Après l'Océan

Après l'Océan, mon dernier long métrage, va sortir début juillet. Une délivrance après une histoire houleuse. Jusqu'à cette date, je viendrai régulièrement sur Médiapart parler d'Afrique, de liberté, de cinéma, de distribution, d'acteurs, de musique, de lumière....

 

Depuis quelques années, à travers documentaires et fictions, je me suis intéressée aux situations de relégation sociale. Notre modernité repousse ce qui est inutile ou estimé dangereux dans des zones liminaires vite oubliées. Camps, zones de transit, espaces de contention, ghettos urbains, asiles... Le cinéma est pour moi une manière de remettre au centre par des histoires sensibles, romanesques, qui montrent que l'homme traverse toujours. Avec son corps, avec ses rêves, avec sa spiritualité.

 

Si j'ai tourné en France, je me suis attachée à l'Afrique à laquelle mes films restent souvent liés. « Après l'Océan » lui est offert.
« Je dédie cette épopée à ma vieille mère l'Afrique.
Elle m'a tant appris
» edl

 


Cette phrase apparaît à la fin du film quand Tiken Jah chante Don.
Sa voix pénètre si profond qu'on reste envoûté. Elle revient souvent dans le film.
Après l'Océan est une histoire d'amitié entre deux clandestins africains, Shad et Otho, qui tentent l'aventure de l'Europe pour rentrer chez eux la tête haute. L'Afrique et l'Europe se trouvent enlacées par deux quêtes de soi dans l'exil et la clandestinité.
Je me suis essentiellement intéressée à la question du retour et des liens au pays d'origine qui est posée. Il ne s'agit ni de voyages, ni d'intégration. Des thèmes qui saturent les écrans et le débat politique en laissant une large place à celui de la sécurité.

 

Quand je commence un film, je dois me sentir en position de combat contre une idée reçue, des stéréotypes qui empêchent de penser le monde dans lequel nous vivons le rendant simpliste ou dangereux ou encore pire... Si je n'ai pas cet aiguillon de départ, je n'ai pas envie de me lancer dans ces entreprises lourdes et longues. A quoi sert de mettre 3 ou 4 ans de sa vie à faire de l'entertainment qui ne change rien à rien, deux kgs de plus ou de moins, c'est pareil. J'ai besoin de me sentir sur une limite entre le connu et l'inconnu (ou le ‘mal connu') pour agir.

 

 

J'ai réalisé des documentaires sur des personnes âgées du midi de la France (Le Reflet de la Vie), des femmes dans un harem au Niger (Contes et Décomptes de la cour), des détenus incarcérés à Paris (Si Bleu, si Calme).

 

Je tente de balayer les clichés sur l'impuissance du très grand âge. Je fais le pari que derrière l'uniformité de l'institution carcérale, il y a une prison par détenu. Je montre que des femmes cloîtrées en milieu musulman savent retourner à leur avantage une situation de faiblesse, quand exemptées des tâches domestiques qui incombent aux femmes libres, elles mènent leurs propres affaires pour participer à la vie sociale à travers des systèmes d'échange qui n'appartiennent qu'à elles. Je cherche derrière les apparences des niches de sens qui disent plus ou autrement.

 

Ces films montrent comment dans des situations extrêmes, l'homme échafaude des mondes en résistance au vide, invente des rituels et des objets dérisoires qui lui permettent de rester en contact avec la société qui l'a exclu. Je ne m'attache pas aux murs mais aux petites conquêtes de liberté.

 

Je n'aime pas le misérabilisme. Dans une situation entravée, je préfère regarder ce qui bouge encore, que ces déplacements soient immobiles ou physiques.

 

 

Face aux poncifs qui stigmatisent le continent noir dont on a une image résolument défaitiste, je me suis attachée à des histoires en rupture avec les schémas d'Africains passifs (notre big man à Dakar) qui n'auraient pas été complètement acteurs de leur histoire et ne seraient entrés que négativement dans celle des autres: esclavage, colonisation, recrutements forcés, sans papier... Au mieux comme victimes, ce qui obture le regard sur eux.

 

Mon précédent long métrage, Bronx Barbès -une plongée dans gangs et ghettos d'Abidjan, chroniquée ici par notre ami Pierre- comme ‘Après l'Océan', parlent des longs voyages nécessaires à l'accomplissement de soi à travers des exils identitaires successifs.

 

Sortir du milieu familial pour aller vers les ghettos où se développe une utopie du monde occidental. Quitter le ghetto, où prison et mort prennent le dessus, pour rejoindre une Europe réappropriée. De l'Europe se parer du « mondial» pour trouver une place chez soi.
« Il faut garder une petite imagination sur la globalité des choses » répète Otho.

 

De ces déplacés, on ne perçoit que la quête prosaïque de nourriture et d'argent. Pourtant des imaginaires sont à l'œuvre à travers les métaphores du monde héroïque de Soundjata Keita à Bill Gates en passant par Martin Luther King. Ce sont des épopées qui relèvent de l'ambition, de l'utopie, des mythologies, de la foi. À travers elles, c'est une autre figure du ghettoman ou de l'immigré qui émerge. Non pas celle d'un « déshérité » qui échappe à sa condition par la violence ou par la fuite, mais celle d'un acteur qui part à la conquête de son destin.

 

 

Pour autant, je n'aime pas la tribu des « politiquement correct ». Ces biens pensants oublient que la peur du lendemain ou la volonté de puissance sur les autres, par exemple, est un moteur d'action pour n'importe quelle catégorie d'humain. La censure de bonne conscience qui tait « le négatif » pour soit disant protéger les « désarmés », renvoie au discours raciste qui les enferme dans des catégories négatives à priori. D'un côté comme de l'autre, des êtres se trouvent privés de leur complexité, de leur individualité, de leur responsabilité.

 

Je tiens à avoir un regard de l'intérieur pour respecter les expressions et les modes de pensée variés, sans recours à cette universalité à priori qui se réduit généralement à un consensus humanitaire mou. Tous mes films font l'objet d'une enquête préalable où j'essaye d'être en immersion avec le milieu dont je vais parler. Il s'agit de comprendre des personnages qui ont édifié dans la rue des systèmes de valeur, des codes particuliers, des métaphores sociales ancrées dans leur histoire culturelle ou religieuse, des inventions de langage, des réactions aux événements qui ne sont pas forcément les nôtres, même si nous sommes capables de les ressentir au plus profond de nous-mêmes car nous partageons la même modernité fracassée. Nier ces différences par peur du communautarisme fait revenir des catégories discriminantes -ethniques et raciales- là où la parole politique se radicalise.

 

Aujourd'hui encore, les identités restent exclusives, Noirs, Juif, Blanc... jamais associatives, cumulatives, alors que les répertoires d'actions, les imaginaires, les modes, s'entremêlent contribuant aux façonnements des identités, avant tout en mouvement comme le montre « Après l'Océan » où chaque personnage fait bouger les frontières de l'autre.

 

Plus on touche les profondeurs de chaque être, plus on arrive au partage, à l'identification qui est fondamentale pour le cinéma.

 

Inversement, en réduisant tout à un plus petit dénominateur commun, on ne dit plus rien, on glisse les uns sans les autres, rassuré sur soi mais avec une hantise de l'altérité.

 

Next : je parlerai d'Après l'Océan.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.