"Terminus Nord

Extraits de "Terminus Nord" de Catherine Tullat.

1er Extrait

CAFÉ DE LA GARE

Atmosphère café de la gare : brouhaha... Tasses qui se posent sur les tables, verres qui s’entrechoquent, bruits de pas, de chaises qui glissent sur le sol, des roulettes de valises...

 ANNONCE 

Le petit Adrien est recherché par sa maman. Si Adrien est monté dans le train, qu’il descende, parce qu’il est le seul à être monté. Sa maman est toujours sur le quai.

Des voix s’approchent de la table de Noémie et de Camille.

VOIX HOMME

Il ne peut pas voir une porte ouverte sans entrer. C’est pour ça qu’on prend jamais l’avion... Il devrait y avoir des hôtesses de train...

VOIX FEMME PLUS AGÉE

Si vous ne viviez pas à la japonaise aussi, il fermerait les portes ouvertes et ouvrirait les portes fermées... Tiens, là, il y a une table de libre.

VOIX HOMME

Maman, son amour démesuré pour les portes ouvertes est pathologique. Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ?

VOIX DE FEMME PLUS AGÉE

Les fermer.

VOIX D’HOMME

Je retourne sur le quai.

 VOIX DE FEMME PLUS AGÉE

Non, Marianne ne préfère pas... Tu vas perturber la recherche avec tes angoisses.

 

Retour à la table de Camille et de Noémie.

CAMILLE

C’est flippant les gosses... Moi, c’est ce que je dis à mon amoureux, je préfère adopter, comme ça ils sont finis.

NOÉMIE

Même finis, des portes restent des portes.

CAMILLE

Avec des tout petits, c’est toujours l’imprévu... Et moi l’imprévisible, ça me déstabilise.

Vous arrivez ou vous partez ?

NOÉMIE

J’hésite.

 

ANNONCE 

L’Eurostar de 12H est parti... Parti... Parti... Tant pis pour les retardataires.

CAMILLE

Pourvu que mon train ne soit pas retardé !

Je prends celui de 13H et vous ?

J’en ai tellement raté juste par angoisse de les rater que maintenant j’arrive deux heures à l’avance... Je vais me renseigner.

Camille se lève et passe à côté de la table voisine.

VOIX HOMME

Et Adrien ?

VOIX DE FEMME PLUS AGEE

Marianne a dû le retrouver.

VOIX HOMME

Qu’ils l’annoncent !

VOIX DE FEMME PLUS AGEE

Tu n’es pas dans un bureau d’aide sociale.

Noémie s’approche de la table.

NOÉMIE

Excusez-moi, vous avez du feu ?

Sans réponse de la part des consommateurs, Noémie prend le briquet qui est sur la table.

Merci ! Ne vous inquiétez pas, ils ont dû le retrouver.

VOIX DE FEMME PLUS ÂGÉE

Même les valises perdues, ils les retrouvent.

Noémie fait quelques pas. Elle se penche vers les départs qui se trouvent en bas du café.

MONOLOGUE DE NOÉMIE

(Inquiète)

Ah ! La femme à l’écharpe verte a une tension dans le dos...  Non, c’est la femme au bandeau qui a accéléré le pas... Celle aux bottines rouges agite les bras... Vers qui ? Connais pas...

La femme au manteau noir perd son sourire...

Noémie revient à sa table au même moment que Camille. Elles se rassoient ensemble.

CAMILLE

(Rassurée)

Il est toujours programmé. Si vous hésitez, décidez-vous vite parce que les trains ont l’air chargés.

NOÉMIE

(Caustique)

Vous aussi vous êtes chargée !

CAMILLE

... En fait je ne vais pas à Londres pour visiter... Les guides, les groupes, les monuments, c’est pas mon truc. C’est pour mon amoureux, il aime Londres et n’est libre que le week-end... Pour l’instant, je m’adapte... C’est le début... Et puis je vois mes copines la semaine... Mais bon... 

...Vous m’épatez avec votre sac si léger.

NOÉMIE

Il est vide.

CAMILLE

Ah !... Je me disais aussi... Vous le remplirez à Londres, c’est la ville du shopping. Moi le shopping, ça me distrait.

NOÉMIE

Parce que l’attente est oppressante !

CAMILLE

Mon amoureux est aussi fou du trajet que de Londres. J’adore l’écouter me décrire le passage de l’Eurostar sous le niveau de la mer. Il paraît qu’on a l’impression de traverser un aquarium et que les fenêtres se transforment en hublot.

...

C’est ma première traversée sous la mer.

Camille tourne les pages du magazine sans vraiment regarder.

NOÉMIE

Mettez un scaphandre.

 CAMILLE

Vous savez pourquoi tous les restaurants chinois ont des aquariums ?

Noémie ne répond pas, trop absorbée par le mouvement des passagers.

CAMILLE

Moi non plus... 

 

2ème  Extrait

ANNONCE 

L’Eurostar prévu à 14H00 en provenance de Londres a perdu un wagon en route... Restez à l’écoute de la vie du Rail.

Des voix s’approchent de la table de Noémie.

VOIX FEMME

C’est peut-être le sien. Tu as le numéro du wagon ?

VOIX HOMME

Non, mais ils n’ont pas annoncé le numéro qui manque.

VOIX FEMME (Inquiète)

Ils le savent et ils ne le disent pas... Pour un baptême du rail, c’est réussi.

VOIX HOMME

Tiens, il y a une table qui se libère.

Des chaises glissent sur le sol.

VOIX FEMME

... Tu vas voir qu’il va être dans ce wagon... Tu devrais aller voir, non !  N’oublie pas qu’il n’est jamais sorti de sa ferme.

VOIX HOMME

Je n’ai pas le numéro.

VOIX DE FEMME

Juste pour voir s’il y en a d’autres qui s’inquiètent.

VOIX HOMME

Évidemment qu’il y en a d’autres, il n’est pas seul dans le wagon.

Le serveur ramasse des tasses.

JEAN

(Au serveur)

Un café s’il vous plaît.

NOÉMIE

Un triple, pour moi.

LE SERVEUR

On n’a que des simples ou des doubles.

JEAN

Vous versez un simple dans un double.

NOÉMIE

Dans une grande tasse.

Noémie rit.

JEAN

Oui, riez, riez, j’aime votre rire.

NOÉMIE

Je lui ressemble tant que ça ?

JEAN

(Changeant de ton)

Je vais chercher les cafés, ça ira plus vite.

Jean se lève.

NOÉMIE

Je ne suis pas... pressée.

Jean est déjà parti.

MONOLOGUE DE NOÉMIE

La femme commence à perdre son sourire... Il lui allait bien... Et mon homme au blouson marron ? Il perd de son arrogance... Comment peut-on imaginer que l’autre ne vienne pas ? Comment doser l'attente ? À un train, deux trains, trois trains... L’attente est arrogante !

Jean revient. Il renverse sa tasse.

JEAN

Oh ! C’est pas vrai... J’ai deux mains gauches... Je vous ai tachée...

NOÉMIE

C’est normal dans une gare, on est inquiet, tendu, angoissé, aux aguets, de la valise sans voyageur, de l’enfant sans porte, de la maîtresse sans amant... Du train qui n’arrive pas...

...

Comment un wagon peut-il se perdre ?

JEAN

En se détachant.

NOÉMIE

On peut connaître quelqu’un dans un wagon perdu, sans le savoir. Il s’est trompé de direction... Ou le retard l’a fait monter au hasard dans celui-là.

...

Je n’aurais pas détesté que ça arrive à celui qui est parti à 13H00.

Noémie avale une gorgée de son café.

 

JEAN

Vous connaissez quelqu’un qui l’a pris ?

NOÉMIE

J’aurais pu... On se perd tous un jour ou l’autre.

...

Vous êtes attendu à Londres ? Excusez-moi, ça ne me regarde pas !

JEAN

Non.  Enfin si...

Je préfère arriver seul dans une ville où je ne connais personne... 

NOÉMIE

(Ironique)

Vous avez moins de chance d’attendre.

 Des voix provenant de la table voisine.

VOIX DE FEMME

Ils ne parlent plus du wagon, c’est mauvais signe.

VOIX D’HOMME

Laisse-lui le temps de freiner.

VOIX DE FEMME

Et les voyageurs, ils pourraient afficher quelque chose sur leur état. Les panneaux, ça sert à ça, non !

VOIX D’HOMME

Laisse-leur le temps de retrouver le wagon.

VOIX DE FEMME

C’est pas de bol quand même, le jour de l’anniversaire de la mort de Maman.

VOIX D’HOMME

Le chemin sera plus direct pour la retrouver. C’est ce qu’il voulait non ?

VOIX DE FEMME

Charles.

VOIX D’HOMME

Quoi, on est entre nous...

Retour à la table de Jean et Noémie.

JEAN

(Grave pour lui-même)

Rien ne va s’inscrire sur le panneau d'affichage. Une voix va annoncer que le bateau que vous attendez est retardé, alors qu’il n’y a pas spécialement de tempête, elle va vous guider vers une salle excentrée, pour ne pas perturber les autres. Les autres qui attendent de voir s’inscrire le quai, qui les concerne, en ignorant le drame qui vient de se produire. Et le panneau déroule ces horaires, ces retards, ces numéros de quai, en effaçant l'existence de ceux qui viennent de perdre connaissance.

La voix d’annonce est comme une réponse onirique à Jean.

Perdre connaissance... le train a perdu connaissance... les passagers ont perdu connaissance... nous sommes désolés pour ce contretemps... La perte de connaissance est générale... Ne perdez pas votre temps...           

JEAN

Et vous, vous êtes anéanti. La porte des arrivées reste définitivement fermée.

NOÉMIE

Vous voyez la femme au sourire... là-bas...

JEAN

Oui... 

NOÉMIE

Il y a deux heures, elle souriait. Celui qu'elle attend n'arrive pas... 

JEAN

Il lui a volé son sourire...

NOÉMIE

L’attente est insupportable !

ANNONCE 

On nous a signalé un wagon dans un champ de betteraves. Si c’est notre wagon perdu, le temps qu’on le rapatrie, les voyageurs vont pouvoir cueillir des betteraves. Pour ceux qui aiment  le borsh, c’est de saison !

 

3ème Extrait

ANNONCE 

L’Eurostar prévu à 14H00 est annoncé... Éloignez-vous du quai... Tant qu’il n’est pas arrêté tout est possible. Pour ceux qui attendent le wagon perdu, le numéro manquant est le 15.

NOÉMIE

Ah ! Elle a eu une tension dans le dos... Elle l'a aperçu.

JEAN

Qui ?

NOÉMIE

Le mari de la femme au sourire !

Lequel peut-elle attendre, d'après vous ?

 JEAN

L’homme aux lunettes ? Il accélère le pas pour se faire pardonner de son retard.

NOÉMIE

Non, trop âgé pour elle... Et celui qui agite les bras ?

JEAN

Non... c'est adressé à un autre.

NOÉMIE

L’homme roux... Il pourrait ?

C'est complexe de choisir pour les autres.

ANNONCE

Pas d’émeute, s’il vous plaît. Laissez les voyageurs descendre du train à leur rythme. La précipitation ne fera pas revenir plus vite le wagon perdu. Pensez à ceux qui n’aiment pas le borsh.

Un bruit sourd envahit la gare. Comme un flot de protestations qui menace.

JEAN

... Mais oui, qu’ils le disent, qu’ils le disent une bonne fois pour toute, que le bateau a échoué quelque part dans la Manche.

NOÉMIE

(Mal à l’aise)

... « Le wagon » attend patiemment dans un « champ de betterave ». C’est ce qu’ils ont annoncé...

JEAN

Vous y croyez-vous à cette histoire de champ de betterave... Non, c’est pour gagner du temps... D’ailleurs, ils n’ont pas confirmé qu’il s’agit du wagon perdu... Je ne saurai jamais si Marine a coulé tout de suite.

...

Vous voyez l’homme au blouson marron, il attend la femme qu’il aime. Il espère la retrouver... Il est prostré, là devant le panneau d’affichage qui reste inlassablement muet.

NOÉMIE

Non, il regarde la femme au sourire, qui visiblement lui plaît. Que ce blouson est moche !

JEAN

... C’est vrai ! Il ne lui va pas du tout.

 NOÉMIE

Ah ! Vous trouvez aussi... La femme au sourire le regarde intensément... L’attente est déroutante !

JEAN

Je ne l'imagine pas à côté d'une femme... 

NOÉMIE

Vous dites cela parce que...

JEAN

Non. C’est indéfinissable, certains portent mieux la solitude que d'autres... Vous par exemple... Vous la portez bien.

NOÉMIE

Je ne suis pas seule...

JEAN

C'est une autre que l’homme roux prend dans ses bras...

NOÉMIE

Elle ne viendra pas.

JEAN

Le train n'est pas encore parti...

NOÉMIE

... Il est sur le point.

JEAN

Vous prenez l'Eurostar de quelle heure ?

NOÉMIE

(Pris de court)

16H00... Elle avait raison la femme au sourire de ne pas s'impatienter, l'homme était tout simplement en retard. Ça doit lui arriver souvent.

JEAN

Et l’homme au blouson marron est toujours prostré devant le panneau d’affichage...

ANNONCE 

L’Eurostar de 15H00 est prévu à 15H01... Il est 14H59... Vous savez ce qui vous reste à faire...

NOÉMIE

C’est votre train.

JEAN

... Je peux aussi prendre celui de 16H00...

Ça vous dérange si je prends le même train que vous ?

NOÉMIE

... Elle ne viendra plus...

JEAN

Vous avez froid ?

NOÉMIE

Un peu oui... Les gares sont un peu trop aérées.

JEAN

Ce sont les croisements des trains qui créent des courants d’air.

ANNONCE 

L’Eurostar de 15H00 a fermé ses portes. Il s’éloigne doucement, délicatement, il frôle les rails pour ne pas les égratigner... Ressentez toute la sensualité dans ses caresses...

 

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