L'échappée belle

Vendredi 20 février: deux jeunes hommes dont l'un mineur, quittent sans autorisation, l'unité de soin fermée où ils étaient hospitalisés sous contrainte. Direction, préfecture sont aussitôt informées, procédure habituelle dans ce contexte de rupture de soin.

Vendredi 20 février: deux jeunes hommes dont l'un mineur, quittent sans autorisation, l'unité de soin fermée où ils étaient hospitalisés sous contrainte. Direction, préfecture sont aussitôt informées, procédure habituelle dans ce contexte de rupture de soin.

La réaction est immédiate police, gendarmerie, hélicoptère de la sécurité civile, société de gardiennage avec vigiles et chiens à l'intérieur de l'hôpital et mise à contribution des médias.

En moins de 48 heures, l'hôpital met en place une série de mesures : fermeture des volets en attendant la pose de barreaux en forme de rosaces, poignées des fenêtres sciées, grillages rehaussés.

Mercredi 25 février : succession de visiteurs dans l'hôpital : expert en sécurité missionné par le ministère de la santé, directeur du cabinet du préfet, vice procureur, colonel de la gendarmerie, directeur de la DDASS.

Vendredi 27 février : la direction de l'établissement de santé, suite à la circulaire de janvier pour la sécurisation des hôpitaux psychiatriques, sollicite un budget exceptionnel de 342 887 euros pour investissements : barreaux, fumoirs sécurisés, barrières infrarouge, expérimentation de bracelets électroniques pour patient, etc... et recrutement de 4 vigiles pour un mois.

Épilogue : Les deux jeunes hommes ne sont plus hospitalisés. Les mesures de contrainte de soins étaient finalement, comme souvent, temporaires !

 

Cette «échappée belle» s'est déroulée dans l'Établissement Publique de Santé Mentale de Saint-Avé département du Morbihan en France métropolitaine de cette année 2009.

 

Froid déroulement de procédures administratives exterminant le soin !

Retour au grand enfermement asilaire maintenant certifié par la Haute Autorité de Santé !

Et l'humanité bordel !

Nous sommes consternés !! Ce qui aurait pu être considéré comme la manifestation d'un défi aux règles d'une institution, a basculé soudainement en sordide chasse à l'homme entraînant un hôpital dans le tourbillon infernal du sécuritaire. L'histoire nous l’a montré : déployer du sécuritaire dans un hôpital, paradoxalement, attaque l'indispensable sécurité nécessaire au soin.

 

La violence de cet assaut stigmatise encore la psychiatrie et nous laisse en état de choc, patients, familles, personnels hospitaliers, avec ce vieux cliché du fou dangereux ! C'est une terrible régression de la conception de la maladie mentale. L'approche humaniste de la souffrance psychique est brutalement anéantie et retourne à l'enfermement asilaire.

Comment comprendre ce retour aux heures sombres de l'histoire ?

La psychiatrie est intimement liée aux contextes économiques et politiques d'une société. Elle en reflète son degré de civilisation, son humanisme. Il est donc important d'analyser quelles idéologies gouvernent la psychiatrie et plus généralement la santé.

L'après guerre a vu naître dans un contexte de résistance, un système de protection révolutionnaire : la Sécurité Sociale. Un système solidaire indépendant, géré par des élus du salariat et du patronat pour garantir une protection sociale à tous travailleurs et leurs familles. « Chacun en bénéficie selon ses besoins et y contribue selon ses moyens ».

Depuis plus de trente ans, les choix politiques successifs offrent en pâture ce principe humaniste à la logique mercantile du libéralisme. Progressivement, l'Etat a pris les rênes de notre sécurité sociale la livrant, elle et notre hôpital public, à des intérêts privés : de grands groupes financiers.

Assurances privées, firmes pharmaceutiques, groupes de santé font d'impressionnants profits. Et, nous, nous payons de plus en plus pour notre santé !

Maintenant, l'hôpital à grands coups de stratégies de management, de certification, d'accréditation, de diminution des budgets et des personnels est devenu une entreprise où patients et maladies sont sélectionnés selon leur rentabilité. Oui, aujourd'hui, dans les hôpitaux publics français, le patient et sa maladie sont réduits à un produit qui rapporte ou pas de l'argent ! Avec la loi Patient Territoire Santé dite loi Bachelot, l'hôpital perd même sa mission de

service public ! Et avec les propositions du «rapport Couty», Conseiller Maître à la cours des Comptes, le dispositif de soins de la psychiatrie publique est liquidé.

Poussé par la toute puissante Organisation Mondiale du Commerce tout est une marchandise même la santé. Démantelés, les services publics ne garantissent plus un accès aux soins de qualité pour tous les citoyens. Ils sont relégués à la place de vulgaires contrôleurs sociaux. Le sécuritaire répond alors économiquement à tous problèmes sociaux quitte à faire fi des libertés individuelles. Ce sont les fondements d'une société ultra violente qui élimine toutes questions humaines.

Une personne sur quatre a eu, a ou aura une pathologie mentale au cours de sa vie. Il est temps que la psychiatrie publique redevienne un vrai débat de citoyens.

 

 

« Si tu joues au policier, ils joueront aux bandits,

si tu joues au bon Dieu, ils joueront aux diables,

si tu joues au geôlier, ils joueront aux prisonniers,

si tu es toi-même, ils seront embêtés. »

Fernand DELIGNY

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.