Le serpent vert (Goethe)

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Sur la berge du large Fleuve, qu’une forte pluie avait enflé et fait déborder, se dressait une  cabane, où, accablé par les travaux de la journée, le vieux passeur dormait profondément. Au milieu de la nuit, il fut réveillé par des appels et, comprenant que des voyageurs voulaient être transportés.

Quand il fut devant sa porte, il vit alors flamboyer  deux grands Feux Follets, au dessus de sa barque attachée au rivage,

  • « Nous sommes fort pressés et contrariés de ne pas nous trouver déjà sur l’autre rive, clamèrent-ils. »

Le vieux  passeur n’hésita point; il démarra, puis dirigea sa barque  à travers le courant avec son adresse habituelle, tandis que ses passagers échangeaient des sifflements ensemble dans une langue inconnue et très rapide, et éclataient de rire par intervalles,  en sautant çà et là, tantôt sur les bords et les bancs, tantôt sur le fond de la nacelle.

  • « La barque vacille, cria le Vieux, et, si vous ne restez tranquilles, vous allez nous faire chavirer. Asseyez-vous, Feux Follets ! »

À cette recommandation, ils pouffèrent de rire, se moquèrent du vieux passeur et s’agitèrent plus encore qu’auparavant. Le vieux passeur souffrit patiemment leurs impertinences et atteint bientôt la  rive opposée.

  • « Voilà pour votre peine  crièrent les voyageurs ; et, tandis qu’ils se secouaient, de nombreuses  pièces brillantes d’or tombèrent dans la barque humide ».
  • «  Au nom du ciel, que faites-vous là ? gémit alors le Vieillard; vous avez donc juré ma perte. Si une seule pièce d’or était tombée dans l’eau, le Fleuve, qui ne peut souffrir ce métal, se serait soulevé en vagues énormes, pour m'engloutir avec ma barque. Et qui sait ce qui vous serait advenu ? Reprenez votre or ! »
  • « Nous ne pouvons reprendre ce que nous avons semé en nous trémoussant. »
  •  « Ainsi vous m’infligez la corvée de  ramasser votre or pour aller l'enfouir dans le sol, » dit le Vieillard,   en se baissant et recueillant les pièces d’or une à une dans son bonnet. »

Les Feux Follets s’étaient élancés hors de la barque, lorsque le Vieux   s’écria :

  • « Et mon péage? » 
  • «  Qui refuse l’or n'a qu'à travailler gratuitement, répondirent les Feux Follets. »
  • «  Sachez qu’on ne peut me payer qu’en fruits de la terre. »
  • «  Les fruits de la terre ? Nous les dédaignons et n’y avons jamais goûté. »
  • «  Tant pis, je ne puis vous laisser aller que vous ne m’ayez promis de me livrer trois choux, trois artichauts et trois gros oignons. »

Les Feux Follets voulurent s’esquiver en badinant, mais ils se sentirent retenus au sol d’une manière incompréhensible. C’était la plus désagréable sensation qu’ils eussent jamais éprouvée. Ils promirent de satisfaire bientôt aux exigences du passeur : il leur rendit la liberté puis repoussa sa barque à flot.

Il était déjà bien loin, quand les Feux Follets lui crièrent :

  • « Eh, Vieillard, écoutez-nous ! Nous avons oublié le plus important. »

Il était trop éloigné pour les entendre. Il s’était laissé emporter plus bas par le courant, sur la même rive, où il voulait cacher l'or périlleux dans une région montagneuse, que l’eau ne risquait jamais d'atteindre. Il trouva, entre deux grands rochers, une énorme crevasse où il déversa le précieux métal et, satisfait, il vogua vers sa cabane.

Cette crevasse abritait une belle Couleuvre verte, qui fut tirée de son sommeil par le tintement de l’or heurtant le roc. Elle vit à peine les disques lumineux qu’elle se précipita sur eux pour les avaler gloutonnement, cherchant soigneusement toutes celles qui s’étaient dispersées entre les broussailles et dans les fentes du rocher.

Dès que l’or fut englouti, il procura au Serpent une sensation délicieuse, en se dissolvant dans ses entrailles pour se répandre ensuite dans tout son corps. A son immense joie, la Couleuvre s’aperçut qu’elle était devenue lumineuse et transparente. On lui avait assuré de longue date que ce phénomène était possible; toutefois, comme il doutait que cette lumière durât longtemps, la curiosité et le désir de prendre ses précautions pour l’avenir la possession de la lumière poussèrent donc la Couleuvre à quitter la crevasse pour découvrir qui pouvait avoir répandu cet or admirable. Elle ne trouva personne, mais prit beaucoup de plaisir à s’admirer elle-même, comme elle se glissait entre les herbes et les buissons, et à voir l’agréable lumière qu’elle répandait sur la fraîche verdure. Toutes les feuilles brillaient comme des émeraudes, toutes les fleurs apparaissaient magnifiquement transfigurées de la manière la plus ravissante. Elle explora vainement la sauvage solitude, mais reprit espoir, lorsqu’elle arriva sur un plateau, d’où elle aperçut au loin une lueur analogue à la sienne.

  • « Voilà donc enfin mon semblable ! » s’écria-t-elle, en s’élançant dans la direction reconnue. 

La difficulté de frayer passage  à travers marais et roseaux n’arrêta pas son élan; en effet, ses préférences allaient aux sèches prairies élevées et aux escarpements des rochers où elle aimait à se nourrir de plantes aromatiques tout en s’abreuvant d’ordinaire, de rosée tendre ou d’une limpide eau de source ; mais pour l’amour de l’or délicieux, et dans l’espoir de se saturer d’une adorable lumière, elle était prête à se soumettre à tout ce qui serait exigé d’elle.

Elle atteignit finalement très fatiguée, une prairie marécageuse où les deux Feux Follets prenaient leurs ébats. Elle se précipita sur eux, les salua, en se réjouissant de rencontrer d’aussi agréables seigneurs de sa parenté. Les Feux Follets se mirent à la frôler, à gambader au dessus d’elle,  en riant selon leur coutume.

  • « Cher Tante, lui dirent-ils, bien que vous soyez de la ligne horizontale, la chose importe peu: nous ne sommes apparentés que du côté de la clarté, car constatez à quel point, nous habille une svelte  longueur, nous autres seigneurs de la ligne verticale ! »

A ces mots les deux flammes  s’étirèrent en fuseau long et pointus au possible, sacrifiant toute largeur.

  • « Ne le prenez pas en mauvaise part, chère amie, mais quelle famille pourrait se targuer de nos avantages? Depuis que des Feux Follets existent, aucun ne s’est jamais  assis ni couché. »

La Couleuvre se sentit très  mal à l’aise en présence de semblables parents. Elle avait beau lever la tête de toutes ses forces, elle n’ignorait pas qu’elle serait obligé de la courber vers la terre dès qu’elle aurait à se déplacer. Si précédemment, elle s’était extraordinairement plue dans le sombre bocage, il lui semblait maintenant qu’elle perdait de sa phosphorescence auprès  de ses cousins, et elle craignait même de la voir disparaître entièrement.

 

Dans son anxiété, elle s’enquit précipitamment  auprès des brillants seigneurs de la provenance de l’or,  récemment tombé dans la crevasse du rocher : elle supposait que cette pluie d’or avait ruisselé directement du ciel. Pour toute réponse, les Feux Follets se contentèrent de rire et de se secouer, en semant  autour d’eux des pièces d’or à profusion. La Couleuvre se jeta rapidement sur elles pour les avaler.

  • « Bon appétit,  dirent aimablement ces seigneurs, faites honneur au menu, nous avons de quoi vous régaler. »

Ils continuèrent à se trémousser  avec une grande agilité, en sorte que la Couleuvre n’arrivait plus à ingurgiter assez vite la précieuse nourriture. Cette fois, elle devint de plus en plus lumineuse au point  d’en arriver à éclairer  d’une manière vraiment féérique, tandis que les Feux Follets s’étaient notablement amincis et rapetissés , sans rien perdre cependant leur joyeuse humeur.

  • « Je vous suis à jamais reconnaissante, articula la Couleuvre, en reprenant haleine après son repas ; demandez-moi ce que vous voudrez, je ferai pour vous tout ce qui sera en mon pouvoir. »
  • « Parfait! s’écrièrent les Feux Follets. Dis-nous où demeure la  Belle Lilia. Conduis-nous aussi vite que possible au palais et au jardin la  Belle Lilia. Nous mourons d’impatience de nous jeter à ses pieds. »
  • « Je ne puis vous rendre immédiatement ce service, répliqua le serpent, avec un profond soupir. la  Belle Lilia habite, par malheur, de l’autre côté de l’eau. »
  • « De l’autre côté de l’eau! Nous qui venons de nous faire traverser par  cette nuit orageuse! Combien cruel est le Fleuve  qui nous sépare! N’y aurait-il pas possibilité de  rappeler le vieux   passeur ? »
  • «  Ce serait peine perdue, reprit la Couleuvre: car même si vous le rencontriez sur cette rive, il ne vous embarquerait pas ; il peut passer n’importe qui de ce côté-ci, mais  il lui est interdit de ramener en sens inverse. »
  • «  Nous voilà dans de beaux draps ! N’y a-t-il donc pas un autre moyen de traverser la rivière ? »
  • «  J’en connais deux, mais ils ne sont pas utilisables en ce moment: moi-même, je puis passer vos Seigneuries, mais uniquement en plein  midi. »
  • « C’est une heure à laquelle nous n’aimons guère voyager. »
  • « Eh bien, vous pourrez vous faire transporter le soir, par l’ombre du Géant. »
  • « Comment faut-il s’y prendre ? »
  • « L’énorme Géant, qui ne demeure pas loin d’ici, n’a corporellement pas la moindre force; ses mains ne sauraient soulever un fétu de paille, ses épaules ne supporteraient pas un fagot de ramilles ; mais son ombre peut beaucoup, sinon tout. C’est pourquoi il possède son maximum de puissance au lever et au coucher du soleil. Aussi suffit-il, le soir, de se placer sur la nuque  de son ombre ; le Géant n’a plus alors qu’à marcher paisiblement vers la rive, pour que son ombre transporte le voyageur par-dessus l’eau. Mais si vers midi, vous voulez bien vous trouver sur la lisière du bois dont les taillis touchent au Fleuve, je me charge de vous faire traverser et de vous présenter à la  Belle Lilia ; si cependant vous craignez trop la chaleur du jour, adressez-vous au Géant. Vous le rencontrerez vers  le soir, aux abords de la crique rocheuse voisine ; il ne manquera pas de se montrer fort complaisant. »

 

Après s’être gracieusement inclinés, les deux aimables jouvenceaux prirent congé et s’éloignèrent. La Couleuvre ne fut pas fâchée de les voir partir, car il lui tardait de se complaire dans sa propre lumière ; puis elle avait à satisfaire un désir curieux, qui depuis longtemps la tourmentait singulièrement.

A force de se glisser dans les fentes des rochers, il lui était arrivé de  faire une étrange découverte ; car, bien que rampant sans lumière a travers ces profondeurs, elle pouvait fort bien distinguer les différents objets au contact. Elle était habituée à ne trouver partout que des produits naturels de forme irrégulière. C’est ainsi qu’elle se glissait parfois à travers les saillies de grands cristaux. Des crochets ou des filaments d’argent natif frôlés au passage, lui procuraient une sensation particulière. Enfin plus d’une pierre précieuse, trouvée sur son trajet, avait dû à la Couleuvre d’être jetée à la lumière du jour. Mais, à son immense surprise, elle avait aperçu, enfermés à l’intérieur d’un rocher, des objets dont la forme trahissait la main de l’homme. Il y avait là des parois lisses ne lui offrant aucune prise pour grimper, des arêtes nettes et régulières, des colonnes élégantes, et, ce qui lui parut le plus extraordinaire, des statues de personnages humains, composée d’airain ou de marbre très soigneusement poli, à en juger parce qu’elle sentait en s’enroulant autour. Toutes ces sensations tactiles, elle désirait les observer enfin avec le sens de la vue, et constater ce qu’elle ne faisait encore que soupçonner. Se croyant désormais capable d’éclairer par sa propre lumière cette crypte merveilleuse, elle espérait de parvenir à connaître parfaitement tous ces objets singuliers qu’elle renfermait. Elle fit donc diligence, et habituée au trajet, elle ne tarda pas à gagner la fissure par où elle avait coutume de se faufiler dans le sanctuaire.

Dès qu’elle y eut pénétré, sa curiosité poussée à l’extrême, et, bien que la lumière qu’il projetait ne pût éclairer complètement la rotonde, les objets les plus rapprochés devinrent cependant discernables avec une suffisante netteté. Elle leva les yeux avec étonnement et respect vers une niche brillante, dans laquelle était érigée une statue d’or pur représentant un roi vénérable. Par la dimension, la statue surpassait la taille humaine, mais la forme annonçait un homme plutôt petit que grand. Son corps harmonieusement formé se drapait  d’un simple manteau, et une couronne de chêne ceignait sa chevelure.

À peine la Couleuvre eut-elle contemplé cette majestueuse statue, que le roi se mit à parler et dit :

  • « D’où viens-tu ?
  • « Des cavernes où réside l’or, répliqua la Couleuvre. »
  • « Qu’y a-t-il de plus splendide que l’or ? poursuivit le roi. »
  • « La lumière, répondit la Couleuvre»
  • « Qu’y a-t-il de plus réconfortant que la lumière , interrogea encore le roi? »
  • « La parole, lui fut-il répondu»

 

Pendant cet entretien, la Couleuvre avait jeté un regard de côté, et découvert ainsi une autre statue magnifique. Une niche contiguë abritait  un roi d’argent, de taille haute mais de forme plutôt fluette; il était assis ; son corps portait une riche ornementation, rehaussée encore par des pierres précieuses,  dont étincelaient sa couronne, sa ceinture et son sceptre ; Son visage respirait une altière sérénité. Le personnage semblait vouloir prendre la parole, lorsqu’une veinure jusqu’ici foncée, dans le marbre de la paroi, s’éclaira subitement, et répandit dans tout le sanctuaire une agréable lumière. Cette clarté rendit visible un  troisième roi, qui dans la puissante masse d’airain, ressemblait moins à un homme qu’à un rocher. Puissamment appuyé sur sa massue, il trônait comme écrasé sous sa couronne de lauriers. La Couleuvre aurait voulu s’enquérir aussi d’un quatrième roi, plus éloigné de lui que les autres, mais à ce moment,  la roche s’ouvrit à l’endroit de la veine lumineuse qui lança un  éclair fulgurant, puis disparut.

Un homme, qui venait de sortir de l’épaisseur du rocher, accapara l’attention du Serpent. De taille moyenne il était vêtu  à la paysanne et tenait à la main une petite lampe à flamme si paisible, que le regard aimait à s’y reposer. Il s’en dégageait une clarté merveilleuse qui éclairait toute la crypte, sans projeter aucune ombre.

  • « Pourquoi viens-tu puisque  nous avons de la lumière ? » dit le roi d’or.
  • « Vous savez que je ne dois pas éclairer les ténèbres. »
  • « Mon règne prend-il fin ? questionna le roi d’argent. »
  • « Cela n’arrivera que tardivement ou jamais, » repartit le Vieux.

Le roi d’airain, se mit à interroger,  d’une voix forte :

  • « Quand me lèverai-je ? »
  • « Bientôt. »
  • «  Avec qui dois-je faire alliance ? »
  • « Avec tes frères aînés. »
  • « Que deviendra le plus jeune ? »
  • « Il s’assiéra. »
  • « Je ne suis pas fatigué, » protesta le quatrième roi, d’une voix rauque et saccadée.

Pendant cet entretien, la Couleuvre s’était promené discrètement dans le sanctuaire, examinant tout, puis s’était approchée du quatrième roi. Debout, contre une colonne, il apparaissait dans sa corpulence,  plus lourd que beau. Le métal dont il était composé ne se discernait guère à première vue. Un examen minutieux permettait cependant de reconnaître en sa substance  un mélange des trois métaux dont ses frères étaient formés. Mais lors du moulage, les matières n’avaient pas fusionné, si bien que des veines d’or et d’argent parcouraient irrégulièrement la masse d’airain et donnaient à l’ensemble un aspect désagréable.

De nouveau,  le roi d’or questionna l’Homme:

  • « Combien connais-tu de secrets ?
  • « Trois. »
  • « Lequel est le plus important ? voulut savoir le roi d’argent. »
  • « Celui qui est révélé. »
  • « Veux-tu nous nous en faire part à notre tour? demanda le roi d’airain. »
  • « Dès que je saurai le quatrième secret, répondit le Vieux. »
  • « Que m’importe tout cela ! murmura à part soi le roi composite. »
  • « Je connais le quatrième secret, dit la Couleuvre, en s’approchant du Vieux, et en lui sifflant  quelque chose à l’oreille. »
  • « Les temps sont révolus! » s’écria le Vieux   d’une voix formidable. »

Le sanctuaire retentit, les statues de métal résonnèrent. Puis, simultanément, le Vieux  s’enfonça vers l’occident, la Couleuvre vers l’orient, tous deux traversant avec une grande vitesse les interstices des rochers.

 Tous les couloirs que parcourut le Vieux  passa furent comblés d’or immédiatement après son passage, car sa lampe possédait le pouvoir magique de transformer toute roche en or, tout bois en argent et les animaux morts en pierres précieuses ; par contre elle anéantissait tous les métaux. Mais, pour exercer cette action, la lampe devait être seule à répandre sa lumière; si une autre lumière se combinait avec la sienne, la lampe répandait seulement une belle lumière claire, qui réconfortait tous les êtres vivants.

Le Vieux arriva dans sa cabane, bâtie au versant de la montagne, et il trouva sa femme en proie à la désolation. Assise près du feu, elle pleurait, accablée.

  • « Que je suis malheureuse ! s’écria-t-elle. Et dire que je ne voulais pas te laisser sortir en se jour fatidique.
  • « Qu’est-il arrivé ? demanda le Vieux  fort tranquillement. »
  • «A peine étais-tu parti, répondit-elle en sanglotant, que deux turbulents voyageurs se présentèrent à la porte. J’eus l’imprudence de  les laisser entrer. Ils semblaient des gens honnêtes et courtois. Ils étaient revêtus de flammes légères, si bien qu’on aurait pu les prendre pour des Feux Follets. À peine eurent-ils pénétré dans la maison, qu’ils commencèrent à m’adresser effrontément mille cajoleries, et à se montrer si importuns que j’ai honte en y pensant. »
  • « Bon ! Ces messieurs ont voulu badiner sans doute, dit le Vieux en souriant: étant donné ton âge, ils ont dû rester dans les limites de à la simple politesse. »
  • « Mon âge ! mon âge ! cria la femme. Faudra-t-il que j’entende toujours parler de mon âge ? Quel âge ai-je donc? Simple politesse! Je sais ce que je sais. Regarde autour de toi l’aspect de ces murs ; regarde ces vieilles pierres, que je n’avais pas vues depuis cent ans ! Ils ont léché tout l’or du haut en bas et tu ne saurais imaginer avec quelle agilité ! Ils prétendaient même lui trouver bien meilleur goût qu’à l’or vulgaire. Dès qu’ils eurent achevé de dépouiller les murs, ils se montrèrent singulièrement ragaillardis, en très peu de temps, ils étaient devenus beaucoup plus grands, plus larges et plus brillants. Alors ils reprirent leurs espiègleries et me cajolèrent à nouveau, en  m’appelant leur reine. Puis, en se secouant, quantité de pièces d’or tombèrent autour d’eux. Vois comme elles brillent dans l’obscurité, encore sous ce banc. Mais quel malheur ! Notre chien en dévora quelques-unes, et le voilà mort près de la cheminée. Pauvre bête! Je ne puis m’en consoler. Je ne m’en suis aperçue qu’après le départ des visiteurs, sans quoi je n’aurais pas promis d’acquitter leur dette auprès du  passeur. »
  • « Quelle dette, demanda le Vieux  »
  • « Trois choux, trois artichauts et trois oignons, répondit la femme. J’ai promis de porter ces légumes au Fleuve dès qu’il ferait jour. »
  • « Tu peux avoir pour eux cette complaisance, car à l’occasion, ils nous rendront service à leur tour. »
  • « S’ils nous serviront, je l’ignore, mais ils l’ont promis et juré. »

Cependant le feu de la cheminée avait cessé de flamber ; le Vieux  recouvrit l’amas de braises ardentes d’une épaisse couche de cendres ; il fit disparaître ensuite les pièces d’or lumineuses, afin que sa petite lampe fût seule à répandre sa douce clarté. Aussitôt,  les murs se couvrirent d’or, et le chien fut transmué en un bloc d’onyx d’une rare beauté. Le noir et de brun alternaient dans les nuances de la précieuse gemme ; cette métamorphose produisit  une œuvre d’art incomparable.

  • « Prends la corbeille, dit alors le Vieux, mets-y l’onyx, dispose ensuite autour de celui-ci les trois choux, les trois artichauts et les trois oignons, puis porte le tout au Fleuve. Vers midi, fais-toi traverser par le Serpent et rends toi auprès de la belle Lilia. Présente lui l’onyx afin qu’en le touchant elle lui rende la vie, de même que par son contact elle tue toute chose vivante. Un fidèle compagnon lui sera ainsi acquis. Engage-la à ne pas se lamenter, sa libération étant proche.  Annonce-lui qu’elle peut envisager la pire des infortunes comme le plus grand bonheur, car les temps sont accomplis. »

La vieille prépara sa corbeille, et, quand le jour parut, se mit en route. Le soleil levant dardait ses rayons par-dessus le Fleuve, qui brillait dans le lointain. La femme avançait d’un pas lent, car la corbeille pesait sur sa tète, mais ce n’était pas le poids de l’onyx qui la fatiguait ainsi. Tout ce qui était mort ne lui constituait en effet aucune charge, les objets inanimés soulevaient même la corbeille qui les contenait au point de les faire planer au dessus de sa tête. Mais celle-ci sentait peser lourdement des légumes frais ou le moindre petit animal vivant. Elle avait cheminé quelque temps avec fatigue, lorsqu’elle s’arrêta soudain  effrayée, au moment où elle  allait poser le pied sur l’ombre du Géant, qui s’étendait, par-dessus la plaine, jusqu’au lieu qu’elle venait d’atteindre. À ce moment, elle vit sortir du Fleuve l’énorme Géant, qui venait de s’y baigner. Elle restait perplexe, ne sachant comment éviter cette rencontre. Dès qu’il eut aperçu la vieille, il se mit à la saluer en plaisantant, tandis que les mains de son ombre plongeaient dans le panier. Avec adresse et légèreté, elles eurent vite fait d’en extraire un chou, un artichaut et un oignon, légumes qu’elles présentèrent à la bouche du géant. Celui-ci poursuivit sa route en  remontant  le long du Fleuve et laissa la Vieille  libre de reprendre sa marche.

Tout en se demandant si elle ne devrait pas retourner sur ses pas,  pour aller quérir  dans son potager  les légumes manquants, elle poursuivit son chemin et ne s’arrêta que parvenue aux bords du Fleuve. Elle resta longtemps assise, attendant le passeur, qu’elle vit enfin approcher, traversant le Fleuve en compagnie d’un singulier voyageur. Un noble et beau jeune homme, qu’elle ne pouvait assez contempler.

  • « Qu’apportez-vous ? dit le Vieux  . »
  • « Ce sont les légumes que vous doivent les Feux Follets, dit-elle, en produisant ce qui lui restait. »

Quand le Passeur n’en trouva que deux de chaque espèce, il se montra très chagriné, et déclara qu’il ne pouvait les accepter. La Vieille supplia, expliquant qu’elle ne pouvait immédiatement se rendre chez elle, et que la charge l’incommoderait pour la route qu’elle avait encore à faire. Mais il persista dans son refus, assurant même que la décision  ne dépendait pas de lui.

  • « Pendant neuf heures, ce qui me revient doit rester réuni, et je ne puis rien m’approprier  sans remettre au Fleuve le tiers auquel il a droit.»

Après bien des paroles échangées, le Vieux en vint finalement à dire:

  • « Il reste un moyen : engagez-vous envers le Fleuve, consentez à vous reconnaître sa débitrice, et je prendrai les six pièces pour moi, mais cela expose à quelque danger. »
  • « Mais si je tiens parole, je ne dois courir aucun danger ? »
  • « Pas le moindre. Plongez votre main dans le Fleuve, et promettez de payer votre dette en vingt-quatre heures. »

La vieille s’exécuta, mais quel ne fut pas son effroi, quand elle retira de l’eau une  main devenue noire comme le charbon ! Elle fit au Passeur les plus vifs reproches, assura que ses mains avaient toujours été ce qu’il y avait de mieux en sa personne, et que, malgré un travail pénible, elle avait toujours  su conserver à ces nobles membres leur blancheur et leur délicatesse. Elle examina sa main avec une grande douleur, et s’écria, d’une voix désespérée :

  • « Voici que vois-je encore ? Je vois qu’elle a beaucoup diminué : elle est beaucoup plus petite que l’autre. »
  • « Ce n’est encore qu’une simple apparence, dit le Passeur ; cependant, si vous ne teniez pas votre parole, cela pourrait devenir une réalité. Votre main diminuerait alors peu à peu de volume et finirait par disparaître entièrement, sans néanmoins que vous en perdiez l’usage ; elle remplirait toujours son office sans aucune gêne, seulement personne ne la verrait plus. »
  • « J’aimerais mieux, reprit la vieille, ne pouvoir pas m’en servir, et que nul ne s’en aperçût. Mais peu importe je tiendrai ma parole pour être rapidement délivrée de cette peau noire et de mon inquiétude. »

Là-dessus elle se hâta de prendre la corbeille, qui s’éleva  d’elle-même au dessus de  sa tête, et planait librement dans l’air sans contact. Puis, ne sentant plus de charges, elle s’élança sur les traces du beau jeune homme, qui, plongé dans ses réflexions, cheminait avec nonchalance sur la rive du Fleuve.

Sa tournure charmante et son accoutrement avaient fait sur l’alerte messagère une profonde impression. Une brillante cuirasse protégeait son corps gracieux, sans entraver en rien la grâce des mouvements. De ses épaules se déployait un manteau de pourpre, et ses cheveux bruns flottaient en boucles élégantes autour de sa tête découverte; son fin visage était exposé aux rayons du soleil, de même que ses pieds bien formés, dont la nudité foulait le sable brûlant, sans que le jeune homme se montrât sensible à la douleur physique, car une profonde peine morale semblait l’avoir distrait de toutes les impressions extérieures.

La vieille s’efforça d’engager avec lui la conversation ; mais à toutes ses questions, il ne fit que des réponses si laconiques, qu’elle se lassa vainement d’aborder de nouveaux sujets d’entretien. Sans se laisser retenir davantage par les beaux yeux du jeune homme, elle finit en disant :

  • « Vous marchez trop lentement pour moi, Monsieur ; il ne faut pas que je manque le moment propice pour traverser le Fleuve grâce au Serpent vert, afin d’apporter à la belle Lilia le splendide cadeau que lui envoie mon mari. »

Ceci dit, elle hâta le pas. Mais brusquement le beau jeune homme se hâta de suivre sa trace.

  • « Vous allez chez la belle Lilia ! s’écria-t-il, alors nous ferons route ensemble. Quel est donc ce cadeau que vous lui portez ? »
  • « Monsieur, répliqua la Vieille, il n’est pas convenable, après avoir éludé mes questions par vos monosyllabes, de demander mes secrets avec tant de vivacité. Vous plaît-il de faire un échange de bons procédés ? Et bien, commencez par m’éclairer sur votre sort, je ne vous cacherai rien de ce qui a trait à ma personne et à mon présent. »

Ils furent bientôt d’accord ; la femme lui raconta son histoire et celle du chien, tout en exhibant la merveille qu’elle avait mission d’offrir en présent.

Ayant extrait de la corbeille ce chef-d’œuvre de la nature, le jeune homme prit dans ses bras le chien, qui semblait endormi.

  • « Heureux animal, s’écria-t-il, tu seras touché de ses mains ; elle te rendra la vie, alors que les vivants sont obligés de la fuir pour ne pas subir un déplorable sort. Mais que dis-je, déplorable! N’est-il pas beaucoup plus affligeant et plus effrayant d’être paralysé par sa présence, qu’il ne le serait de mourir de ses mains ? Regarde-moi ! A mon âge, en quel piteux état ne suis-je pas réduit! Le sort m’a laissé cette cuirasse que j’ai portée avec honneur à la guerre, et cette pourpre que je me suis efforcé de mériter en gouvernant avec sagesse. L’une ne m’est plus qu’un poids inutile, et l’autre, une vaine parure. Je n’ai plus ni couronne, ni sceptre ni épée. Je suis d’ailleurs tout aussi nu et indigent que tout autre fils de la terre, car ces beaux yeux bleus ont le funeste effet de priver de force tous les êtres vivants. Ceux que le contact de sa main ne tue pas ne se sentent plus vivre qu’à l’état d’ombres ambulantes. »

Il poursuivit de la sorte ses plaintes, sans satisfaire la curiosité de la Vieille, bien moins préoccupée de son état d’âme que des conditions extérieures de son existence. Elle n’apprit ni le nom de son père ni celui de son royaume. Il caressait le chien d’onyx, que les rayons du soleil et la chaleur qui émanait du jeune homme avaient réchauffé, comme s’il eût été vivant. Il s’enquit avec intérêt de l’homme à la Lampe, et des effets de la sainte lumière, dont il semblait se promettre merveille quant à son triste état.

Tandis qu’ils discouraient ainsi, ils aperçurent à distance l’arche majestueuse d’un pont, s’étendant d’une rive à l’autre du Fleuve. Cette construction miroitait au soleil d’une manière si surprenante que les deux interlocuteurs en restèrent stupéfaits.

  • « Comment ! s’exclama le prince, n’était-il pas assez beau, quand il s’offrait à nos yeux paraissant bâti de jaspe et de prasine ? Ne doit-on pas craindre d’y poser le pied, maintenant qu’il semble composé d’émeraudes, de chrysoprases et de chrysolithes combinés avec la plus chatoyante variété ? »

Ils ignoraient l’un et l’autre la métamorphose dont la Couleuvre avait bénéficié; car c’était elle, qui, chaque jour, vers midi, se dressait au dessus du Fleuve, pour faire office de passerelle hardie. Les visiteurs  de la belle Lilia y mirent le pied avec respect, et gardèrent le  silence pendant la traversée.

A peine eurent-ils atteint l’autre rive, que le pont se mit à osciller, puis entrant en mouvement, il s’abaissa au niveau de l’eau. La Couleuvre verte  reprenant sa véritable forme, se glissa à terre et rejoignit les voyageurs. Ceux-ci la remercièrent de la permission qu’elle leur avait accordée d’avoir pu franchir le Fleuve sur son dos. Puis ils remarquèrent que des personnes invisibles avaient dû se joindre à la compagnie. Ils entendaient prés d’eux des sifflements auxquels la Couleuvre répondait de même en sifflant. En prêtant attention, ils perçurent enfin les paroles suivantes :

  • « Nous commencerons, disaient deux voix tour à tour, par explorer incognito le parc de la belle Lilia, et nous vous prions de vouloir bien nous introduire auprès de cette beauté parfaite, à la tombée de la nuit, dès que nous serons devenus tant soit peu présentables. Vous nous rencontrerez sur les  bords du grand lac. »
  • « C’est convenu, répondit la Couleuvre, et un son strident  se perdit dans l’air. »

Les trois visiteurs arrêtèrent ensuite l’ordre de présentation devant la Belle, car un grand nombre de personnes pouvaient sans inconvénient se trouver autour d’elle, mais à la condition d’arriver et de se retirer une à une, sous peine d’éprouver des sensations fort douloureuses.

La femme au chien métamorphosé s’approcha la première du jardin, et chercha sa protectrice, qu’elle trouva aisément, car elle chantait dans ce moment, en s’accompagnant de la harpe ; les doux sons se produisirent d’abord comme des anneaux, à la surface du lac tranquille, puis, comme un souffle léger, ils mirent le gazon et les bocages en mouvement. Dans l’enceinte d’une verte pelouse, à l’ombre d’un groupe magnifique d’arbres divers, elle était assise, et, dès l’abord, elle enchanta de nouveau les yeux, l’oreille et le cœur de la femme, qui s’approcha d’elle avec ravissement, et jura eu elle-même que la belle était devenue plus belle encore en son absence. La bonne femme adressa de loin à l’aimable jeune fille ses salutations et ses hommages.

  • « Quel bonheur de vous contempler ! Quelle félicité céleste répand autour de vous votre présence ! Avec quel charme votre harpe ne s’appuie-t-elle pas contre votre sein ! Que vos bras l’enveloppent  avec douceur ! L’instrument semble chercher avec désir la pression de votre poitrine et ces cordes, quels tendres sons  elle sait produire au contact de vos doigts effilés! Ah ! Trois fois heureux le jeune homme qui pourrait prendre sa place ! »

Lorsqu’elle entendit ces paroles, la belle Lilia leva les yeux tout en laissant retomber ses bras et elle répondit :

  • « Ne m’attriste pas par des louanges importunes ! Elles ne contribuent qu’à me ressentir plus cruellement mon malheur. Vois ce pauvre serin gisant mort à mes pieds, qui accompagnait mes chants avec tant de grâce; accoutumé à percher sur ma harpe, il était soigneusement dressé à ne pas me toucher ;or, ce matin, en m’éveillant d’un sommeil réparateur, comme je préludais à un paisible hymne matinal, et que mon petit chanteur égrenait plus joyeusement que jamais ses notes harmonieuses, lorsqu’un épervier fendit l’air au dessus de ma tête ; Epouvanté, le craintif oiselet effrayé se réfugia dans mon sein, et, instantanément, je perçus les dernières spasmes de sa vie expirante. Le ravisseur, atteint de mon regard, se traîne, désormais là-bas, impotent, au bord de l’eau ; mais que me fait sa punition ? Mon favori est mort, et sa tombe ne fera qu’augmenter les funèbres bocages de mon jardin. »
  • « Belle Lilia, prenez courage ! dit alors la femme en essuyant les larmes, que lui avait arraché le récit de la malheureuse jeune fille ; prenez courage : mon Vieux  mari m’a chargée de vous recommander de modérer votre affliction, et de d’envisager la pire des infortunes  comme l’annonce du plus grand bonheur, car il assure que les temps sont révolus. Et de fait, poursuivit la vieille, il se passe d’étranges choses dans ce monde! Voyez donc ma main, comme elle est devenue noire ! Vraiment, elle est déjà bien plus petite : il faut que je me hâte avant qu’elle ne disparaisse entièrement. Pourquoi ai-je voulu être complaisante à l’égard les Feux Follets ! Pourquoi a-t-il fallu que je rencontre le Géant et pourquoi me suis-je laissé induire à plonger ma main dans le Fleuve! Ne pourriez-vous me donner un chou, un artichaut et un oignon ? Je les porterai au Fleuve et ma main redeviendrait blanche comme auparavant, et paraisse digne d’être placée à côté de la vôtre. »
  • « Tu pourrais à la rigueur trouver des choux et des oignons; mais c’est en vain que  tu chercherais des artichauts. Mon vaste jardin ne renferme que des plantes ne portant ni fleurs, ni fruits ; mais tout rameau que je cueille pour le planter sur la tombe d’un être aimé verdit aussitôt et se développe très rapidement. J’ai vu croître tous ces groupes d’arbres, ces bosquets et ces bocages! Ces pins altiers, ces cyprès pareils à des obélisques, ces chênes et ces hêtres puissants proviennent de petits rameaux, plantés de ma main, en de tristes commémorations, dans un sol, qui par lui-même, serait resté à jamais stérile. »

La Vieille n’avait prêté à ce discours qu’une attention distraite, étant toujours préoccupée par sa main, qui, en présence du Belle Lilia, semblait noircir et rapetisser  de minute en minute. Elle allait prendre sa corbeille et s’éloigner, lorsqu’elle s’avisa qu’elle avait oublié l’essentiel. Sortant alors le chien transmué de la corbeille et le posa dans l’herbe aux pieds de la Belle.

  • « Mon mari, dit-elle, vous envoie ce souvenir. Vous savez que vous pouvez animer par votre contact ce minéral précieux. Le gentil et fidèle animal ne manquera pas de vous distraire et je ne pourrais me consoler du chagrin de le perdre, si je n’avais pas l’idée qu’il vous appartient. »

La belle Lilia considéra le joli animal  avec une satisfaction paraissant mêlée d’étonnement.

  • « Bien des signes se réunissent, dit-elle, qui font naître en moi quelque espoir; mais, hélas! n’est-ce pas seulement une illusion de notre nature, qui en présence d’une accumulation de malheurs, nous fait pressentir l’approche du plus grand bien? »

Après avoir dit ces mots, la Belle se mit à chanter les strophes suivantes :

  • « Changerez-vous mon sort favorables présages ?
  • Mort de l’oiseau chéri, main noire de l’amie ?
  • Et ce carlin  d’onyx aurait-il son pareil ?
  • Et ne me vient-il pas envoyé par la lampe?
  • Ignorant des humains les douces jouissances,
  • Je n’ai jamais connu que la calamité.
  • Que n’es-tu, sanctuaire, érigé près du  Fleuve!
  • Et toi solide pont, que n’es tu  construit ! »

La Vieille femme avait écouté avec impatience ce chant, que la belle Lilia accompagnait des doux sons de sa harpe, et qui aurait ravi toute autre personne qu’elle. Elle était impatiente de partir et aurait voulu l’interrompre pour prendre congé. Elle allait prendre congé, lorsqu’elle fut retenue par l’arrivée du Serpent vert qui avait entendu les dernières paroles chantées par Lilia. Il s’empressa d’exhorter la Belle Lilia au courage.

  • « La prédiction relative au  pont est accomplie, lui assura-t-il. Demandez à cette excellente femme combien resplendit actuellement l’arche qui relie les deux rives! Ce qui n’était naguère que jaspe opaque et simple prasine, à peine translucide  aux arêtes, s’est transformée en  gemmes d’une parfaite limpidité. Nul  béryl n’est aussi transparent, nulle émeraude d’une eau plus pure.»
  •  «Je vous en félicite, répondit Lilia, mais pardonnez-moi si je ne crois pas encore la prédiction comme accomplie. L’arche altière de votre pont ne livre passage qu’aux piétons ; or il nous est promis que des chevaux, des véhicules et des voyageurs de toutes sortes pourront simultanément traverser le pont dans les deux sens. La prophétie ne dit-elle pas que de grandes piles surgiront d’elles-mêmes  du Fleuve? »

La Vieille, qui avait eu les yeux toujours fixés sur sa main, n’y tenant plus, voulut à ce moment se retirer.

  • « Accorde-moi un instant, dit la belle Lilia, et emporte mon pauvre serin. Prie la lampe de le transmuer en une belle topaze ; je l’animerai ensuite par mon contact si bien qu’il deviendra, avec ton bon carlin, mon meilleur passe-temps. Mais hâtez-toi de toutes tes forces,  car, dès que le soleil sera couché, une irrémédiable putréfaction s’attaquera au chétif animal, et sa belle cohésion de sa forme sera dissoute à jamais. »

La Vieille plaça dans la corbeille le petit cadavre  enveloppé de tendres feuilles et s’éloigna au plus vite.

  • « Quoi qu’il en soit, dit la Couleuvre, en reprenant la conversation, le temple est bâti.»
  • «Mais il se dresse pas  encore au bord du Fleuve, repartit la belle.»
  • «Non, car il attend son heure dans les profondeurs de la terre, poursuivit la Couleuvre: j’ai vu les Rois et je leur ai parlé.»
  • «Mais quand se lèveront-ils ? demanda Lilia.»
  • «J’ai entendu cette grande parole retentir dans le temple : “Les temps sont accomplis!” »

Une agréable sérénité se répandit à ces mots sur le visage de la Belle.

  • « Voici, dit-elle, la seconde fois que j’entends aujourd’hui ces heureuses paroles. Quand donc viendra le jour où je les entendrai trois fois ? »

Elle se leva et aussitôt, une ravissante jeune fille se détacha du bocage pour venir prendre la harpe de Lilia ; elle fut suivie d’une autre, qui plia la chaise de campagne, d’ivoire sculptée, et prit sous le bras le coussin argenté ; une troisième parut, se mit à la disposition de la Belle, pour l’abriter au cours de sa promenade sous une grande ombrelle brodée de perles. Ces trois jeunes filles étaient belles et attrayantes  au delà de toute expression, et cependant elles ne contribuaient qu’à rehausser la beauté de Lilia, car de l’aveu général, elles  ne lui pouvaient aucunement être comparées.

Ayant examiné le merveilleux chien avec intérêt, la belle Lilia se baissa vers lui et le toucha. A son contact, il se leva, comme mû par un ressort. Il jeta autour de lui des regards joyeux et courut de ci, de là, pour s’élancer finalement vers sa bienfaitrice, avec les plus vives  démonstrations d’attachement. Elle le prit dans ses bras et le pressa contre son sein.

  • « Que tu es froid, s’exclama-t-elle, mais bien que tu ne sois animé que d’une vie incomplète, tu n’en es pas moins ici le bienvenu ; je t’aimerai tendrement, je jouerai gentiment avec toi, je te caresserai d’une main amicale, et je te serrerai fortement contre mon cœur. »

  Là-dessus elle le laissa courir, le chassa loin d’elle, le rappela ensuite, joua si joliment avec lui, et le poursuivit avec grâce, un entrain et une ardeur sur le gazon, qui obligeaient le spectateur à partager  sa joie avec un nouveau ravissement et y prendre part, tout comme naguère, à la vue de sa douleur,  tous les cœurs  s’étaient ouverts à la compassion.

Cette gaieté, ce gracieux badinage, furent interrompus par l’arrivée du Prince mélancolique. Il approcha, toujours le même, sauf que la chaleur du jour semblait l’avoir encore plus abattu. En présence de sa bien-aimée, il pâlissait davantage d’instant en instant. Sur son poing, l’Epervier aux ailes pendantes se tenait tranquille comme une colombe.

  • « Ce n’est pas aimable à toi, lui reprocha la belle Lilia, d’offrir à mes yeux la vue de cette affreuse bête qui a causé la mort de mon petit chanteur. »
  • «Ne maudis point cet oiseau malheureux, répondit le jeune homme ; n’accuse que ton propre destin, et  le sort, et concède que je fasse ma société du compagnon de ma misère. »

Le carlin n’avait cessé de folâtrer autour de la Belle, qui stimulait de la manière la plus caressante l’animation de son transparent favori. Elle battait des mains pour le mettre en fuite, puis elle courait pour l’attirer de nouveau à la suivre; elle cherchait à le saisir lorsqu’il fuyait, et le chassait dès qu’il voulait s’élancer contre elle. Le jeune homme observait ce jeu en silence, avec un dépit croissant ; Mais lorsqu’elle prit dans ses bras l’odieux animal, qu’il trouvait affreux, le pressa contre sa poitrine ivoirine, et, de ses lèvres célestes, baisa son noir museau, alors, il perdit toute patience et s’écria exaspéré :

  • « Faut-il, quand un destin funeste me condamne à vivre en ta présence dans une séparation éternelle peut-être ; quand j’ai tout perdu par toi, y compris ma personnalité, faut-il que je voie devant mes yeux comment une monstruosité contre nature peut exciter ta joie, captiver tes affections et jouir de tes embrassements ! Dois-je longtemps encore me contenter d’aller et de venir de la sorte, mesurant ce cercle de douleurs, en arpentant alternativement le circuit menant d’une rive à l’autre du Fleuve? Non, une étincelle de l’ancien héroïsme  sommeille encore dans mon cœur ; qu’elle jette donc en ce moment une dernière flamme ! Si les pierres peuvent reposer sur ton sein, que je devienne une pierre ! Si ton contact donne la mort, je veux mourir de ta main. »

Accompagnant ces mots, il fait un geste brusque ; l’Epervier  s’envola péniblement, et le malheureux Prince se précipita vers la Belle. Elle tendit les mains pour l’écarter, mais n’en toucha que plus rapidement le jeune homme, qui, perdant connaissance vint s’effondrer  dans ses bras. La belle Lilia épouvantée de sentir le poids de ce beau corps sur sa poitrine, recula en poussant un cri d’horreur, laissant ainsi glisser à terre son fiancé inanimé.

La catastrophe était accomplie. Immobile, la douce Lilia fixait d’un œil hagard le corps inanimé. Elle demeura figée, son cœur  ne battant plus, sans une larme perlant à ses paupières.

Vainement le carlin cherchait-il à obtenir d’elle une caresse : le monde entier venait de mourir pour elle, en même temps que son bien-aimé; dans le mutisme de son désespoir, elle n’aspirait aucun secours, car elle n’en concevait aucune possibilité.

Cette torpeur porta la Couleuvre à se démener d’autant plus activement, comme s’il se préoccupait d’assurer un sauvetage. Ses étranges contorsions eurent du moins l’avantage de parer aux suites les plus immédiates de la terrible fatalité. Décrivant autour du cadavre un vaste cercle, il retint finalement  entre ses dents l’extrémité de sa queue, puis resta immobile.

Peu après,  parut une des belles suivantes de Lilia, apportant le pliant d’ivoire, et, avec des gestes gracieux, elle invita la Belle à s’asseoir ; la seconde parut ensuite, tenant un voile couleur de feu, qu’elle posa sur la tête de Lilia, moins pour la couvrir que pour la parer ; la troisième suivante lui présenta enfin la harpe. À peine les cordes du splendide instrument eurent-elles rendu quelques sons, que la première des jeunes filles revint, apportant un clair miroir de forme ronde ; Se tenant en face de Lilia, elle capta, pour la renvoyer à sa maîtresse, l’image la plus ravissante qui se pût trouver dans la nature, car la douleur exaltait la beauté de l’affligée, le voile accentuait ses charmes et la harpe faisait ressortir sa grâce. Son aspect était à ce point adorable, que tout en compatissant à la sa triste situation de Lilia, on aurait voulu conserver à jamais ses traits du moment.

Son paisible regard attaché au miroir, la Belle, après avoir fait retentir des cordes les accords les plus attendrissants, semblait en proie à un redoublement de douleur, qui se traduisait en notes puissantes d’intensité pathétique. A plusieurs reprises, Lilia essaya de chanter, mais aucun son ne voulut sortir de sa gorge. A la longue, un flot de larmes apporta une détente à l’âpreté de ses peines; deux jeunes filles empressées vinrent alors la soutenir, tandis que la troisième, voyant la harpe échapper des mains de sa maîtresse, recueillit à temps l’instrument précieux, qu’elle emporta.

  • « Qui nous amènera l’homme à la lampe, avant le coucher du soleil ? » siffla la Couleuvre tout bas, mais très perceptiblement.

Les jeunes filles se regardèrent inquiètes, et les larmes de Lilia redoublèrent. A ce moment, la Vieille revint, essoufflée,  avec sa corbeille.

  • « Je suis perdue et mutilée ! s’écria-t-elle. Voyez, ma main a presque entièrement disparu. Ni le passeur, ni le Géant n’ont voulu me faire traverser, parce que je reste encore débitrice du Fleuve. Vainement ai-je offert cent choux et cent oignons : on ne veut que trois pièces, or je ne puis trouver un artichaut dans cette région. »
  • « Oubliez votre détresse, dit la Couleuvre, et tâchez de nous secourir. Notre salut sera possiblement peut-être aussi le vôtre. Courez en toute hâte rechercher les Feux Follets; il fait encore trop clair pour que vous puisiez les apercevoir, mais peut-être les entendrez-vous rire et voltiger. S’ils se hâtent, le Géant pourra encore leur faire franchir le Fleuve. Ils pourront alors trouver et rejoindre l’Homme à la Lampe et nous l’envoyer. »

La femme courut de toutes ses forces et la Couleuvre attendit avec non moins d’impatience que Lilia l’issue du message. Malheureusement les rayons du soleil couchant ne doraient déjà plus que le faîte des arbres du bocage, tandis que des ombres s’étendaient au dessus du lac et de la prairie. La Couleuvre s’agita fébrilement et Lilia fondit en larmes.

  • « A ce moment critique, la Couleuvre lançait de tous côtés des regards anxieux, car elle craignait, que le soleil ne se couchât, que la putréfaction ne franchît le cercle magique, d’un instant à l’autre, pour s’attaquer au beau jeune homme irrésistiblement. Enfin, il vit dans les hauteurs de l’air, l’Epervier aux plumes empourprées, dont le plumage reflétait les derniers rayons du soleil. La Couleuvre tressaillit de joie à cet indice favorable, et il ne se trompait point, car, peu après, on vit l’Homme à la Lampe traverser le lac  en glissant à la surface de l’eau, à l’instar d’un patineur. »

La Couleuvre ne quitta point sa position, mais Lilia se leva pour aller au devant du nouveau-venu et s’écria :

  • « Quel bon esprit t’envoie vers nous en ce moment où nous t’attendons avec une extrême anxiété et que nous avons tant besoin de toi ? »
  • « L’esprit de ma Lampe m’entraîne, répondit l’Homme, et l’Epervier m’a conduit en ce lieu. Cette flamme pétille dès qu’on on a besoin de moi, et je n’ai qu’à chercher un signe d’orientation dans l’air : un oiseau ou quelque météore m’indique la direction que je dois suivre. Sois tranquille, ravissante enfant. Mon secours sera-t-il efficace, je l’ignore : un seul être est impuissant, mais le secours s’obtient par la réunion en nombre à l’heure favorable. Il nous faut retarder la marche des choses et espérer. »
  • « Maintiens ton cercle clos, poursuivit-il en s’adressant au Serpent ; puis il s’assit sur un tertre à côté de lui, et il dirigea vers le corps inanimé, la lumière de sa Lampe. Apportez aussi le gentil serin et placez-le dans le cercle. »

Les jeunes filles prirent le corps du gentil petit serin dans la corbeille, abandonnée par la Vieille, et elles firent ce que l’homme avait dit.

Le soleil ayant disparu, les ténèbres ne tardèrent pas à être assez épaisses pour révéler la Lumière qui se dégageait du Serpent et de la Lampe, non moins que le voile de Lilia. L’étoffe répandait même une tendre lumière, qui, pareille à une aurore naissante, colorait, avec une grâce infinie, ses joues pâles et son blanc vêtement. Les assistants réconfortés, se considéraient les uns les autres avec recueillement, une ferme espérance atténuant désormais leurs peines et chagrins.

Aussi la compagnie fit-elle un gracieux accueil à la Vieille, lorsqu’elle parut escortée des deux flammes joviales. Celles-ci avaient sans doute dû se livrer à un excès de prodigalité depuis quelque temps, tant elles étaient redevenues fluettes. Elles ne s’en montrèrent que plus empressées auprès de la princesse et les autres belles. Les Feux Follets débitèrent, avec beaucoup d’aplomb et une grande vivacité d’expression, des choses assez banales ; Ils furent particulièrement sensibles au charme que le voile lumineux répandait sur Lilia et ses suivantes. Les belles baissaient les yeux avec modestie, et les éloges donnés à leur beauté les embellissaient effectivement. Toute l’assistance, sauf la Vieille, était calme et rassérénée. Vainement son mari l’assura que sa main ne pouvait plus diminuer, aussi longtemps qu’elle serait éclairée par sa lampe, la malheureuse ne cessait de geindre, prétendant qu’avant minuit,  ce noble membre aurait complètement disparu, si les choses continuaient à suivre leur cours.

Le Vieux  avait prêté aux propos des Feux Follets une oreille attentive ; il prenait plaisir à une conversation qui avait l’heureux effet d’égayer et de divertir Lilia. De fait, véritablement, minuit était arrivé sans que l’on ne sût comment. Le Vieux , après avoir observé les étoiles dit gravement :

  • « Nous nous sommes réunis à l’heure propice. Que chacun accomplisse sa tâche ; que chacun soit fidèle à son devoir, et un bonheur général absorbera les peines individuelles, tout comme une calamité universelle  résorbe les joies particulières. »

Une rumeur singulière s’éleva, comme réponse à ses paroles, car toutes les personnes présentes se parlaient à elles-mêmes, et expliquaient à haute voix ce qu’elles avaient à faire. Seules, les trois jeunes filles gardaient le silence ; l’une s’était endormie à côté de la harpe, l’autre près du parasol et la troisième à côté du pliant d’ivoire. L’on ne pouvait leur en tenir rigueur à une heure aussi avancée; les jouvenceaux  flamboyants, après quelques hommages passagers adressés aussi aux suivantes, avaient fini par s’adresser uniquement à Lilia, la Belle des belles.

  • « Emporte le miroir, ordonna le Vieux à l’Epervier. Va guetter le premier rayon du soleil, afin de le recueillir du plus haut des airs et en envoyer le reflet sur les dormeuses. »

La Couleuvre, jusque là immobile, fit quelques mouvements, rompit le cercle et, décrivant  de longues boucles, se dirigea lentement vers le Fleuve, immédiatement suivi par  les deux Feux Follets, dont l’attitude devint si digne, qu’on aurait pu les prendre  pour les flammes les plus sérieuses du monde.

La vieille et son mari prirent la corbeille, dont on avait à peine remarqué jusqu’alors la faible phosphorescence; ils la distendirent à ce moment, de part et d’autre, et la corbeille devenait toujours plus lumineuse en proportion de l’étirement. Dès que la dimension requise fut atteinte, la corbeille devenue cercueil, reçut le cadavre du jeune homme ; ils déposèrent le serin mort sur sa poitrine ; la corbeille ainsi chargée, s’éleva en l’air d’elle-même, pour se maintenir au dessus de la tête de la Vieille, qui se hâta de suivre les Feux Follets ; la belle Lilia prit le carlin dans ses bras et suivit la Vieille ; l’Homme à la lampe fermait le cortège lumineux, qui par la diversité des lueurs répandues, éclaira la région de  la plus étrange manière.

 

Parvenue au Fleuve, la compagnie fut saisie d’admiration, devant l’arche magnifique, qui reliait les deux rives grâce au Serpent bienfaisant dont le corps formait un pont lumineux. Si l’on avait admiré de jour les pierres précieuses transparentes, semblant composer cette singulière construction, on s’extasiait de nuit, devant leur éblouissante magnificence. Par le haut, la partie convexe de l’arc lumineux tranchait vivement sur le ciel sombre ; il n’en était pas de même de la partie concave qui dardait vers le centre de vifs rayons, rappelant la solidité mobile de l’édifice vivant. Le cortège  traversa lentement, à la stupéfaction du passeur, qui, de sa cabane lointaine, observait à distance l’arc lumineux et les singulières lumières défilant au dessus de la courbure.

À peine furent-ils arrivés sur la rive opposée, l’arc se mit à osciller à sa façon particulière et à se rapprocher de l’eau par une série d’ondulations. Peu après, ayant rejoint ses compagnons, la Couleuvre se hâta de reformer le cercle autour de la corbeille, qui s’était abaissée elle-même jusqu’au sol. Le Vieux  s’inclina devant la Couleuvre  et lui demanda:

  • « Quelle résolution as-tu prise ? »
  • « De me sacrifier avant qu’on ne me sacrifie. Promets-moi de ne laisser aucune pierre sur le rivage » répondit la Couleuvre.

Le Vieux  promit, puis, là-dessus, il dit à la belle Lilia :

  • « Touche la Couleuvre de ta main gauche et ton bien-aimé de la main droite. »

Lilia s’agenouilla et toucha simultanément la Couleuvre et le cadavre. À l’instant même, le jeune homme sembla revenir à la vie ; il s’agita dans la corbeille, puis se dressa sur son séant. Lilia voulut embrasser son fiancé, mais le Vieux  la retint ; il aida par contre le jeune homme à se lever, et le soutint, comme il sortait de la corbeille puis du cercle magique.

Le prince se tint debout et le serin voltigeait sur ses épaules ; la vie leur était revenue à tous deux, mais ils n’avaient pas encore recouvré l’esprit ; le beau fiancé avait les yeux ouverts, mais il  ne voyait rien,  du moins semblait-il regarder tout avec indifférence. La surprise provoquée par cet événement aussi inattendu, fut-elle qu’on ne remarqua pas immédiatement la singulière métamorphose que la Couleuvre  venait de subir. Son beau corps, si souple, s’était décomposé en des milliers de brillantes pierres précieuses. La Vieille, en voulant reprendre sa corbeille, l’avait heurté par mégarde, et l’on ne voyait plus rien de la forme du serpent, dont les éléments s’étaient éparpillés sous le choc, mais seulement un splendide cercle de gemmes lumineuses, répandues dans l’herbe.

Aussitôt le Vieux  s’empressa de recueillir dans la corbeille toutes les pierres précieuses; il se fit aider par sa femme tant pour cette besogne que pour le transport de la corbeille, dont l’inappréciable contenu fut intégralement versé dans le Fleuve, du haut d’un endroit escarpé de la rive. Lilia et la Vieille en éprouvèrent quelque dépit, car elles auraient fort désiré d’en choisir quelques pierres précieuses  pour leur agrément personnel. Comme des étoiles scintillantes, les pierres lumineuses flottèrent parmi les vagues, puis disparurent  sans qu’il fût possible de distinguer si elles se perdaient dans le lointain ou si elles s’enfonçaient.

  •  « Messieurs, dit là-dessus avec respect le Vieux  aux Feux Follets, désormais,  je vous sers de guide et  je marche en tête; mais vous nous rendrez un immense service, en nous ouvrant la porte du sanctuaire, par laquelle nous devons passer, et qu’en dehors de vous, nul ne saurait ouvrir. »

Les Feux Follets firent une révérence polie et passèrent en queue. L’Homme à la Lampe avança le premier vers le rocher, lequel s’ouvrit à son approche; le Prince marchait en second, comme par une impulsion machinale alors que Lilia marchait à quelque distance derrière lui, incertaine mais recueillie; la Vieille ne voulait pas rester en arrière et étendait la main, afin que la lumière de la lampe ne manqua pas un seul instant de l’éclairer ; les Feux Follets fermaient le cortège, en inclinant l’un vers l’autre les  pointes de leurs flammes,  paraissant converser entre eux.

La marche se poursuivit dans cet ordre, jusqu’à la rencontre d’une massive porte d’airain, dont les battants étaient clos avec une serrure d’or. Le Vieux  fit aussitôt approcher les Feux Follets, qui ne se firent pas presser longtemps, et se mirent vivement à dévorer de leurs langues les plus aiguës la serrure et le pêne.

Le bronze retentit, lorsque soudain les portes s’ouvrirent avec fracas, et les statues royales apparurent dans le sanctuaire, éclairées par les lumières qui furent introduites. Chacun s’inclina devant les vénérables souverains, les Feux Follets se confondant en  révérences contournées. Après quelques instants de silence, le roi d’or demanda :

  • « D’où venez-vous ?»
  • « Du monde, répondit le Vieux. »
  • « Où allez-vous ? interrogea le roi d’argent. »
  • « Nous retournons dans le monde. », répondit le Vieux.
  • « Que venez-vous faire près de nous ? demanda le roi d’Airain. »
  • « Vous escorter », dit le Vieux  . »

Le roi composite allait prendre la parole, quand le roi d’or, dont les Feux Follets s’étaient trop approchés, les apostropha :

  • « Éloignez-vous de moi ! mon or n’est pas pour vos langues. »

Se glissant alors près du roi d’argent, ils se coulèrent contre lui en agrémentant son vêtement des chauds reflets de leur lumière  dorée.

  • « Soyez les bienvenus, leur dit-il, mais je ne puis vous nourrir : prenez ailleurs votre pâture et apportez-moi votre lumière. »

Ils s’éloignèrent, ils esquivèrent le roi d’airain, qui ne sembla pas les remarquer, et s’attaquèrent au roi composite.

  • « Qui dominera le monde ? » s’écria-t-il d’une voix hésitante.
  • « Celui qui  tient sur ses pieds, répondit le Vieux. »
  • « Alors, c’est moi ! répondit le roi composite. »
  • « C’est ce que nous allons savoir, répondit le Vieux, car les temps sont révolus. »

A ces mots, la belle Lilia, se jeta au cou du Vieux et l’embrassa tendrement.

  • « Père Saint, lui dit-elle, je te rends mille actions de grâces car j’entends pour la troisième fois cette parole fatidique. »

Elle avait à peine dit ces mots, que ses bras serrèrent le Vieux  encore plus fortement encore, car le sol se mit à vaciller sous leurs pieds ; la Vieille et le jeune homme de même se soutinrent aussi mutuellement l’un à l’autre ; les Feux Follets, dans leur mobilité, étaient les seuls qui ne s’aperçurent de rien.

On pouvait sentir distinctement que le temple tout entier se mouvait, à l’instar d’un navire qui lentement sort du port, une fois ses ancres levées ; les profondeurs de la terre semblaient s’ouvrir pour livrer passage au sanctuaire qui  ne heurta rien nulle part, aucun rocher ne s’opposant à sa route.

Pendant quelques instants, une fine pluie pénétra par l’ouverture de la coupole. Le Vieux  tint alors la belle Lilia avec plus de force, en lui disant :

  • « Nous sommes sous le Fleuve et nous touchons au but. »

Peu de temps après, ils crurent se croire immobiles, mais c’était une illusion, car le Temple montait.

 Un singulier bruit se fit alors entendre soudain dans la hauteur. Un amas désordonné de planches et des poutres, grossièrement assemblées, se fraya passage à travers  l’ouverture de la coupole. Effrayées par le craquement, Lilia et la Vieille se jetèrent de côté, tandis que  l’homme à la Lampe, saisissant le jeune homme, le retint sur place. La petite cabane du passeur, que le Temple, dans son ascension, avait détachée du sol, acheva de dégringoler par débris qui, peu à peu, recouvrirent le Prince et son protecteur.

Les femmes criaient et le sanctuaire fut ébranlé, comme un navire subitement échoué. Anxieuses, elles firent dans le demi-jour, le tour de la cabane qui avait repris sa forme primitive. La porte en était fermée, et nul à l’intérieur, ne les entendait frapper des coups. Elles heurtèrent plus fort, et furent bien surprises, lorsqu’à la fin le bois rendit un son métallique. Par la vertu de la lampe enfermée dans la cabane, la substance de la cabane venait, du dedans au dehors, d’être complètement transmuée en argent. Du même coup, une modification se produisit dans la forme de la cabane, car, répugnant à la  configuration accidentelle en planches, poteaux et poutres, le noble métal s’étirait de lui-même pour constituer une admirable chapelle du travail le plus accompli. Un magnifique petit temple s’élevait de la sorte au milieu du grand, qui eut ainsi un autel digne du temple.

Le Prince, par un escalier intérieur, monta sur une plate-forme qui couronnait le sanctuaire minuscule. L’homme à la Lampe éclairait ses pas, et un autre personnage vêtu d’une courte tunique blanche, semblait soutenir d’une main le jeune homme, et portait de l’autre main une rame d’argent. On reconnaissait  en lui le Passeur, dont la demeure venait d’être métamorphosée.

A son tour, la belle Lilia monta les degrés extérieurs, qui, extérieurement, menaient du sol du Temple au sommet de l’autel, mais il ne lui fut pas encore permis d’approcher son bien-aimé. La Vieille, dont la main était devenue de plus en plus petite, tant que la lampe avait été cachée, se mit alors à gémir :

  •  «Mon malheur s’accomplira t-il malgré tout ? Parmi tant de miracles, n’en est-il aucun pour sauver ma main ? 

Son mari lui montra la porte ouverte et lui dit :

  • « Tu vois que le jour commence à luire : hâte-toi et cours te baigner dans le Fleuve. »
  • « Quel conseil ! Tu veux que je devienne noire tout entière et que je disparaisse totalement, puisque je n’ai donc pas encore acquitté ma dette ?
  • « Va, dit le Vieux, et fais ce que je te dis. Toutes les dettes sont remises. »

La Vieille disparut, et, au même moment, les rayons du soleil levant éclairèrent le rebord de la coupole. Le Vieux  s’avança entre les jeunes gens  et prononça d’une voix forte:

  • « Trois  règnent sur la terre : Sagesse, Apparence et Force. »

Au premier de ces mots, le roi d’or se leva ; au second, le roi d’argent fut debout; et, au troisième, le roi d’airain s’était lentement mis sur pied, alors que le roi composite s’affaissait avec maladresse. Tous ceux qui le virent furent sur le point de rire, malgré la solennité du moment ; car il n’était ni assis, ni couché, ni appuyé, mais effondré  dans une posture grotesque.

Les Feux Follets, qui s’étaient empressés autour de lui jusqu’alors, venaient de s’en écarter; bien que la clarté matinale les fit pâlir, ils paraissaient de nouveau copieusement réconfortés et bien en flammes. Très habilement, grâce à leurs langues aiguës, ils étaient parvenus à lécher adroitement jusqu’à la dernière parcelle des veines d’or de la statue colossale. Les espaces vides irréguliers ainsi creusés, purent se maintenir vides un certain temps, et la statue conservait de fait son aspect général. Mais, lorsqu’enfin les plus fines veines furent dévorées, un effondrement brusque se produisit, précisément dans le torse,  qui reste droits quand l’homme s’assied, alors que les membres se plient. Or, le contraire avait eu lieu, engendrant une combinaison difforme de raideur et d’aplatissement, dont il fallait détourner les yeux pour ne pas souffrir de son aspect à la fois ridicule et rébarbatif, car rien n’était plus répugnant que cette figure disloquée, non encore réduite en morceaux.

Cette catastrophe fut un signal pour l’Homme à la Lampe, qui, conduisant le beau jouvenceau, dont le regard conservait la fixité de l’égarement intellectuel, le fit descendre de l’autel et le conduisit droit vers le roi d’airain. Aux pieds du puissant Monarque gisait un glaive dans un fourreau de bronze. Le jeune homme l’attacha à sa ceinture.

  • « Le glaive à gauche, la main droite libre ! » s’écria le formidable potentat.

De là ils s’avancèrent vers le roi d’argent, qui inclina son sceptre vers le jeune homme. Le Prince le prit de la main gauche, et le roi lui dit d’une voix bienveillante :

  • « Paissez les brebis. »

Lorsqu’ils arrivèrent au roi d’or, il posa, de sa main paternelle, sur la tête du jeune homme, la couronne de chêne, et lui dit en le bénissant :

  • « Discerne  le Sublime! »

Pendant que ces rites s’accomplissaient, le Vieux avait observé très attentivement le jeune homme. Dès que celui-ci eut ceint le glaive, sa poitrine s’était dilatée, ses bras s’étaient crispés et sa marche avait pris plus d’assurance. Lorsque le sceptre eût passé dans sa main, sa vigueur parut se calmer,  tout en puisant dans une grâce inexprimable, un surcroît de puissance. Mais, quand la couronne de chêne décora sa chevelure bouclée, son visage s’anima,  la plus vive intelligence brilla dans son regard, et Lilia  fut le premier mot qui tomba de ses lèvres.

  • « Chère Lilia ! s’écria-t-il, en s’élançant  sur les marches d’argent, qui conduisaient au sommet de l’autel, d’où la jeune fille avait suivi toutes les phases de sa transfiguration, Chère Lilia ! L’homme entré en possession de toutes ses facultés, peut-il souhaiter rien de plus précieux que l’innocence et la tendre affection dont rayonne ton cœur ?
  • Oh! Mon ami, poursuivit-il, en se tournant vers le Vieux, sans perdre de vue les trois statues sacrées, splendide et stable est le règne de nos pères; mais tu as oublié la quatrième force, qui antérieurement à toutes les autres, règne  sur le monde d’une manière plus universelle : la puissance de l’amour. »

À ces mots, il serra la Belle dans ses bras ; elle avait rejeté son voile, et ses joues se s’animèrent d’un plus bel et plus ravissant  incarnat. Le Vieux dit alors, en souriant :

  • « L’amour ne règne pas, il fait mieux : il forme, coordonne et crée. »

Au milieu de cette solennité, de l’exultation de cette joie générale, de ce ravissement, on n’avait pas observé que le jour s’était entièrement levé. La clarté grandissante qui pénétrait par l’ouverture de la porte, attira cependant l’attention au dehors. Chacun fut alors surpris du spectacle qui s’offrait à la vue. Une vaste place entourée de colonnes s’étendait devant le Temple, et conduisait à un pont magnifique, aux arches multiples, jeté sur le Fleuve. De splendides colonnades longeaient ce pont de chaque  côté abritant des piétons, qui par milliers déjà, circulaient dans les deux sens avec la plus grande facilité. La large avenue du milieu était animée par une affluence incessante de troupeaux, de mules, de cavaliers et de véhicules, qui, sans la moindre confusion, circulaient à longs flots dans les deux sens. Ils semblaient tous s’émerveiller d’une telle splendeur, aussi admirablement adaptée aux besoins pratiques. Quant au nouveau roi et à son épouse, leur ravissement en présence de l’animation et de la vie de ce grand peuple ne fut comparable qu’au bonheur qu’ils puisaient dans leur amour mutuel.

  • « Honore la mémoire du serpent, dit alors l’Homme à la Lampe, en s’adressant au Roi. Tu lui dois la vie et tes peuples lui sont redevables de ce  pont grâce auquel ces rives voisines ont pu se peupler et devenir un domaine uni. Ces gemmes flottantes et lumineuses, restes décomposés de son corps sacrifié, constituent les bases de ce pont magnifique, qui surgissant de ses fondations, s’est bâti et se conservera de lui-même. »

On allait lui demander l’explication de cet étrange mystère, lorsque quatre jeunes filles franchirent le seuil  du Temple. La harpe, le parasol et le pliant d’ivoire firent reconnaître sans hésitation en trois d’entre elles, les compagnes de Lilia ; mais la quatrième, certes la plus belle, semblait une inconnue, déjà familiarisée cependant avec le trio, qu’elle animait par son joyeux badinage, tandis qu’elle traversait  le Temple, jusqu’aux marches d’argent, qu’elle n’hésita pas à gravir.

  • « Me croiras-tu désormais, ma chère femme ? dit à la belle l’Homme à la Lampe. Heureuse es-tu ! Heureuse toute créature, qui,  ce matin, se baignera dans le Fleuve ! »

La Vieille, transfigurée et rajeunie, n’offrait plus la moindre trace de son précédent aspect. Pleine de fougue juvénile, elle sauta au cou de l’Homme à la Lampe, qui recevait ses marques de tendresse, avec complaisance.

  • « Si je suis trop Vieux  pour toi, dit-il en souriant, tu es en droit  te choisir aujourd’hui un autre mari. Dès ce jour aucun mariage n’est valable, s’il n’est pas renouvelé. »
  • « Ignores-tu donc, lui répondit-elle, que tu es aussi rajeuni ? »
  • « Je me réjouis d’apparaître à tes yeux comme un vaillant jeune homme. J’accepte donc à nouveau ta main, et suis tout disposé à vivre avec toi jusqu’au prochain millénaire. »

La reine félicita sa nouvelle amie, puis descendit, avec elle et ses autres compagnes, l’escalier conduisant dans l’intérieur du Sanctuaire. Le roi et les deux hommes restèrent par contre sur la plateforme, d’où ils pouvaient observer le pont et l’agitation  de la foule.

La satisfaction du roi fut de courte durée, car il ne tarda pas à voir un spectacle affligeant. Le lourd Géant, qui semblait n’être pas encore bien éveillé, chancelait sur le pont, et il y causait une indescriptible confusion. Il s’était levé à moitié assoupi, comme d’ordinaire, pour aller prendre son bain coutumier dans l’anse habituelle du Fleuve. Mais voici qu’au lieu d’entrer dans l’eau, il sentait à la place, un sol sec sous ses pieds, et il s’était avancé en titubant sur le large parapet du pont. Si maladroitement qu’il se fût élancé au milieu des hommes et du bétail, sa présence, visible pour tous, provoquait un effarement général, mais nul n’en ressentait les effets. Mais il n’en fût plus de même, lorsque, pour se frotter les yeux  que le soleil venait de frapper, le colosse leva les bras pour s’en préserver, car l’ombre de ses poings énormes bouscula irrésistiblement la foule sur laquelle elle passa. Gens et  bêtes furent renversés, blessés ou meurtris, et couraient le risque d’être précipités dans le Fleuve.

Le roi, à la vue de ce désordre, porta par un mouvement involontaire la main sur son glaive, mais réfléchissant, il considéra calmement d’abord son sceptre, puis la Lampe et la rame de ses compagnons.

  • « Je devine ta pensée, dit l’Homme à la Lampe ; mais nous et nos forces nous restons nous-mêmes sans puissance contre cet impuissant, en dépit de toute la Puissance dont nous disposons. Sois tranquille : il ne commettra plus d’actions nuisibles. Nous avons heureusement la chance que son ombre ne tombe pas vers nous. »

Cependant le géant s’était approché. Stupéfait de ce que lui révélaient  ses grands yeux ouverts, les bras lui tombèrent d’étonnement et ne causait plus de dommages, mais il avançait toujours. Déjà il traversait et marchait droit sur la porte du Temple, lorsque parvenu au point central de la place, il se trouva brusquement fixé au sol. Il venait d’être transformé en une  puissante et colossale statue d’une pierre luisante et rougeâtre. Son ombre, désormais, indique les heures, qui sont marquées sur un pavé circulaire sur le sol autour de lui, non par des chiffres, mais par une série de  compositions en mosaïques, retraçant de nobles images, d’une haute signification.

Le roi fut bien satisfait de voir l’ombre du géant ainsi utilisée ; la reine fut vivement surprise, lorsque, surgissant de l’intérieur du Sanctuaire, magnifiquement parée, escortée de ses jeunes suivantes, elle vit l’étrange monument, qui lui masquait presque la vue du pont.

Le peuple rassuré s’approcha près du géant, devenu immobile ; il l’entoura, s’extasia en admirant sa métamorphose. De là, il se dirigea ensuite vers le Temple, qu’il ne semblait pas avoir observé plus tôt, et il s’avançait en foule vers la porte.

En cet instant, l’Epervier, qui portait le miroir, vint planer au-dessus du dôme, et, recueillant un faisceau de lumière solaire, il la dirigea sur le groupe placé à l’autel. Le roi, la reine et ses dames d’honneur parurent, dans la voûte sombre du temple, baignés d’une clarté céleste, et tout le peuple, saisi d’un religieux respect, se prosterna, face contre terre. Lorsque la foule fut remise de ses émotions et  se releva, le roi, avec les siens, était descendu par l’escalier intérieur du Sanctuaire, afin de gagner le palais par des passages secrets.

Le peuple se répandit alors dans le temple pour satisfaire sa curiosité. Il considéra avec étonnement plein de vénération les trois rois restés debout ; mais il était fort curieux de savoir quelle masse confuse  pouvait être soigneusement dissimulée sous un tapis, dans la quatrième niche ; en effet, le roi effondré avait été couvert d’un splendide tissu, voile charitable, que nul regard ne parvenait à pénétrer et qu’aucune main ne se permettait de  soulever.

Le peuple n’aurait pas cessé de contempler et d’admirer, et la foule croissante se serait étouffée dans le Temple, si son attention n’avait pas été attirée de nouveau vers la grande place.

Subitement, des pièces d’or parurent tomber tout à coup du ciel, sonnant sur les dalles de marbre. Les passants les plus proches se jetèrent aussitôt sur le métal précieux pour s’en saisir ; le phénomène se répétait à diverses reprises, de place en place. En se retirant, les Feux Follets avaient voulu ainsi se distraire par une joyeuse dilapidation de l’or qu’ils avaient su extraire des veines du roi effondré. Le peuple, avide, courut longuement de ci et de là. Il se pressait et se bousculait, alors même qu’il ne tombait plus de pièces d’or. Finalement, tout reprit son cours normal, chacun peu à peu poursuivant son propre chemin. De nos jours encore, le pont fourmille de passants et le Temple est le plus fréquenté de la terre. 

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