révélés à l'entendement humain, il s'ensuit nécessairement, selon les conditions des arbres, que le jour du jugement existera.

 

5. Foi et espérance

 

– Pour que la foi et l'espérance puissent mieux contempler Dieu, il convient que cela soit ordonné nécessairement par la perfection qui est en la bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et amour, car, si ce n'était pas le cas, cela signifierait que la foi et l'espérance peuvent contempler Dieu plus que Dieu ne l'ordonnerait ni ne le voudrait, ce qui est impossible. Si cela était possible, il s'ensuivrait que la perfection s'accorderait mieux avec les vertus créées qu'avec les vertus incréées, ce qui est impossible. Par cette impossibilité le jour du jugement est manifesté, sans lequel la foi ni l'espérance ne pourraient aussi bien contempler Dieu, comme elles le font, la foi en croyant et l'espérance en espérant la sentence divine de Dieu en présence de tout son peuple.

 

6. Force et luxure

 

– Force peut être plus grande contre la luxure en l'absence des gens qu'en leur présence. Car la honte mortifie dans le cœur humain la luxure, quand l'homme est en présence de gens devant lesquels il a honte de commettre l'adultère. Ainsi la force ne peut être aussi contraire à la luxure dans le cœur de l'homme amoureux de la chasteté en public. Comme la force et la luxure sont plus opposées en l'absence des gens qu'en leur présence, comme je l'ai déjà dit, ainsi il convient que le mérite de la force soit révélé aux gens et que la faute de l'homme luxurieux leur soit également révélée. Et si ce n'était pas le cas, la perfection et la justice seraient opposées en Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifesté le jour du jugement, en lequel la force et la luxure seront révélées à tous, afin que l'homme, pour chaque vertu, soit plus récompensé par la justice de Dieu, et soit plus puni et couvert de honte en présence des gens et de tout le peuple.

 

Quand le juif eut prouvé au gentil l'article susdit par les six fleurs susdites, le gentil dit au juif: – Comme Dieu est invisible, comment pourra-t-il juger le peuple qui ne pourra pas le voir? La sentence serait meilleure et plus forte si tout le peuple pouvait voir celui qui donnera la sentence. C'est pourquoi il semble que, si, en ce jour, on ne voit pas Dieu, les conditions des arbres ne seront pas remplies.

 

– Il est vrai, dit le juif, que Dieu est invisible. Mais de même qu'il s'est montré sous une forme visible à Moïse quand il lui a donné la vieille Loi, ainsi, par une forme qu'il prendra au jour du jugement, il se montrera à tout le peuple quand il donnera la sentence.

 

Le gentil répondit: – Cette forme ne sera pas Dieu; ainsi ce ne sera pas Dieu qui donnera la sentence, pas plus que la forme. Si c'était possible, ce serait bien que celui-là même qui jugera fût Dieu et que tout le peuple vît bien qu'il jugera. Car il est vrai que le juge doit être vu par ceux qu'il juge.

 

 

Du septième article. Du paradis

 

 

– Par toutes les fleurs des cinq arbres on peut prouver cet article; mais, rapidement, cueillons six fleurs pour prouver que le paradis existe.

 

1. Bonté et grandeur

 

– La bonté de Dieu est infiniment grande en éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection; car, s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas de perfection dans la bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et amour; et si cela était, Dieu ne serait rien, puisqu'il est vrai qu'en Dieu s'accordent la bonté et la grandeur susdites. Comme il a été prouvé dans le premier livre que Dieu est, ainsi il est manifesté que la bonté de Dieu est infiniment grande en éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Cette révélation faite à l'intelligence humaine signifie et démontre que le paradis existe. Car, si le paradis n'existait pas, il n'y aurait pas dans l'œuvre de Dieu perfection de justice, largesse et bonté, et son vouloir s'accorderait avec la mélancolie, l'envie, l'avarice et l'injustice, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité est signifiée l'existence du paradis.

 

2. Eternité et amour

 

– L'existence de Dieu est prouvée. Et ainsi il est prouvé que l'amour divin ne s'accorde pas dans l'éternité divine avec le commencement, le milieu et la fin; s'il s'accordait, il y aurait en Dieu une chose, l'éternité, qui ne s'accorde pas avec le commencement, le milieu et la fin, et une autre chose, l'amour divin. Or, comme l'éternité et l'amour sont une seule essence et une même chose, car sinon ils ne seraient pas un seul Dieu et nous avons prouvé que Dieu est unique, ainsi il est prouvé que l'amour divin n'a ni commencement ni milieu ni fin. Et ainsi il sort de l'amour divin une influence à aimer la créature raisonnable et à lui donner une gloire éternelle sans fin et à signifier que l'amour divin a sa perfection dans l'éternité et dans le don de la gloire éternelle à la créature. Cette gloire est celle du paradis qui n'aura pas de fin. Si le paradis n'était rien, la justice en Dieu n'aurait pas sa perfection et, si le paradis n'était pas éternellement sans fin, l'amour divin n'aurait pas sa perfection dans l'éternité et l'amour éternel de la créature raisonnable qui aime Dieu. Et il s'ensuivrait que le pouvoir divin ne pourrait pas, la sagesse divine ne saurait pas, l'amour divin ne voudrait pas aimer la créature raisonnable dans une durée éternelle. Et s'il en était ainsi, l'imperfection d'amour, pouvoir, sagesse, bonté et grandeur serait dans l'éternelle bonté, grandeur, pouvoir, sagesse et amour, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est démontrée l'existence du paradis, durable et infini.

 

Il est certain, gentil, que la créature ne peut recevoir l'éternité sans commencement. Car si elle le pouvait, elle pourrait être causée sans commencement ni fin et serait égale en durée, tout en recevant l'influence de sa cause, avec la cause première. Ainsi il est impossible que l'effet puisse recevoir autant que ce que la cause peut donner. Car si c'était le cas, ils auraient entre eux égale quantité en don et en réception. Or, il convient que la cause précède en dignité de pouvoir son effet, en ayant plus grand pouvoir par sa capacité de donner que l'effet par sa capacité de recevoir; ainsi la créature ne peut être sans commencement, et la cause première aurait le pouvoir de donner l'être sans commencement à la créature, si cette dernière avait le pouvoir de le recevoir. Si la gloire du paradis était finie et ne durait pas éternellement et sans fin, il ne serait pas signifié que Dieu, qui est la cause première, pourrait donner une durée éternelle sans commencement, si l'effet, c'est-à-dire la créature, pouvait la recevoir. Selon les conditions des arbres, il convient que soit bien manifesté tout ce par quoi Dieu est le plus démontrable en sa bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection; c'est pourquoi la durée sans fin de la gloire céleste est manifestée.

 

Le gentil dit au juif: – Il est sûr qu'en l'éternité ne conviennent ni le commencement ni la fin. Si Dieu peut donner l'éternité qui n'a pas de fin et si la créature peut la recevoir, comme tu le dis, il semble, selon tes paroles, que la créature puisse être causée sans commencement.

 

Le juif répondit: – Il y a une très grande différence entre l'influence que la créature peut recevoir de Dieu pour être éternelle et sans fin et celle que la créature ne peut recevoir pour être sans commencement. L'influence qu'elle peut recevoir pour être éternelle et sans fin est due à l'accomplissement de la cause première qui a créé cette durabilité sans fin. La créature ne peut pas être sans commencement, car son accomplissement de créature est dans la durabilité sans fin. Si la créature n'avait pas de commencement, elle n'aurait pas reçu la création de son accomplissement, par lequel elle est durable et sans fin. Et si elle ne l'avait pas reçu, il s'ensuivrait qu'elle serait éternelle sans commencement et qu'elle aurait une fin; ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres.

 

3. Perfection et charité

 

– Si l'on suppose que le paradis est, la charité créée peut être plus parfaite dans l'amour de la perfection divine que si l'on suppose que le paradis n'est pas. Ce par quoi la charité peut avoir une plus grande perfection dans l'amour de la perfection que Dieu a en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et amour, s'accorde mieux avec l'être que ce par quoi la charité ne peut pas autant aimer la perfection que Dieu a dans les vertus susdites. Si Dieu n'aimait pas ce par quoi la charité est mieux adaptée à aimer les vertus susdites et qu'il aimait les choses contraires à l'amour de la charité, il s'ensuivrait que la charité créée s'accorderait mieux à aimer parfaitement que la perfection de Dieu à créer la charité, ce qui est impossible. Si c'était possible, la plus grande inclination de la charité à aimer serait incréée, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifiée l'existence du paradis, sans lequel la charité pourrait mieux aimer que Dieu ne pourrait accomplir.

 

4. Eternité et avarice

 

– En Dieu, béni soit-il!, s'accordent l'éternité et la largesse. Car s'ils ne s'accordaient pas, Dieu aurait d'un autre et non de lui-même la largesse qu'il a envers les créatures et l'éternité ne serait pas Dieu; et ces deux propositions sont impossibles. Comme l'éternité et la largesse s'accordent en Dieu et parce que la largesse et l'avarice sont opposées, ainsi il est manifesté que par la largesse l'éternité de Dieu et l'avarice sont opposées. Or, comme selon les conditions des arbres il est reconnu que l'éternité et l'avarice sont plus opposées, ainsi il est reconnu que le paradis existe. Car, s'il existe, l'éternité et l'avarice sont plus opposées que s'il n'existe pas. Si l'éternité et l'avarice étaient moins opposées, l'éternité et la largesse s'accorderaient moins en Dieu; et si tel était le cas, ce qui est plus noble s'accorderait avec le non-être et ce qui est moins noble s'accorderait avec l'être, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité il est manifesté que le paradis existe.

 

Il est naturel que le maître fasse une œuvre durable. Par avarice beaucoup de maîtres rendraient moins durable leur œuvre, s'ils n'avaient pas la largesse de donner à l'œuvre ce qu'il lui faut pour durer. Ainsi durée, sagesse et largesse s'accordent avec l'œuvre qui est faite par un maître où se trouve la perfection de sagesse et largesse. Comme en Dieu s'accordent sagesse, éternité, largesse et perfection, ainsi est signifié le paradis. Car, si le paradis n'est rien, l'œuvre de Dieu n'est pas si durable, puisque dans cette œuvre il y a défaut de durabilité par défaut de pouvoir ou de sagesse ou d'éternité ou de volonté qui s'accorde avec l'avarice; et chacun de ces défauts est contraire à la perfection de Dieu. Par cette perfection il est manifesté que l'œuvre de Dieu est durable; cette durabilité prouve que le paradis existe.

 

5. Foi et espérance

 

– Si le paradis existe, la foi et l'espérance s'accordent mieux que s'il n'existe pas. Si le paradis n'est pas rien, la foi et l'espérance s'accordent beaucoup mieux avec ce qui est quelque chose qu'avec ce qui n'est rien. Il est donc impossible que ce qui n'est rien puisse être une plus grande occasion de concordance que ce qui est. Car si cela était possible, il s'ensuivrait que l'occasion, la concordance et la grandeur s'accorderaient avec le non-être et leurs contraires avec l'être, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est démontrée l'existence du paradis dans la grande concordance qu'il y a entre la foi et l'espérance, la foi croyant en l'existence du paradis et l'espérance espérant la gloire céleste.

 

6. Prudence et mélancolie

 

– Prudence et mélancolie sont plus opposées dans les grandes choses que dans les petites choses. Car plus la prudence s'exerce en de grandes choses, plus elle est une grande vertu. Et plus la vertu est grande, plus elle est opposée aux vices. De la même façon, plus l'homme est mélancolique, plus il s'oppose au plus grand bien et non au moindre. Si le paradis existe, la prudence ne peut pas être plus contraire à la mélancolie, et la mélancolie à la prudence, que si le paradis n'est pas. Et parce qu'il faut que la prudence et la mélancolie soient au plus haut point contraires, selon les conditions des arbres, ainsi le paradis est signifié dans la plus grande opposition qu'il y a entre la prudence et la mélancolie.

 

Le gentil dit au juif: – Je me considère assez satisfait de la preuve que tes paroles m'ont donnée de la béatitude céleste. Mais je te prie de me dire si, en cette gloire céleste que tu dis, l'homme aura une femme et engendrera des fils et si l'homme mangera, boira et dormira, et s'il en sera ainsi des autres choses qui appartiennent à cette présente vie.

 

Le juif répondit: – Le paradis n'est pas le lieu de toutes les choses que tu dis, car en toutes ces choses il y a défaut et toutes sont données à l'homme en ce monde pour que l'homme puisse vivre et que le monde ne périsse pas en l'espèce humaine. Sache, en vérité, que le paradis est un lieu accompli, où il y a accomplissement de tous les biens, grâce à la vision de Dieu. Par cette vision l'homme reçoit un si grand accomplissement que aucune des choses temporelles ne lui est plus nécessaire.

 

Le gentil répondit: – Si en paradis l'homme ne mange ni ne boit, il s'ensuit qu'en enfer il n'a ni faim ni soif. Et si ce n'est pas le cas, comment seront punis les hommes des enfers qui seront coupables envers Dieu de gloutonnerie et d'ivresse?

 

Le juif répondit: – En enfer il convient que les hommes coupables aient faim et soif, afin de démontrer la justice de Dieu. Si en paradis il y avait des nourritures pour satisfaire le corps glorifié, cela signifierait que la présente vision que l'homme aurait de Dieu ne suffirait pas à donner gloire au corps humain; et si elle ne suffisait pas, il y aurait défaut de perfection dans la bonté, grandeur, et cœtera, de Dieu. Ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres.

 

Le gentil dit: – Je te demande si en paradis l'homme aura souvenir de ce monde et si les hommes auront connaissance les uns des autres.

 

Le juif répondit: – Si l'homme n'avait pas souvenir de ce monde en paradis, il n'aurait pas souvenir du mérite qu'il a pour ses bonnes actions; et s'il ne l'avait pas, il ne connaîtrait pas la justice de Dieu. Et si les hommes n'avaient pas connaissance les uns des autres, les uns n'auraient pas la gloire dans la gloire des autres; et s'ils ne l'avaient pas, la volonté divine s'accorderait avec la mélancolie, l'envie et l'imperfection, ce qui est impossible.

 

 

Du huitième article. De l'enfer

 

Le juif dit au gentil: – De chaque arbre, une fleur nous suffit pour prouver que l'enfer existe.

 

1. Grandeur et pouvoir

 

– Tout ce que Dieu a créé, il l'a créé pour démontrer son grand pouvoir qui sera beaucoup mieux démontré à son peuple si l'enfer existe que s'il n'existe pas. Dieu par son pouvoir pourra conserver éternellement dans le feu de l'enfer le corps de l'homme pécheur, sans que le feu ne puisse le consumer, et les hommes de l'enfer auront très grandement faim et soif, chaud et froid, sans fin par le pouvoir de Dieu qui se manifestera en eux; ainsi Dieu démontrera éternellement sa justice, et la raison pour laquelle Dieu a créé l'homme s'accordera plus fortement avec l'être, si l'enfer existe que si l'enfer n'existe pas. Et pour que la fin s'accorde mieux avec l'occasion par laquelle Dieu a créé l'homme et s'accorde avec l'être, et leurs contraires avec le non-être, ainsi il est signifié que l'enfer existe.

 

 

2. Eternité et justice

 

– L'homme pécheur, quand il commet un péché, pèche contre la justice éternelle qui est en Dieu et il pèche contre l'éternelle bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Ainsi s'accorde avec le pécheur la pénitence infinie en durée. Et s'il n'en était pas ainsi, il y aurait en Dieu défaut de perfection en grandeur infinie, puisqu'il ne ferait pas éternellement usage de sa justice. Et parce qu'il est impossible qu'en Dieu fasse défaut l'usage de la justice, ainsi il convient que l'homme qui pèche mortellement ait une pénitence qui lui vaille de subir une peine éternelle. Il n'y aurait pas cette peine, si l'enfer n'était pas perdurable.

 

Le gentil dit au juif: – Puisque le péché que l'homme pécheur commet est limité et fini en durée de temps, comment est-il possible que, pour ce péché, il subisse une peine éternellement et sans fin?

 

Le juif répondit: – Selon ce qui a été dit et montré plus haut, il faut qu'il en soit ainsi selon la grande justice de Dieu. Si les peines infernales avaient une fin, il faudrait que les hommes qui sortiraient de l'enfer eussent la gloire. Ils auraient cette gloire sans l'avoir librement voulue et sans avoir choisi d'aimer Dieu et d'aimer la justice, puisqu'il est certain que ceux qui sont morts dans le péché n'ont pas, après leur mort, la liberté de choisir le bien et d'éviter le mal. Pour la raison que tu dis, de nombreux juifs croient que la peine infernale aura une fin; mais je ne suis pas de leur opinion et je crois au contraire que la peine infernale sera éternelle. Car s'il n'en était pas ainsi, les conditions des arbres seraient détruites et les hommes qui sont dans la gloire n'auraient pas reçu une si grande grâce de Dieu, si l'enfer n'était pas durable, que celles qu'ils auront, si l'enfer est durable. Et le fait que les hommes sauvés ont plus de gloire, reçoivent plus de grâce et ont de Dieu une plus grande charité s'accorde avec l'être, selon les conditions des arbres; ainsi il est manifesté que l'enfer est perdurable.

 

3. Amour et colère

 

– L'amour divin aime éternellement sans fin ceux qui sont dans la gloire. Et sais-tu pourquoi? Parce que l'amour et la bonté divine s'accordent pour aimer éternellement sans fin les saints de gloire; car s'ils ne le faisaient pas, il conviendrait que la gloire dont jouissent les saints au paradis ait une fin; et nous avons prouvé que cette gloire durera sans fin. De même que l'amour s'accorde avec la bonté divine pour aimer perdurablement les saints glorieux, ainsi il s'accorde avec la justice divine pour ne pas aimer perdurablement les pécheurs de l'enfer, ce qui ne serait pas le cas, si ces derniers n'étaient pas punis perdurablement par la justice.

 

4. Prudence et force

 

– Prudence et force sont des vertus qui sont contraires à leurs contraires qui sont l'imprudence et la lâcheté de cœur. Si l'enfer existe, la prudence et la force s'accordent mieux contre leurs contraires; si elles s'accordent mieux contre leurs contraires, l'imprudence et la lâcheté de cœur s'opposent plus fortement à l'être. La grande justice divine serait plus contraire à l'imprudence et à la lâcheté de cœur, si l'enfer existait que s'il n'existait pas. Plus la grande justice de Dieu est manifestée à l'intelligence humaine, mieux la prudence et la force s'accordent avec l'être. Par l'existence de l'enfer, il s'ensuit que ce qui est dit plus haut est cohérent, ce qui n'est pas le cas, si l'enfer n'existe pas. Ainsi l'existence de l'enfer est manifestée.

 

5. Charité et mélancolie

 

– Charité et mélancolie sont contraires, car par la charité l'homme est amoureux du bien et n'aime pas le mal; et par la mélancolie l'homme est amoureux du mal et n'aime pas le bien. Si l'enfer existe, l'homme est plus amené, en considérant les peines infernales, à aimer le bien et à éviter le mal, qu'il ne le serait, s'il considérait et croyait que le mal de l'enfer n'est rien et que les peines infernales ont une fin. Parce que les peines de l'enfer constituent pour l'homme une occasion d'aimer le bien, de faire de bonnes actions et d'éviter le mal, l'homme est d'autant plus contraire à la mélancolie. Et parce que, selon les conditions des arbres, la plus forte opposition entre les vertus et les vices s'accorde le plus avec l'être et la moindre opposition s'accorde le moins avec l'être, dans la perspective d'une durabilité infinie, ainsi l'existence de l'enfer est manifestée à l'entendement humain qui a une telle considération.

 

Quand le juif eut prouvé les articles susdits, le gentil poussa un soupir très douloureux et dit: – Hélas, coupable! En quel péril tu es si longuement resté! Et combien tu aurais eu de cruelles peines et de perdurables tourments, si tu étais mort dans l'erreur et dans les ténèbres où tu te trouvais! Pendant que le gentil prononçait ces paroles, le juif lui demanda s'il était content des articles qu'il lui avait prouvés de sa Loi. Et il répondit qu'il en était satisfait mais qu'il attendait d'entendre les autres sages. – Mais je te prie de me dire en quel lieu se trouve l'enfer et quelle est la peine que subissent ceux qui sont enfermés en enfer.

Le juif répondit: – Le peuple des juifs est divisé en plusieurs opinions sur ce que tu me demandes. Car les uns croient que l'enfer est en ce monde où nous sommes; d'autres disent qu'il est dans l'air; d'autres disent qu'il est au milieu de la terre. Et les uns disent que l'enfer n'est pas autre chose que de ne pas voir Dieu et de considérer qu'on a perdu la gloire et la vision de Dieu; et les autres disent que l'enfer consiste à avoir le corps perdurablement plongé dans le feu, la glace ou la neige, le soufre ou l'eau bouillante, parmi les démons, les couleuvres et les serpents qui tourmenteront les hommes sans aucune trêve. Et la peine de l'âme sera supérieure à celle du corps, puisqu'elle n'aimera pas l'être et saura que cela durera toujours et que ses supplices ne cesseront jamais, et elle saura qu'elle a perdu la gloire qui durera toujours.

 

Quand le juif eut dit ces paroles et beaucoup d'autres qui seraient longues à raconter, il dit encore: – Nous avons prouvé et démontré que le peuple des juifs a la vraie Loi et qu'il est sur le chemin de la vérité, puisque nous avons fait concorder nos articles avec les fleurs des arbres et leurs conditions. Si notre Loi n'était pas sur le chemin du salut, nous ne pourrions pas avoir fait concorder les fleurs et les conditions des arbres avec les articles que nous croyons. Cette concordance que nous avons démontrée est significative, béni soit Dieu! Parce que la Loi des chrétiens et des sarrasins est contraire à la nôtre, ainsi il est manifesté qu'ils sont dans l'erreur. C'est pourquoi, gentil, tu commettras une plus grande faute qu'auparavant, si tu laisses le chemin du salut et si tu prends la route par laquelle les pécheurs tombent dans le feu éternel et perdent la gloire qui n'a pas de fin.

 

 

 

Commence le troisième livre

qui est celui de la croyance des chrétiens.

 

 

 

[Le troisième livre contient les questions suivantes: celle de l'unicité de Dieu, dont le chrétien n'expose pas les preuves, car le païen accepte celles que lui a données le juif; celle de la Trinité des personnes, qu'il traite abondamment, afin de démontrer qu'elles sont une même essence et un même Dieu; celle de la création, que le juif a déjà traitée; celle de la «rédemption du genre humain»; celle de la «glorification de l'homme»; celle du mystère de l'incarnation; celle de la «naissance virginale» du Christ; celle de sa crucifixion; celle de sa «visite en enfer aux justes»; celle de sa «glorieuse résurrection» et de son ascension dans le ciel; enfin, celle du jugement dernier.]

 

 

Lequel de vous deux parlera le premier? dit le gentil. Le juif répondit: – Selon l'ordre, le chrétien doit commencer le premier, car sa loi fut avant celle des sarrasins. Alors le gentil pria le chrétien de commencer à prouver sa loi et les articles en lesquels il croyait. Mais le chrétien répondit en demandant au sarrasin s'il lui plaisait qu'il commençât, comme le gentil le voulait. Et le sarrasin répondit que cela lui plaisait.

 

Le chrétien s'agenouilla et baisa la terre et éleva ses pensées vers Dieu et ses yeux et ses mains vers le ciel. Devant son visage il fit le signe de la croix en disant ces paroles: – Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, un Dieu en trinité, et trinité en unité.

 

Quand le chrétien eut fait révérence à l'unité et à la trinité divine, il fit à nouveau le signe de la croix, et, en l'honneur de l'humanité de Jésus Christ, il dit ces paroles:Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi, quia per crucem tuam redemisti mundum.

Quand le chrétien eut fait sa prière, il dit que les articles de sa loi étaient quatorze, parmi lesquels sept ressortissent à la nature divine et sept à la nature humaine de Jésus Christ. – Ceux qui ressortissent à la nature divine sont ceux-ci: Un seul Dieu, Père, Fils, Saint Esprit, créateur, re-créateur, glorificateur. Les sept articles qui ressortissent à l'humanité de Jésus Christ sont ceux-ci: Jésus Christ conçu du Saint Esprit, né de vierge, crucifié et mort, est descendu aux enfers, est ressuscité, est monté aux cieux, viendra juger les bons et les mauvais au jour du jugement.

 

Avant de commencer à démontrer ses articles de foi, le chrétien dit ces paroles au gentil: – Sache, gentil, que les articles de notre foi sont si hauts et si difficiles à croire et à comprendre que tu ne pourras pas les comprendre, si tu ne mets pas toutes les forces de ton entendement et de ton âme à comprendre les raisons par lesquelles j'ai l'intention de démontrer les articles susdits. Il est souvent arrivé que l'on prouve suffisamment les choses mais que celui à qui on fait la démonstration ne puisse pas la comprendre, de sorte qu'il semble à ce dernier qu'on ne donne pas la preuve de ce qui est prouvable.

 

 

Du premier article. D'un seul Dieu

 

– Dieu est un et nous croyons en un seul Dieu. Et ce Dieu nous disons qu'il est simple et accompli et l'accomplissement de tous les biens; et en lui sont toutes les fleurs du premier arbre. Or, toute la noblesse que ni les juifs ni les sarrasins ne peuvent attribuer ni conférer à l'unité de Dieu, toute cette même noblesse les chrétiens la lui attribuent et la lui confèrent, encore bien plus que les juifs ni les sarrasins ne la lui peuvent reconnaître ni attribuer. Et c'est pourquoi ils ne croient pas en la sainte trinité de Dieu et en la glorieuse incarnation du Fils de Dieu. En ce qui concerne la preuve qu'un Dieu est, le juif l'a donnée assez convenablement et, si tu veux que je prouve cela par beaucoup d'autres raisons, je suis disposé à le faire.

Le gentil répondit: – Je me considère assez satisfait de la démonstration que le juif a faite de l'unicité de Dieu; c'est pourquoi tu n'as pas besoin de prouver le premier article, car il a déjà été prouvé. Commence donc à prouver les autres articles!

 

 

Des deuxième, troisième et quatrième articles.

De la trinité


– Pour prouver que la trinité est en Dieu, cueillons premièrement cette fleur de bonté et de grandeur du premier arbre, par laquelle nous prouverons qu'il convient par nécessité, selon les conditions des cinq arbres, que Dieu soit en trinité. En prouvant la trinité, nous prouverons trois articles, à savoir: Père, Fils et Saint Esprit; et nous prouverons comment ces trois articles sont une essence et un Dieu.

 


1. Bonté et grandeur

 

– La bonté de Dieu ou est finie ou est infinie éternité, pouvoir, sagesse et amour. Si elle est finie, elle est contraire à la perfection; si elle est infinie, elle s'accorde avec la perfection. Et parce que, selon les conditions des arbres, il est impossible que la bonté et la grandeur de Dieu soient contre la perfection en éternité, pouvoir, sagesse et amour, il est donc manifesté que la bonté et la grandeur de Dieu sont infinie éternité, infini pouvoir, infinie sagesse, amour et perfection.

 

Il est sûr que plus grand est le bien, plus fortement il s'accorde avec la perfection en éternité, pouvoir, sagesse et amour; et plus petit est le bien, plus il s'approche de l'imperfection qui est la chose la plus contraire à la perfection. Si Dieu, qui est infinie bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, génère un bien qui est infini en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et que du bien générateur et du bien généré se trouve un bien infini en bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection, plus grande est en Dieu la fleur de bonté et grandeur, qui ne serait pas s'il n'y avait pas en Dieu ce qui est susdit. Car chacun des trois biens susdits est aussi bon et aussi grand, par toutes les fleurs de l'arbre, que le serait l'unité de Dieu, non sans que la trinité fût en elle. Et parce que, selon les conditions de l'arbre, il convient d'attribuer et reconnaître à Dieu la plus grande bonté, ainsi la trinité existe plus manifestement en ce qui est susdit.

 

– Le gentil dit au chrétien: – Selon ce que tu dis, il s'ensuit que l'unité de Dieu serait de plus grande bonté, si elle comportait quatre ou cinq ou une infinité de ces biens que tu dis, ce qui n'est pas le cas, puisqu'il n'y en a que trois. Car la grandeur et la bonté s'accordent mieux avec le nombre de quatre qu'avec celui de trois, et avec celui de cinq qu'avec celui de quatre, et avec un nombre infini qu'avec un nombre fini. S'il en est ainsi, selon ce que tu dis, il doit y avoir en Dieu des biens infinis en nombre, générateurs, générés et procédés.

 

Le chrétien répondit: – Si en Dieu il devait y avoir plus d'un qui est générateur, d'un qui est généré et d'un qui est procédé, le générateur ne serait pas un infini en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, car il ne suffirait pas en lui-même à générer un bien qui suffise à ce que soit générée une infinie bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Ni le générateur unique ni le généré unique ne suffiraient à donner une infinie bonté, grandeur, et cœtera, à l'unique qui en procède; ni les générateurs, générés et procédés qui seraient en nombre infini ne suffiraient à avoir perfection de bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera. Car un nombre infini ne peut avoir perfection, puisqu'il est vrai que la multiplication infinie du nombre et la perfection ne s'accordent pas. S'il en est donc ainsi, selon la perfection des fleurs, l'imperfection serait en Dieu et les fleurs seraient opposées les unes aux autres, si en Dieu il y avait infiniment de générateurs, de générés et de procédés.

 

Le gentil dit: – Quatre, cinq ou mille peuvent contenir en eux-mêmes un plus grand bien que trois. S'il y a quatre, cinq ou mille biens en Dieu, la bonté de Dieu sera plus grande que s'il n'y avait que trois biens.

 

Le chrétien répondit au gentil: – Cette question peut se résoudre de la manière susdite. Car il ne convient pas qu'en Dieu il y ait plus qu'un seul générateur, généré et procédé, puisque dans chacun de ces trois est accomplie et parfaite la propriété en bonté, grandeur et les autres. S'il y en avait plus de trois, aucun des trois n'aurait une propriété accomplie ni une accomplie bonté, grandeur, éternité, et cœtera. Car, de même qu'il ne convient pas qu'il y ait beaucoup de dieux et qu'un seul Dieu suffit à avoir toute la bonté, grandeur, et cœtera, que tous se partageraient, ainsi un qui génère suffit à avoir toute la bonté, grandeur, et cœtera, que deux ou plus ne pourraient avoir; car deux ou plus ne pourraient avoir chacun une infinité de bonté, grandeur, éternité, pouvoir,et cœtera, et un seulement peut l'avoir. Et cela vaut aussi pour deux ou plus qui seraient générés et pour deux ou plus qui procéderaient.

 

Le gentil dit au chrétien: – Le même raisonnement vaut pour l'unité de Dieu. Car, si l'unité ne suffit pas en elle-même à être infinie en bonté, grandeur, et cœtera, sans trois personnes distinctes, il y a défaut en elle-même de bonté, grandeur, et cœtera.

 

Le chrétien répondit: – Ce n'est pas vrai. Car, si en Dieu il n'y avait pas des propriétés personnelles distinctes, il n'y aurait pas œuvre par laquelle a été engendré le bien infini en grandeur, éternité, d'un bien infini en grandeur, éternité, et cœtera ; si en Dieu il ne jaillissait pas un bien infini en grandeur, éternité, et cœtera, d'un bien infini qui engendre et d'un bien infini qui est engendré, les fleurs des arbres ne seraient pas d'une utilité parfaite et il y aurait défaut de cette œuvre susdite en l'unité de Dieu. Cette œuvre est infinie en bonté, grandeur, et cœtera, et cette œuvre et les trois personnes distinctes, ayant chacune sa propriété distincte, personnelle, infinie en bonté, grandeur,et cœtera, constituent l'unité divine même, qui est une en essence et en trinité de personnes. Parce que l'être et une œuvre aussi glorieuse que celle que je viens de décrire s'accordent, le manque de l'œuvre susdite et le non-être s'accordent. Car l'être où il y a une bonne œuvre s'accorde avec une plus grande noblesse que celui où il n'y a pas d'œuvre. Parce qu'il convient de donner et d'attribuer à l'essence de Dieu la plus grande noblesse, ainsi il est signifié que nécessairement il s'ensuit qu'en Dieu il y ait œuvre trinitaire. Si ce n'était pas le cas, il y aurait opposition entre les fleurs du premier arbre, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la trinité.

 

2. Pouvoir et sagesse, pouvoir et amour, sagesse et amour

 

– Pour prouver la trinité il faut que je cueille encore du premier arbre les trois fleurs susdites. Il est certain, gentil, qu'il convient au soleil d'illuminer et au feu de réchauffer. Et sais-tu pourquoi? Parce que le soleil est lui-même sa splendeur et parce que le feu est lui-même sa chaleur. Or, s'il ne convenait pas que le soleil illuminât ni que le feu réchauffât, le soleil et le feu ne s'accorderaient pas avec ce qu'ils sont, ce qui est impossible. Si c'était possible, chacun s'accorderait avec la corruption et avec le manque, à cause de l'impossibilité de l'utilité que chacun aurait en lui-même, ce qui est impossible et contraire aux règles de la philosophie, en laquelle tu es appelé maître.

 

Dieu, béni soit-il!, est son pouvoir même et sa sagesse même et son amour même. Et si le soleil et le feu qui sont des créatures doivent avoir leur usage, comme nous l'avons susdit, combien plus il faut que les fleurs susdites aient leur utilité dans le fait que Dieu utilise envers les créatures pouvoir, sagesse et amour! Car s'il n'agissait pas ainsi, il s'ensuivrait que le soleil et le feu s'accorderaient mieux avec la perfection du pouvoir que le pouvoir, la sagesse et l'amour divin, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que, si les chambres susdites, c'est-à-dire les fleurs, s'accordent pour l'utilité des créatures, combien plus elles s'accordent à être utiles, c'est-à-dire à jouir, en elles-mêmes! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que Dieu s'accorderait mieux avec l'œuvre qui serait en dehors de lui-même, qu'avec l'œuvre qui serait au dedans de lui-même, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il signifié que le pouvoir de Dieu doit être puissant, la sagesse doit être savante et l'amour doit aimer, et ainsi en infinie bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Cette concordance ne pourrait pas exister sans la distinction des propriétés personnelles, distinctes les unes des autres, et qui ensemble sont une essence divine, infinie en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, et cœtera. Cette essence est constituée des trois propriétés personnelles, distinctes par génération personnelle, essentielle, génératrice, par génération personnelle, essentielle, engendrée, et par procession personnelle, essentielle, procédée. Chacune a toutes les fleurs du premier arbre, et elles sont ensemble une seule fleur où il y a toutes les fleurs de l'arbre. Comme il en est ainsi, par la nécessité susdite, la sainte trinité que nous recherchons est signifiée et démontrée.

 

3. Eternité et perfection

 

– Le pouvoir infini, qui engendre le pouvoir infini et la sagesse infinie et l'amour infini; et la sagesse infinie, qui engendre le pouvoir infini et l'amour infini; et l'amour infini, qui engendre le pouvoir infini et la sagesse infinie; et le pouvoir infini, la sagesse infinie et l'amour infini, qui sortent du générateur infini susdit et du généré infini susdit, tous trois s'accordent beaucoup plus fortement avec la fleur d'éternité et perfection, que ne le feraient un pouvoir, une sagesse et un amour essentiels où ne seraient pas les trois susdits. Et parce que ce qui s'accorde le mieux avec l'éternité et la perfection de Dieu doit être attribué à Dieu, ainsi il convient que s'accordent avec Dieu toute l'éternité et la perfection qui s'accordent le mieux en Dieu; si ce n'était pas le cas, cela signifierait que l'entendement humain pourrait plus comprendre et que la considération humaine pourrait plus considérer la majeure noblesse d'éternité et de perfection que Dieu lui-même, ce qui est impossible. Car, si c'était possible, l'éternité et la perfection de Dieu seraient finies et limitées et les fleurs de l'arbre seraient opposées à la fleur susdite, ce qui est impossible. Par cette impossibilité, la trinité est signifiée et démontrée à l'entendement humain, qui comprend, et à la considération humaine, qui considère la signification et la démonstration ci dessus manifestées.

 

4. Pouvoir et amour

 

– Si l'homme peut faire et veut faire ce qui lui ressemble, il a un plus grand pouvoir et un plus grand amour en faisant ce qui lui ressemble qu'en faisant une autre chose qui n'est pas de son espèce et qui n'est pas aussi noble que l'homme. Si Dieu peut et veut engendrer un Dieu qui ressemble à lui-même en son être de Dieu et en son être éternel et infini en perfection, il a un plus grand pouvoir et un plus grand vouloir que s'il n'avait ni le pouvoir ni le vouloir décrits ci dessus. Et parce qu'il convient d'attribuer à Dieu le plus grand pouvoir et le plus grand vouloir et parce que toutes les choses, selon leur cours naturel, aiment engendrer ce qui ressemble à leur espèce, ainsi il est signifié et révélé que Dieu existe trinitairement.

 

Le gentil dit: – Comment Dieu peut-il être éternellement ressemblant à lui-même, s'il est vrai que toute œuvre doit avoir un commencement?

 

Le chrétien répondit: – La créature ne peut être sans commencement, car, sinon, elle ne serait pas créature; c'est pourquoi Dieu ne peut faire œuvre de créature sans commencement. Mais, parce que Dieu est plus grand que la créature, il a en lui-même la possibilité de recevoir et générer sans commencement; s'il n'avait pas cette possibilité, il ne serait pas parfaitement plus grand en pouvoir que la créature.

 

5. Sagesse et perfection

 

Le chrétien dit au gentil: – La cause finale, c'est-à-dire la principale raison pour laquelle Dieu a créé l'homme, c'est pour que l'homme ait connaissance de Dieu et aime Dieu. Et la deuxième raison pour laquelle Dieu a créé l'homme, c'est pour que l'homme participe à la gloire avec Dieu éternellement et sans fin. Et si c'était le contraire, il s'ensuivrait que la fleur susdite serait contraire aux autres fleurs du premier arbre, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est clair que l'homme est principalement créé pour connaître et aimer Dieu, et ensuite pour glorifier Dieu. Et comme il en est ainsi, la sainte trinité de Dieu est manifestée. Car si Dieu est un et est en trinité, c'est à travers le monde et toutes les parties du monde qu'il est signifié que Dieu doit être connu et aimé, ce qui ne serait pas le cas s'il était un, sans être en trinité. Car le monde est un et se répartit seulement en trois choses, ni plus ni moins, c'est-à-dire en nature animée, sensible et intellectuelle. Dans la nature animée il y a toutes les choses vivantes et douées de sens, qui sont composées de corps et d'âme sensitive. Dans la nature sensible il y a toutes les choses qui sont corporelles et n'ont pas de vie. Dans la nature intellectuelle il y a les anges, les âmes et tout ce qui est incorporel. Et ces trois natures constituent le monde et le monde est ces trois natures. Chacune des trois natures comporte, en une nature et en trois, ses individus. Parce qu'il en est ainsi, la trinité de Dieu et son unité sont signifiées par l'unité et la trinité qui sont en toutes les créatures. Si Dieu était en unité et non en trinité, l'unité en laquelle sont toutes les créatures signifierait à l'entendement humain son unité; et la trinité qui est dans les créatures signifierait à tort qu'il y a trinité en Dieu. Et si les créatures n'étaient pas trinitairement réparties et étaient seulement créées en unité, elles signifieraient mieux Dieu, si Dieu était seulement unité. Et si Dieu n'avait pas créé les créatures en un état où elles fussent le plus capables de le faire connaître et aimer, il y aurait en Dieu défaut de sagesse et de perfection. Parce qu'il est impossible qu'il y ait en Dieu un défaut, il est démontré que ce par quoi les créatures, et en particulier les hommes, démontrent le mieux Dieu doit être la vérité; par cette vérité, la trinité est démontrable.

 

6. Bonté et charité

 

– Si tu pouvais faire un bien qui fût infini en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et si tu avais bonne volonté et parfaite charité, tu ferais le bien susdit. Puisque Dieu a parfaite charité, parfaite bonté et parfait pouvoir, il convient qu'il fasse ce que tu ferais, si tu en avais le pouvoir. Et s'il ne faisait pas ainsi, tu pourrais avoir une meilleure volonté que Dieu, si tu avais le pouvoir de Dieu. Et si toi, qui es une créature, tu pouvais avoir une meilleure volonté que Dieu, la perfection ne s'accorderait pas en Dieu avec sa charité. Parce que c'est impossible, il est clair qu'en Dieu son pouvoir fait ce que tu ferais, si tu avais le pouvoir selon la perfection avec laquelle il convient que Dieu ait son pouvoir, sa bonté, son savoir et son vouloir. Parce qu'il en est ainsi, la trinité est signifiée, comme la fleur susdite le montre par les paroles susdites.

 

– Plus la plus petite charité ressemble à la plus grande charité, plus elle domine en bonté et en vertu la charité qui ne ressemble pas autant à la plus grande charité et ne s'accorde pas autant avec elle. Si Dieu est en unité et en trinité, l'homme qui est en unité et en trinité est plus semblable à Dieu qu'il ne le serait, si Dieu n'était pas en unité et en trinité. Et plus l'homme ressemble à Dieu, plus il est disposé à être bon et à avoir une plus grande charité envers Dieu, son prochain et lui-même. Comme, selon les conditions du deuxième arbre, l'homme doit reconnaître que la charité et la bonté créée s'accordent mieux avec la charité et la bonté incréée de Dieu, ainsi, selon ces commencements qui sont les conditions du deuxième arbre, la trinité est manifestée.

7. Bonté et charité, grandeur et charité

 

– Si l'œuvre que l'âme effectue en comprenant et en aimant Dieu est meilleure et de plus grande charité que celle qu'elle effectue, lorsqu'elle comprend et aime elle-même ou une autre créature, il faut nécessairement que Dieu fasse une plus grande charité en se comprenant et en s'aimant lui-même qu'en aimant et comprenant une autre chose. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'œuvre que Dieu effectue en lui-même, comprenant et aimant la créature, serait égale à l'œuvre qu'il fait en se comprenant et s'aimant lui-même, ce qui est impossible. Si c'était possible, sa bonté serait aussi grande en dehors de lui-même qu'en lui-même, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité et cette opposition, il est signifié qu'en Dieu il y a nécessairement une œuvre, par laquelle est signifiée la pluralité; car, sans pluralité, il est impossible qu'il puisse y avoir œuvre. Et si Dieu n'a pas d'œuvre en lui-même, sa grande bonté sera plus grande si elle œuvre en elle-même une bonté et une grandeur qui ressemblent à elle-même, ce qui ne sera pas le cas, si elle n'a pas d'œuvre en elle-même. Parce que la bonté, la grandeur et la charité s'accordent mieux avec l'être dans lequel il y a œuvre, qu'avec l'être dans lequel il n'y a pas œuvre, ainsi il convient qu'en Dieu la bonté, la grandeur et la charité s'accordent avec l'œuvre. Sinon, l'être créé qui s'accorde avec l'œuvre en lui-même s'accorderait avec une plus grande noblesse que l'être incréé, ce qui est impossible. Par cette impossibilité l'œuvre en Dieu est signifiée, selon les fleurs et les paroles que j'ai dites. Par cette œuvre est signifiée la pluralité qui manifeste que la trinité existe dans l'unité de Dieu.

 

8. Bonté et charité, pouvoir et charité

 

– La charité créée peut aimer la bonté créée en elle-même. Ainsi, par la différence qu'il y a entre la bonté, le pouvoir et la charité dans la créature, la charité peut être aimante et peut avoir un aimé. Et parce qu'un tel pouvoir peut être plus grand et meilleur dans l'amant et l'aimé que dans l'amant sans aimé ou dans l'aimé sans amant, il convient qu'en Dieu la bonté et la charité s'accordent avec le pouvoir, par lequel puisse être en Dieu l'amant qui n'est pas l'aimé, selon une propriété personnelle, et que l'aimé ne soit pas, selon une autre propriété personnelle, l'amant, et que l'amant ait un aimé, et que des deux, amant et aimé, provienne une autre propriété personnelle qui soit amante et aimée, et que les trois personnes, amantes et aimées, soient une seule essence amante et aimée en son infinie bonté et en son infini pouvoir. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la bonté et le pouvoir s'accorderaient mieux avec la charité créée qu'avec la charité incréée, ce qui est impossible. Par cette impossibilité la trinité est manifestée.

 

En ce monde l'homme aura plus grande bonté, pouvoir et charité, s'il aime nécessairement et avec franchise Dieu, que s'il a le libre arbitre d'aimer Dieu. Parce que la charité de Dieu s'accorde avec une plus grande bonté et un plus grand pouvoir que la charité créée, il convient que Dieu ait la noblesse que la charité créée aurait, si elle pouvait l'avoir. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la charité incréée ne pourrait pas avoir la bonté que la charité créée ne peut pas avoir, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que la charité de Dieu a nécessairement le pouvoir et la liberté d'être aimante et aimée, afin que sa bonté s'accorde avec son parfait pouvoir. Comme il en est ainsi, la sainte trinité est démontrée par la nécessité et par la liberté parfaite et accomplie qui donnent à l'entendement humain l'exemple et la façon de connaître la sainte trinité que nous recherchons.

 

 

9. Pouvoir et prudence

 

La plus grande impossibilité consiste en l'inexistence de Dieu. Donc, la plus grande possibilité qui soit contraire à la génération est la corruption et la plus grande possibilité qui soit contraire à la corruption est la génération, en laquelle il y a la plus grande possibilité contre la corruption. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la génération et la corruption ne seraient pas opposées. Or, comme dans toute génération créée la corruption et son impossibilité sont contraires, il convient qu'il y ait en Dieu une génération, à laquelle la corruption et son impossibilité ne soient pas contraires. Et s'il n'en était pas ainsi, la prudence ne pourrait pas avoir connaissance de ce que la plus grande possibilité et le pouvoir de Dieu s'accordent avec l'être; et la plus grande impossibilité de l'inexistence de Dieu et la possibilité de l'existence de Dieu s'accordent avec le pouvoir. Et parce que ce par quoi la prudence peut mieux connaître le pouvoir que Dieu a en son être s'accorde avec l'être, selon les conditions de cet arbre, ainsi il est signifié que la génération qui est en Dieu s'oppose à la corruption qui s'accorde avec le non-être. Par cette génération et par cette corruption il est signifié qu'il y a en Dieu paternité et filiation.

 

Ce qui est le plus opposé à l'inégalité est l'égalité; ce qui est le plus opposé à la contradiction est la concordance. Si, en Dieu, il y a égalité et concordance, il s'ensuit nécessairement que la prudence reconnaît en Dieu le plus grand pouvoir contre l'inégalité et la contradiction au non-être de Dieu, ce qui ne serait pas le cas, si en Dieu il n'y avait pas égalité et concordance. Et parce que la plus grande œuvre que la prudence puisse avoir en connaissant le grand pouvoir de Dieu s'accorde avec l'être, selon les conditions de l'arbre, ainsi il convient nécessairement qu'il y ait en Dieu égalité et concordance. Et si en Dieu il y a égalité et concordance, il convient qu'il y ait pluralité, car sans pluralité il ne pourrait y avoir égalité ni concordance. Et parce qu'en Dieu il y a pluralité, ainsi par le pouvoir de Dieu la trinité est signifiée à la prudence en égalité et concordance.

 


10. Bonté et orgueil

 

Le chrétien dit au gentil: – L'orgueil est contre la bonté, car l'homme orgueilleux aime ce qui est vil, plus que ce qui est noble, et n'aime pas le bien de son prochain. C'est pourquoi l'humilité qui est son contraire s'accorde avec la bonté qui aime plus le plus noble bien que le moindre bien et qui multiplie le bien le plus grand et le moindre et qui aime également le bien qui est entre le plus grand et le moindre.

 

Si en la bonté de Dieu il y a un bien qui se donne lui-même infiniment en bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection à un bien qui est infini en bonté, grandeur, et cœtera, et si le bien susdit fait ce don sans se diminuer lui-même et que du bien qui donne et du bien qui est donné sort un bien infini en bonté, grandeur,et cœtera, et qu'il y a égalité entre le bien qui donne, le bien qui est donné et le bien issu, si donc il en est ainsi, la bonté de Dieu est plus contraire à l'orgueil, ce qu'elle ne serait pas sans le bien donné et le bien issu susdits. Car le don ne serait pas donné si noblement en la bonté de Dieu et ne s'accorderait pas si bien avec l'humilité, et l'humilité de Dieu ne serait pas aussi contraire à l'orgueil. Parce que, selon les conditions de cet arbre, il convient de reconnaître la plus grande opposition qui soit entre la bonté de Dieu et l'orgueil, ainsi il est manifesté qu'en Dieu il y a un bien qui se donne entièrement lui-même au bien donné et que du bien qui donne et du bien donné est issu le bien qui est donné. Comme il faut qu'il en soit ainsi, selon les conditions de l'arbre, ainsi la trinité est manifestée.

 

11. Grandeur et orgueil

 

– Si l'orgueil avait un si grand pouvoir en lui-même que de lui-même il pourrait engendrer un orgueil infini en grandeur et en pouvoir et en éternité et que de ces deux orgueils sortirait un orgueil qui serait infiniment grand en pouvoir et en éternité, et si ensemble ils faisaient un orgueil infini en pouvoir et en éternité, il serait impossible que l'humilité puisse vaincre l'orgueil susdit ni qu'elle fût nulle. Et parce que l'orgueil s'accorde avec le plus petit et avec le non-être et parce que l'humilité s'accorde avec le plus grand et avec l'être, ainsi il convient nécessairement qu'il y ait une humilité en Dieu qui soit plus grande qu'aucun orgueil que l'homme puisse éprouver, ni ressentir, ni former en sa considération. Et s'il n'en était pas ainsi, la pensée humaine pourrait juger plus grand l'orgueil que l'humilité de Dieu. Et l'âme de l'homme qui choisirait l'orgueil serait plus grande que l'humilité de Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié qu'en Dieu il y a un humble qui engendre entièrement de lui-même un autre humble d'une infinie bonté, grandeur, et cœtera, et de l'humble générateur et de l'humble engendré sort infiniment en bonté, grandeur,et cœtera, un autre humble issu, et ces trois humbles ensemble sont une seule essence humble en infinie bonté, grandeur, et cœtera, par laquelle est signifiée la trinité, selon la démonstration susdite.

 

Le gentil dit au chrétien: – Si en Dieu il y a si grande humilité, comme tu le prétends, et si l'humilité et l'orgueil sont contraires, comment ce peut-il que l'humilité de Dieu n'empêche pas que l'orgueil qui est mal existe?

 

Le chrétien répondit: – Si Dieu ne donnait pas à l'homme la liberté de pouvoir être orgueilleux ou humble, la sagesse de Dieu serait contraire à l'humilité de l'homme, par laquelle l'homme peut mériter la grâce de Dieu. Et, parce que les fleurs du deuxième arbre ne sont pas et ne doivent pas être contraires, selon les conditions de l'arbre, et parce que dans le premier arbre il ne peut y avoir contrariété d'une fleur avec une autre, l'humilité de Dieu laisse exister l'orgueil. Ainsi l'humilité créée, par l'incréée, peut contraster avec l'orgueil humain, et l'humilité créée donne honneur à l'incréée.

 

12. Amour et avarice

 

– Dans l'homme amour et avarice sont contraires, car l'homme aimant s'accorde avec la largesse, contraire à l'avarice dans l'aimé. L'avarice prend et ne donne pas et s'accorde avec la désespérance contre l'espérance qui s'accorde avec l'amour et avec la largesse. Comme il en est ainsi, donc par les vertus et les vices susdits, la sainte trinité, au sujet de laquelle tu me questionnes, est représentée par la contrariété qui est entre les vertus et les vices. Car, si en Dieu il y a l'amant qui aime en Dieu l'aimé si fort qu'il lui fait don de tout lui-même, et si l'amant se donne entièrement à lui et est infini en bonté, grandeur et en toutes les fleurs du premier arbre, il faut nécessairement qu'en l'amant il y ait une infinie largesse en bonté, grandeur, et cœtera. Plus la largesse est grande, plus l'amour divin est contraire à l'avarice. Et parce qu'il faut reconnaître cette contrariété majeure, selon que cela a été compris d'abord dans les conditions des arbres, ainsi la trinité est signifiée dans la plus grande condition de cet arbre; cette trinité est dans l'amant et dans l'aimé, et chacun, amant et aimé, est amant et aimé, et de tous les deux sort l'amant et l'aimé, et ils sont ensemble un seul amour céleste, infini, en amant et aimé, en bonté, grandeur, éternité, et cœtera.

 

Si l'avarice avait un pouvoir infini, elle détruirait toute largesse, puisqu'il est vrai qu'à un pouvoir infini ne peut s'opposer aucun autre pouvoir. Parce qu'en Dieu il y a un infini pouvoir, il convient que Dieu, par sa largesse infinie, soit contraire à l'avarice. Si en Dieu il y a un libéral infini en largesse, qui donne une largesse infinie, il convient nécessairement que la largesse qu'il donne il la donne de sa largesse même; car s'il donnait une autre largesse, sa largesse ne serait pas infinie. Si en Dieu il y a une largesse infinie et si Dieu ne donnait pas infiniment cette largesse en bonté, grandeur, et cœtera, il n'y aurait pas un amour infini qui aimât donner un don aussi noble que l'est le don infini. Et si en Dieu il y avait défaut d'amour et de don et que le don était en Dieu limité, il y aurait contrariété entre l'amour et le don. Comme il est impossible que les fleurs du premier arbre soient contraires, ainsi la trinité est démontrée, conformément à mes paroles susdites.

 

13. Foi et espérance

 

Le chrétien dit au gentil: – Si la trinité n'existait pas en Dieu, il n'y aurait pas œuvre en Dieu lui-même. La meilleure œuvre serait celle que Dieu aurait accomplie dans les créatures. Or, comme, selon les conditions des arbres, il convient que l'œuvre qui est en Dieu soit meilleure que celle que Dieu a accomplie dans les créatures, car, si ce n'était pas le cas, il n'y aurait pas perfection de l'œuvre en bonté, grandeur, et cœtera, ainsi il est démontré qu'il y a eu et qu'il y a en Dieu une œuvre différente de celle que Dieu a accomplie dans les créatures. Cette œuvre consiste en ce que le Père engendre le Fils et en ce que le saint Esprit soit issu du Père et du Fils; toutes les trois personnes sont un seul Dieu, et cette œuvre est infinie en bonté, grandeur, et cœtera. Et s'il en est ainsi, la foi qui croit en une telle œuvre est plus grande et s'accorde mieux avec l'être que si, moins grande, elle ne croyait pas en la trinité. Comme il est impossible que la foi puisse être moins grande en ce qui est en Dieu et plus grande en ce qui n'y est pas, ainsi la trinité est manifestée. Car aucune foi ne peut être plus grande, en ne croyant pas que la trinité existe, que celle qui croit qu'en Dieu il y a une personne qui engendre une autre personne infinie en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, et que de ces deux personnes est issue une autre personne infinie en bonté; grandeur, éternité, et cœtera.

 

S'il n'y avait pas eu en Dieu une œuvre avant que le monde ne fût, l'espérance ne pourrait être aussi grande en l'homme; l'homme ne pourrait avoir aussi bien confiance en Dieu, si la trinité n'était pas et si Dieu n'accomplissait pas une œuvre en lui-même, et il pourrait se désespérer d'être éternellement, dans la mesure où, si l'œuvre n'existait pas avant que le monde ne fût, il pourrait venir un temps où plus rien n'existerait et où tout ce qui est aurait une fin. Mais quand l'homme croit que Dieu a éternellement et infiniment en lui-même une œuvre, par l'influence de cette œuvre, si grande et si merveilleuse, il peut avoir l'espérance que le monde durera éternellement et sans fin. Comme la raison d'être de l'espérance de l'homme est plus grande en Dieu et s'accorde mieux avec la foi et avec l'être, selon les conditions du quatrième arbre, et comme l'espérance peut être plus grande et s'accorder mieux avec la foi, si la trinité existe, ainsi la trinité est représentée et manifestée aux yeux de la pensée humaine qui prend en compte ce qui a été dit ci-dessus.

 

Le gentil répondit: – Selon tes paroles, la foi et l'espérance pourraient être plus grandes s'il y avait en Dieu quatre personnes ou une infinité de personnes, au lieu de trois seulement.

 

Le chrétien répondit: – Si trois personnes ne suffisaient pas en Dieu et s'il en fallait davantage pour que la bonté, grandeur, éternité, et cœtera, fussent parfaites en lui, l'espérance ne pourrait être aussi grande ni aussi contraire à la désespérance, et la foi ne croirait pas en une paternité, une filiation et une procession aussi nobles, s'il fallait deux paternités ou plus, deux filiations ou plus, deux processions ou plus, pour que Dieu fût parfait. Comme il n'y a pas plus de trois personnes en Dieu, ce que nous avons déjà prouvé dans les autres argumentations, et comme la foi et l'espérance seraient moindres s'il en était autrement, ta question est contraire à la noblesse qui s'accorde à la pluralité qui doit être en Dieu, et elle est contraire à la supériorité et à l'accord qui doivent être dans la foi et dans l'espérance.

 

14. Charité et justice

 

– Charité et justice s'accordent contre la mauvaise volonté et l'injustice. Si en Dieu il y a trinité, beaucoup mieux peuvent s'accorder en l'homme la charité et la justice que s'il n'y avait pas en Dieu la trinité. Car, par la trinité, l'homme comprend qu'en Dieu il y a un générateur charitable, juste et infini en charité et justice, et cette infinité de charité et de justice est infinie bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et perfection. Ainsi la charité et la justice créées peuvent être plus grandes grâce à l'influence de la charité et de la justice incréées que si elles étaient privées de la charité et de la justice de Dieu générateur, du Fils et de l'Esprit saint. Comme, selon les conditions des arbres, il s'ensuit que la charité et la justice créées peuvent être plus grandes dans l'homme, si Dieu est en trinité, ainsi la trinité est manifestée.

 

15. Prudence et force

 

– Grâce à la trinité et à l'unité de Dieu on comprend plus fortement que grâce à l'unité seule. S'il y a en Dieu trinité et unité, l'entendement humain peut plus savoir sur Dieu que s'il n'y a pas de trinité en Dieu. Ainsi l'homme peut savoir plus de choses sur l'herbe que sur la pierre, et plus sur l'animal que sur l'herbe, et plus sur l'homme que sur l'animal. Et si la trinité est en Dieu, l'entendement humain peut en ignorer plus de choses que si la trinité n'y était pas, comme il peut ignorer plus de choses sur l'herbe que sur la pierre, sur l'animal que sur l'herbe, et sur l'homme que sur l'animal; en effet, plus il y a de choses dans une chose, plus l'entendement peut en ignorer. S'il en est ainsi, et parce que la plus grande compréhension et la plus grande ignorance de Dieu s'accordent avec les conditions du premier arbre et du quatrième arbre et s'accordent donc avec l'être pour démontrer que l'entendement peut s'ennoblir dans sa compréhension de grandes choses de Dieu et que ces choses sont très nobles, dans la mesure où l'entendement ne comprend pas toute leur noblesse, ainsi est signifiée la trinité; car l'entendement peut s'ennoblir et s'élever par son savoir, tout en étant limité par son ignorance. Parce que ces deux conditions s'accordent, selon la noblesse de Dieu et la noblesse de l'entendement qui est dans la créature, afin que ce dernier connaisse la grande noblesse des fleurs du premier arbre, ainsi il est démontré que la trinité est en Dieu.

 

Plus fortement l'entendement humain s'efforce de savoir ce qui est en Dieu, mieux il s'accorde avec la force et plus il multiplie quantitativement sa prudence. Plus l'entendement est limité et ne peut comprendre toute la noblesse de Dieu, plus il invite la foi à croire ce qu'il n'est pas capable de comprendre et plus il fortifie la foi et se mortifie lui-même. Il s'ensuit un plus grand accord entre la prudence et la force. Et parce que ce plus grand accord se réalise grâce à la divine trinité et ne pourrait pas avoir lieu sans elle, ainsi est signifiée et démontrée la trinité en cet accord majeur qui s'accorde avec les conditions de cet arbre.

 

16. Charité et envie

 

Le chrétien dit au gentil: – Charité et envie sont contraires. Par la charité l'homme s'accorde avec la largesse et avec la loyauté, et par l'envie il s'accorde avec la cupidité et la tromperie. Si l'homme est charitable envers Dieu, il s'oppose plus à l'envie qu'en étant charitable envers son prochain. La raison en est qu'en Dieu il y a une plus grande largesse et une plus grande charité que dans la créature. Et si l'homme est envieux du bien et de l'honneur de Dieu, son envie est plus opposée à la charité que s'il est envieux du bien et de l'honneur de son prochain. Car le bien et l'honneur qui conviennent à Dieu sont plus grands que le bien et l'honneur de la créature.

 

Ce qui est dit ci-dessus signifie que la trinité est en Dieu, car la fleur ci-dessus le prouve. Si en Dieu il y a une charité qui engendre d'elle-même une charité égale à elle-même et si de la charité qui engendre et de la charité engendrée sort par leur volonté une charité égale à celle qui engendre et à celle qui est engendrée, l'envie se différencie plus de la charité de Dieu qu'elle ne le ferait, s'il n'y avait pas de charité en Dieu, comme il est dit plus haut. Et parce qu'il est avéré que l'envie est plus différente de Dieu, selon les conditions du premier arbre et du cinquième arbre, ainsi la trinité est prouvable par la plus grande contrariété qui existe entre la nature divine et l'envie et le péché.

 

17. Force et colère

 

– L'homme est un sujet où la force et la colère s'opposent. Quand la colère vainc la force dans le cœur humain, alors la force est vaincue par la lâcheté et le manque de courage. Et quand la force vainc la colère, alors la colère est vaincue par la perfection et par la noblesse de cœur. Plus la force vainc et maîtrise la plus grande colère, plus elle est grande en vertu; et plus la colère vainc la plus grande force, plus la colère est grande en vice et en péché.

 

Il est certain que le semblable se renforce par le semblable, contre son contraire et son dissemblable. Si Dieu est en trinité et en unité, plus semblable à Dieu est l'homme qui est en trinité et en unité, plus semblable à Dieu est l'homme qui est un en trinité, c'est-à-dire âme et corps et la conjonction des deux, trois qui constituent un homme, ce qui n'est pas si Dieu est un sans trinité de personnes. Comme l'homme est obligé d'aimer Dieu plus que tout et comme à l'homme ressemblent beaucoup de créatures en unité et en trinité, l'homme serait plus obligé d'aimer davantage son dissemblable que son semblable. Et puisque, pour aimer son semblable, l'homme s'oppose plus à son dissemblable, c'est-à-dire à la colère, qui ne s'accorde pas avec l'homme, ainsi l'homme, en aimant Dieu qui lui est semblable en unité et en trinité, peut être plus fortement contraire à la colère qu'il ne le serait si, aimant son dissemblable, il combattait contre la colère, car il n'y a rien qui soit plus opposé à la colère que Dieu. Comme il en est ainsi, la trinité en Dieu est prouvée par la ressemblance majeure que l'homme doit avoir avec ce qu'il doit le plus aimer; et elle est prouvée aussi par le fait que plus l'homme est semblable à Dieu, plus il est fort contre la colère. Et parce qu'il est vrai que la force peut être plus forte contre la colère, selon les conditions de cet arbre, ainsi la trinité, selon ces mêmes conditions, est prouvée.

 

18. Espérance et mélancolie

 

– Il est certain qu'à la mélancolie l'espérance est plus contraire que moins; car l'homme néglige plus de désirer les choses les moins nobles que les choses les plus nobles. Si en Dieu il y a infinie bonté, grandeur, éternité, et cœtera, qui engendre une infinie bonté, grandeur, éternité,et cœtera, et que de ces deux est issu un autre qui est infini en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, et que tous les trois ensemble sont une essence infinie en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, si l'âme de l'homme juste désire savoir en Dieu ces choses et a l'espérance de leur gloire, elle a une plus grande espérance de savoir ces choses grandes et merveilleuses en Dieu que de ne pas désirer les savoir. Et plus grande peut être l'espérance de savoir de grandes choses, plus grande peut être son opposition à la mélancolie. Et parce qu'il est établi selon les conditions des arbres que l'espérance et la mélancolie sont les plus contraires qui soient, ainsi la trinité que nous t'expliquons s'accorde avec cette affirmation et ne s'accorde pas avec sa négation. Car, si elle s'accordait avec la négation et ne s'accordait pas avec l'affirmation, il s'ensuivrait que l'on affirmerait que l'espérance et la mélancolie sont les moins contraires et que l'on nierait qu'elles sont les plus contraires. Ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Si c'était possible, il s'ensuivrait que l'espérance et la mélancolie seraient ensemble une même chose, vertu et vice, ce qui est impossible et contradictoire.

 

Quand le chrétien eut prouvé par les cinq arbres ci-dessus que la trinité est en Dieu, il dit ces paroles: – Béni soit Dieu, par la vertu duquel nous avons connaissance de sa glorieuse trinité, grâce à ce que signifient les fleurs et les conditions des arbres! Donc, si toi, gentil, tu ne te trouves pas satisfait des preuves que je t'ai données de la sainte trinité de notre seigneur Dieu, je cueillerai davantage de fleurs des arbres, afin que ton entendement puisse recevoir la lumière divine, par laquelle il s'élèvera à la connaissance de la sainte trinité de Dieu.

 

Le gentil répondit: – Je ne veux pas que tu cueilles davantage de fleurs pour prouver la trinité. Mais je te prie de me dire en quelle manière les trois personnes divines peuvent être une seule essence divine qui ne soit pas composée de trois personnes.

Le chrétien dit au gentil: – Il ne peut y avoir composition que de choses finies et limitées. Donc, de choses infinies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, il ne peut y avoir composition. Et si les choses infinies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, n'étaient pas simples, les choses que nous appelons finies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, seraient finies en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, Or, comme elles sont infinies, en raison de leur infinité et de leur infini pouvoir, elles peuvent être ensemble une simple essence divine, sans aucune composition.

 

Le gentil dit au chrétien: – Dis-moi, pourquoi la trinité divine est-elle paternité, filiation et procession, et n'est-elle pas autre chose que Père, Fils et Saint Esprit?

 

Le chrétien répondit: – Selon les conditions du premier arbre, la plus grande dignité de l'homme consiste à connaître Dieu; or, s'il convient que la trinité soit en Dieu, comme nous l'avons déjà prouvé, il convient que nous connaissions la trinité en les vertus et les propriétés qui la signifient et la démontrent à notre entendement selon la plus grande dignité. Or, comme le générateur et l'engendré, et l'aimé et le donné, c'est-à-dire ce qui découle d'autrui, sont par nature plus proche l'un de l'autre que de ce où il n'y aurait ni génération ni production, il faut qu'il en soit ainsi dans l'unicité et la trinité de Dieu, parce qu'une personne divine est plus proche de l'autre en vertu et en nature, et en bonté, grandeur, et cœtera, puisqu'elle est une essence bonne, grande, éternelle, puissante, et cœtera. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la perfection serait contraire à la bonté, grandeur, et cœtera, ce qui est impossible. Cette impossibilité signifie que la trinité qui est en Dieu est nécessairement constituée du Père, du Fils et du Saint Esprit.

 

Le gentil dit: – Selon le cours de la nature, le père est antérieur au fils. C'est pourquoi, si en Dieu il y a Père et Fils, il faut que le Père soit avant le Fils.

 

Le chrétien répondit: – Il y a une très grande différence entre la nature créée et la nature incréée, et cela parce que l'éternité et la perfection conviennent à la nature incréée et non à la nature créée. Aussi la génération et la procession qui sont en Dieu sont-elles différentes de la génération et de la procession qui sont dans les créatures. Donc, de même qu'une pierre, étant pierre, ne peut être homme, de même le Fils de Dieu et le Saint Esprit, ayant perfection et éternité, ne peuvent avoir commencement ni fin. Car, s'il en était autrement, ils n'auraient ni perfection ni éternité, qui sont sans commencement ni fin. En revanche, comme tu as commencement et fin, étant d'une nature autre que celle du souverain bien, tu es venu après ton père et avant ton fils.

 

– Dis-moi, chrétien, dit le gentil, la manière selon laquelle le Père a engendré le Fils. Le chrétien répondit: – Considère, gentil, comment une herbe provient d'une autre, et considère comment un homme en engendre un autre. Ainsi, de même que tu te représentes la différence entre la génération des herbes et des plantes et celle des êtres animés, de même tu peux considérer la différence entre la génération du Fils de Dieu par le Père et celle des créatures. Cela s'explique parce que la génération divine est plus haute et plus noble que celle des créatures. Aussi, de même qu'en considérant la génération des créatures tu peux te représenter l'opération et les propriétés des créatures, de même en considérant la génération du Fils de Dieu par le Père tu dois considérer les fleurs du premier arbre, par lesquelles la génération est signifiée. Car, le Père divin qui s'aime et se comprend lui-même en sa bonté, grandeur, éternité, et cœtera, engendre un Fils semblable à lui-même en bonté, grandeur, éternité, et cœtera ; et comprenant et aimant le Père, égal à lui-même en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, est engendré le Fils qui est égal au Père en bonté, grandeur, éternité, et cœtera. Et si le Père n'avait pas un tel entendement, un tel désir et une telle volonté, il serait moindre que les fleurs du premier arbre; or, par ces fleurs, le Père a le savoir, le vouloir et le pouvoir déjà mentionnés d'engendrer le Fils.

 

Le gentil demanda au chrétien par quelle manière le Saint Esprit procède du Père et du Fils. Le chrétien répondit en disant: – Selon la solution de la question précédente, il peut être répondu à cette question. Car les fleurs du premier arbre signifient la manière, et elles signifient que cette manière est aussi diverse que la génération des créatures. Car, selon que la perfection divine s'accorde à la bonté, grandeur, éternité, et cœtera, le Père se comprenant et s'aimant lui-même et le Fils qu'il a engendré, et le Fils comprenant et aimant le Père et lui-même, il convient que des deux procède une autre personne qui leur soit égale en bonté, grandeur, éternité,et cœtera, et c'est elle le Saint Esprit sur lequel tu m'interroges. Et si de l'entendement et de l'amour du Père et du Fils, et de leur bonté, grandeur, éternité, pouvoir et perfection ne procédait pas une autre personne égale au Père et au Fils en bonté, grandeur, éternité, et cœtera, l'entendement et la volonté du Père et du Fils seraient en défaut, ce qui est impossible.

 

Le gentil dit: – Pourquoi le Saint Esprit ne procède-t-il pas seulement d'une personne, mais de deux à la fois? Le chrétien répondit: – Comme le Père et le Fils ont la même dignité, le Saint Esprit serait moins digne s'il ne procédait pas des deux personnes; aussi, afin que les fleurs de l'arbre s'accordent avec le Saint Esprit, il convient que le Saint Esprit procède du Père et du Fils.

 

Le gentil dit: – Pourquoi du Saint Esprit ne procède pas une autre personne qui lui serait égale en bonté, grandeur,et cœtera ? Le chrétien répondit: – De même que tu te sens achevé en tant qu'être humain et que rien ne manque à ton être d'homme, de même, et bien mieux encore de façon incomparable, le Père comprend en lui-même, dans le Fils et dans le Saint Esprit, une si grande perfection de bonté et de grandeur qu'il ne désire ni être père d'un autre fils ni qu'un autre saint esprit procède de lui; s'il en était autrement, il désirerait une superfluité. Cette même perfection, le Fils et le Saint Esprit l'ont aussi. C'est pourquoi elle se conserve dans les fleurs de l'arbre et dans chacune des personnes de la trinité. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait aucune perfection de bonté, de grandeur, et cœtera, ni dans les personnes ni dans les fleurs. C'est pourquoi il convient qu'il n'y ait pas dans la divine essence plus d'une paternité, d'une filiation et d'une personne du Saint Esprit.

 

Le gentil dit: – Je te demande de me dire si le Père, aimant et comprenant le Fils, engendre le Saint Esprit; si le Saint Esprit procède du Fils, celui-ci aimant et comprenant le Père; si le Père engendre le Fils, en comprenant et en aimant le Saint Esprit. Le chrétien répondit: – Le Fils en totalité est engendré par le Père en totalité, et le Saint Esprit en totalité procède du Père en totalité et du Fils en totalité. S'il n'en était pas ainsi, la totalité susdite ne s'accorderait pas avec les fleurs des arbres, et la perfection leur serait contraire, ce qui est impossible. Cette impossibilité démontre, suivant la condition des fleurs, que la totalité est telle que tu la demandes.

 

– Dis-moi, chrétien, pourquoi y a-t-il en Dieu une trinité de personnes? Sans trinité n'y aurait-il pas perfection de Dieu? Deux personnes ne suffiraient-elles pas pour tout ce à quoi suffisent trois personnes? Le chrétien répondit: – Il est manifeste que la trinité doit être en Dieu, comme nous l'avons déjà prouvé par les fleurs des arbres; et disons encore que l'être des créatures s'accorde mieux aux nombres un et trois qu'avec un autre nombre, car toute créature est une substance en trois individus dont elle est composée. Ainsi un corps ne pourrait être un, sans être long, large et profond; de même la longueur, la largeur et la profondeur ne pourraient être ensemble sans qu'il y ait un corps. Et puisque les nombres un et trois réalisent le meilleur accord possible dans les créatures, il convient que cet accord soit en Dieu, dont l'être est plus parfait que celui des créatures. S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'être et le nombre s'accorderaient mieux en la créature qu'en Dieu, ce qui est impossible. Cette impossibilité signifie que Dieu doit être une seule essence en trois personnes, ni plus ni moins. S'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas concordance entre les fleurs du premier arbre, et les conditions de cet arbre ne pourraient pas être respectées.

Le gentil demanda si une personne pouvait être en Dieu plus noble qu'une autre, si en Dieu une personne pouvait être inférieure à une autre et si chaque personne en Dieu était par elle-même. Le chrétien répondit: – Si une personne était plus noble qu'une autre, l'imperfection serait plus noble en elle; et si en Dieu une personne pouvait être inférieure à une autre, l'unicité de Dieu pourrait être sans trinité, et nous avons déjà prouvé que la trinité doit être en Dieu. Si chaque personne n'était pas en Dieu tout en étant par elle-même, il n'y aurait pas de perfection en bonté, grandeur, et cœtera ; donc chacune est en Dieu tout en étant par elle-même.

 

Le gentil demanda au chrétien si les sages qui étaient avec lui comprenaient ce qu'il croyait être en Dieu la trinité. Et le chrétien répondit en disant: – Les juifs et les sarrasins ne comprennent pas la trinité à laquelle nous croyons et croient que nous croyons en une autre trinité à laquelle nous ne croyons pas et qui n'est pas en Dieu. C'est pourquoi nous ne sommes pas en accord avec eux, ni eux avec nous. Mais s'ils comprenaient la trinité que nous croyons être en Dieu, la force du raisonnement et la concordance des fleurs du premier arbre et les conditions de celui-ci les amèneraient à concevoir la vérité de la sainte trinité de notre seigneur Dieu.

 

 

Du cinquième article. De la création

 

Le chrétien regarda les cinq arbres et voulut cueillir des fleurs pour prouver la création au gentil. Mais le gentil dit qu'il était inutile de lui prouver la création du monde, car le juif l'avait assez prouvée. Aussi le chrétien abandonna-t-il l'idée de prouver cet article, et il cueillit des fleurs pour prouver l'article suivant, celui de la re-création.

Du sixième article. De la recréation

 

1. Bonté et charité

 

Le chrétien dit au gentil: – Dans le non-être, il n'y a nul bien, car s'il y en avait, il s'ensuivrait que ce ne serait rien. Or, si Dieu fait quelque bien à partir du non-être, la grande bonté de Dieu est vue comme étant plus grande en œuvrant ainsi qu'en faisant d'un bien un autre bien. Mais si Dieu unissait à lui-même quelque bien qui fût issu d'un autre bien et faisait en sorte que ce bien fût une seule personne avec lui-même, il s'ensuivrait que dans le bien qui lui serait identique et dans celui d'où ce bien serait issu résiderait un bien plus grand que le bien créé à partir du non-être. Cela tient à la noblesse du bien divin, du bien qui s'unit à Dieu et du bien d'où est issu ce bien uni au bien divin. Car le bien qui est créé à partir du non-être est uniquement un en tant que création, alors que le bien de Dieu et le bien uni au bien divin, c'est-à-dire l'humanité de Jésus Christ, et le bien d'où est issue l'humanité de Jésus Christ, à savoir Notre Dame sainte Marie, sont trois biens; et c'est pourquoi le bien qui est en cette œuvre est plus grand que ne le serait le bien créé à partir du non-être. S'il n'en était pas ainsi, la bonté, la grandeur, l'éternité et les autres fleurs de Dieu seraient contre la perfection et la supériorité, ce qui est impossible, car, si c'était possible, l'infériorité et l'imperfection s'accorderaient avec les fleurs du premier arbre, ce qui est impossible.

 

Tu as compris, gentil, que, d'après les conditions du premier arbre, la plus grande noblesse que l'homme puisse penser et comprendre consiste à connaître Dieu; car autrement les fleurs de l'arbre, la pensée et l'entendement humain ne s'accorderaient pas. Or, connaître que Dieu est créateur de tout ce qui est, c'est connaître la grande bonté de Dieu; et dire et penser et connaître que Dieu veut être une seule et même chose avec quelque bien créé, c'est mieux connaître et aimer le bien de Dieu et le bien uni à lui; et ainsi est mieux signifiée la grande bonté de Dieu en infinie grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera. Et parce qu'on peut affirmer, d'après les conditions de l'arbre, ce par quoi la grande bonté de Dieu se manifeste le mieux, on peut affirmer la re-création qui a été faite avec le bien que Dieu a en lui-même et avec le bien qu'il a uni à lui-même; ce bien, il le prend à un autre bien créé, c'est-à-dire Notre Dame sainte Marie.

 

Dans le rien il n'y a ni faute ni péché. Car, s'il y en avait, le rien serait quelque chose. Donc, enlever la faute et le péché de quelque bien est une plus grande chose que créer une chose à partir de rien, puisqu'il est vrai que la faute et le péché sont opposés au bien et au mérite. S'il convient que Dieu connaisse la création, ce qui n'est pas faire un aussi grand bien qu'enlever la faute et le péché d'un bien, combien plus il convient que Dieu connaisse qu'il a re-créé du bien là où étaient la faute et le péché! Et puisque le bien est plus grand dans la re-création que dans la création, ainsi il convient qu'il ait un plus grand bien à re-créer qu'à créer le bien à partir de rien. Ce plus grand bien est l'union du bien créé avec le bien incréé, de sorte que le bien créé, corrompu par la faute et le péché, est re-créé et élevé par l'union avec le bien incréé. Comme une plus grande et meilleure œuvre signifie et démontre mieux la grande bonté de notre seigneur Dieu que l'œuvre moindre, ainsi pour cette démonstration majeure de la grande bonté de Dieu la re-création est représentée à l'entendement humain qui en a alors connaissance; cette re-création est l'union du vertueux fils de notre dame sainte Marie, vierge glorieuse, bénie soit-elle!, avec le Fils de Dieu. Par cette union et par la passion de l'humaine nature de Jésus Christ, le monde a été recréé du péché originel dû à notre premier père, c'est-à-dire Adam, qui désobéit à Dieu et nous valut à tous d'être mortels, d'avoir faim et soif, chaud et froid, ignorance, et beaucoup d'autres défauts, que nous n'aurions pas eus si Adam n'avait pas péché. Et si le Fils de Dieu ne s'était pas incarné et n'était pas mort comme un homme, nous serions tous perdurablement dans le feu de l'enfer. Mais par la sainteté de l'union du Fils de Dieu et de la nature humaine de Jésus Christ, qui sont seulement une personne, et par la sainteté du sang précieux que Jésus Christ a répandu sur la croix pour re-créer le monde, nous sommes délivrés, nous tous qui croyons en la re-création, du pouvoir du diable et nous sommes appelés à la gloire qui n'a pas de fin.

 

2. Pouvoir et charité

 

Le chrétien dit au gentil: – Il est certain que Dieu a créé les créatures et leurs propriétés pour signifier son grand pouvoir et sa grande charité. Ainsi il a donné au feu la propriété de s'étendre à l'infini en brûlant du bois, à condition que lui soit donnée une quantité infinie de bois dans un lieu infini qui s'accorde avec le feu, si le lieu où nous sommes le permet. Mais parce que le feu n'a pas une matière infinie, il ne brûle pas indéfiniment. Or, si un corps comme le feu, qui est une créature finie et limitée, a ce pouvoir et cette propriété et s'il ne les a pas de lui-même mais de Dieu qui les lui a donnés, combien plus Dieu a le pouvoir de faire exister dans la créature un bien infini, à condition que la créature puisse le recevoir! S'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la volonté de Dieu et son pouvoir seraient contraires et que Dieu aurait donné un plus grand pouvoir au feu qu'à lui-même, ce qui est impossible. Si Dieu a créé une créature et fait que cette créature est meilleure que toutes les autres et a un plus grand pouvoir, savoir et vouloir que toutes les autres créatures, à plus forte raison il créerait une créature infinie en pouvoir, sagesse et charité, si la créature pouvait recevoir ces qualités, ce qui ne serait pas le cas si Dieu ne faisait pas une telle créature. Et parce que le pouvoir et la charité de Dieu sont beaucoup mieux démontrés lorsqu'il accomplit un bien infini dans la créature, à condition que la créature puisse le recevoir, pour cette raison Dieu a fait une créature plus noble et plus vertueuse que toutes les autres créatures. Et parce que cette créature peut être meilleure que toutes les autres créatures, elle ne fait qu'un avec la nature de Dieu et elle est plus proche d'être infinie en vertu, si elle en était capable, que si elle n'était pas jointe ni unie au pouvoir et à la charité de Dieu. Et afin que Dieu manifeste le mieux son pouvoir et sa charité, il est clair par cette affirmation qui s'accorde avec l'être contre son contraire, la négation, que la re-création que nous cherchons à prouver est démontrée.

 

Si le pouvoir créé et la charité créée sont dans l'homme créé qui est une personne avec la personne incréée, il y a un plus grand accord de pouvoir et d'amour entre l'être incréé et l'être créé que si la personne incréée et la personne créée n'étaient pas une seule personne. Et parce qu'il est établi que les vertus incréées et les vertus créées s'accordent le mieux et qu'il est impossible qu'elles s'opposent, ainsi l'union de la personne créée et de la personne incréée est manifestée; ainsi est démontrée et représentée la re-création.

 

3. Perfection et gourmandise

 

– Recréer est une plus grande chose que créer. Car Dieu créa Adam, mais Adam tomba dans le péché de gourmandise en mangeant du fruit et il tomba dans le péché d'orgueil en désobéissant à Dieu. L'humanité de Jésus Christ ne put tomber dans aucun péché. Or, l'œuvre où ne peut se produire aucun péché est plus noble et plus parfaite que celle où il peut s'en produire; et plus l'œuvre est parfaite, plus elle est contraire à la faute et au péché. Comme il en est donc ainsi et comme l'homme qui est uni à Dieu peut être plus contraire à la gourmandise et à l'orgueil que celui qui n'est pas uni à Dieu, ainsi l'homme qui est plus contraire au péché est d'autant plus parfait. Et plus grande est sa perfection, mieux est signifiée en elle la perfection de Dieu. Pour que la perfection de Dieu soit démontrable, il convient qu'il en soit ainsi; ainsi la re-création est démontrable en cette plus grande manifestation de Dieu.

 

La perfection de Dieu s'accorde mieux à pardonner qu'à créer. Car il est plus grand de pardonner une faute que de créer, puisqu'il est évident que le rien n'est pas contraire à Dieu mais que la faute lui est contraire. Si le péché d'Adam est général, la faute est plus grande que s'il est particulier. Plus le péché provoque une grande blessure, plus la miséricorde qui pardonne et guérit un péché général manifeste une plus grande perfection.

 

Si le péché n'était pas général, la perfection de Dieu s'accorderait avec la bonté, grandeur, pouvoir, et cœtera, qui créent le bien général, et elle ne s'accorderait pas avec la miséricorde qui pardonne une faute générale. Parce que la perfection de Dieu et la miséricorde constituent une seule et même chose, puisqu'il est vrai que tout ce qui est en Dieu est une seule et même chose, ainsi il est signifié qu'il y a dans le genre humain une faute générale. Ce qui montre que l'œuvre de miséricorde guérit une blessure générale et ce qui prouve la re-création.

 

4. Foi et espérance

 

– La foi est la vertu par laquelle l'homme croit en Dieu et en la gloire du paradis. Et l'espérance est la vertu par laquelle l'homme a confiance en la miséricorde de Dieu et en sa justice. Or, de même que toi, gentil, tu vois avec les yeux de ton corps les choses corporelles, avec la foi et l'espérance qui sont les yeux spirituels l'homme voit spirituellement les œuvres de Dieu. Et plus grandes sont la foi et l'espérance, mieux l'homme voit les œuvres de Dieu. Si Dieu a voulu être homme et a souffert la mort pour l'homme et pour re-créer l'homme, la foi et l'espérance en sont plus grandes que si Dieu n'avait pas été homme et n'était pas mort pour l'homme. Car, plus Dieu agit au bénéfice de l'homme, plus grandes sont la foi et l'espérance de l'homme contre l'incroyance et la désespérance qui sont des vices, des fautes et des péchés. Et parce qu'une plus grande foi et une plus grande espérance s'accordent mieux avec l'être qu'une foi et une espérance moindres, ainsi, selon les conditions des arbres, ce qui est la cause d'une plus grande foi et d'une plus grande espérance s'accorde avec l'être; ainsi est prouvée la re-création sur laquelle tu me questionnes.

5. Justice et colère

 

– Tout le plus grand don que Dieu puisse faire à la créature et le plus grand don que la créature puisse recevoir, c'est de faire une seule chose avec Dieu lui-même et de vouloir, par cette re-création et cette exaltation, souffrir la plus grande passion et la plus grande mort que puisse souffrir une créature. Si Dieu est homme pour re-créer le monde et si cet homme est mort pour la justice afin de réconcilier le lignage humain avec la colère de Dieu que l'homme a méritée par le péché du premier père, la justice en est plus grande et la colère moins forte. Et parce que la plus grande justice et l'être s'accordent et que la moins forte colère s'accorde mieux avec l'être que la plus forte colère, ainsi, en cette supériorité et cette infériorité susdites, la re-création est signifiée, selon les conditions des arbres. La justice est plus grande quand c'est un roi qui est puni de mort et non un paysan; et il y a plus de justice et de miséricorde dans un homme innocent qui veut porter la faute de l'homme coupable que dans l'homme coupable qui subit la même justice. La plus grande justice que Dieu puisse donc réaliser en la créature et qui s'accorde le mieux avec la miséricorde consiste à vouloir être un homme innocent et puni pour la faute de tout le lignage humain. Et si ce n'était pas là la plus grande justice, il s'ensuivrait que la supériorité serait contraire aux fleurs du premier arbre, ce qui est impossible. Cette impossibilité prouve la re-création.

 

Si le Fils de Dieu a pris la nature humaine et est mort pour sauver le peuple de Dieu, la justice de Dieu et la colère des pécheurs voués à l'enfer et en colère parce qu'ils sont damnés ne seront plus contraires. Et si l'homme, qui se rappelle en sa présente vie que le Fils de Dieu a pris la nature humaine et est mort pour le racheter du pouvoir du diable, est provoqué à la colère, il pourra mortifier sa colère par le souvenir susdit plus fortement que ne le ferait celui qui ne croirait pas que le Fils de Dieu s'est incarné et qu'il a, en tant qu'homme, souffert la mort pour sauver l'homme. Et si le chrétien, qui est plus provoqué à mortifier sa colère en raison de ce qu'il croit, ne la mortifie pas, la justice de Dieu doit s'abattre sur lui avec plus de force que sur un homme d'une autre croyance. Comme il en est ainsi, par le raisonnement susdit, il est signifié à l'entendement humain que la re-création sur laquelle tu me questionnes s'accorde avec l'être et avec toutes les conditions des arbres.

 

t puni de mort et non un paysan; et il y a plus de justice et de miséricorde dans un homme innocent qui veut porter la faute de l'homme coupable que dans l'homme coupable qui subit la même justice. La plus grande justice que Dieu puisse donc réaliser en la créature et qui s'accorde le mieux avec la miséricorde consiste à vouloir être un homme innocent et puni pour la faute de tout le lignage humain. Et si ce n'était pas là la plus grande justice, il s'ensuivrait que la supériorité serait contraire aux fleurs du premier arbre, ce qui est impossible. Cette impossibilité prouve la re-création.

 

Si le Fils de Dieu a pris la nature humaine et est mort pour sauver le peuple de Dieu, la justice de Dieu et la colère des pécheurs voués à l'enfer et en colère parce qu'ils sont damnés ne seront plus contraires. Et si l'homme, qui se rappelle en sa présente vie que le Fils de Dieu a pris la nature humaine et est mort pour le racheter du pouvoir du diable, est provoqué à la colère, il pourra mortifier sa colère par le souvenir susdit plus fortement que ne le ferait celui qui ne croirait pas que le Fils de Dieu s'est incarné et qu'il a, en tant qu'homme, souffert la mort pour sauver l'homme. Et si le chrétien, qui est plus provoqué à mortifier sa colère en raison de ce qu'il croit, ne la mortifie pas, la justice de Dieu doit s'abattre sur lui avec plus de force que sur un homme d'une autre croyance. Comme il en est ainsi, par le raisonnement susdit, il est signifié à l'entendement humain que la re-création sur laquelle tu me questionnes s'accorde avec l'être et avec toutes les conditions des arbres.

 

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