En va et vient, le film 'Après l’Océan'

Dans ma précédente chronique, j’évoquais la sortie de mon dernier long métrage Après l’Océan, mais en le situant à l’intérieur d’une démarche, plus qu’en traitant le sujet du film. C’est ce que je vais faire maintenant en utilisant entre guillemets des expressions nushi (français de rue en Côte d’Ivoire) dont le film est d’ailleurs parsemé.

Dans ma précédente chronique, j’évoquais la sortie de mon dernier long métrage Après l’Océan, mais en le situant à l’intérieur d’une démarche, plus qu’en traitant le sujet du film. C’est ce que je vais faire maintenant en utilisant entre guillemets des expressions nushi (français de rue en Côte d’Ivoire) dont le film est d’ailleurs parsemé.

 

Avant de commencer à raconter cette histoire, j’aimerais réparer un bug de la précédente édition, le morceau de Tiken Jah Facoly était coupé dès le début. Voici l’extrait.

 


Une histoire d’amitié trahie par « nécessité »

 

Shad et Otho, deux amis venus d’Abidjan, sont en Espagne où ils « se cherchent ». Ils rêvent de revenir en bienfaiteurs, en héros chez eux. Mais une descente de police musclée les sépare.

 

Otho, reconduit à la frontière, rentre dans son pays sans rien. Pour son entourage déçu, c’est un maudit. Otho cherche à sortir de l’humiliation, il tente de repartir clandestinement en payant une « passeuse », directrice d’une troupe de théâtre. Pour cela il vole les mandats que Shad envoie au pays. Il se sent victime de la perversion du système qui rend ses semblables de plus en plus dépendants d’une valorisation de soi par des objets tape-à-l’œil. « On imite, on ne crée rien » se lamente-t-il. Il n’est leurré ni par l’Occident libéral et sa cruauté à faire croire que l’argent résout tout, ni par la soi disant fraternité africaine qui se retourne dès que l’intérêt personnel est enjeu. Il veut construire des projets « africa styly » à partir des richesses locales tout en les inscrivant dans le rayonnement mondial, mais pour lui l’économie doit correspondre à une idée de liberté. Il ne trouve affection et compréhension qu’auprès de sa sœur, Pélagie, et de son fiston, le jeune Baudelaire.

 

 

Fraser James (Shad)

 

Shad échappe à la police. Il poursuit son rêve de conquête à tout prix à travers l’Europe. Il rencontre Tango, une Française en désordre dans un supermarché londonien. Elle l’emmène à Paris où ils affrontent la famille de Tango, la cupidité de certains frères noirs, la violence aveugle… Cependant leur relation tendre et complice leur donne des ailes.

 

Shad bataille pour y arriver mais pas de façon « clean, clean » comme il le souhaitait. son rêve d’accomplissement passe par n’importe quel moyen. Il franchit la ligne jaune pour rentrer coûte que coûte à Abidjan en vainqueur affiché avec les signes ostentatoires de son passage chez les Blancs. Il vient épouser Pélagie. Mais le jour du grand mariage, un duel avec Otho éclate.

 

Dédjé Appali (Otho)

 

Deux destinées, deux regards sur la vie

 

L'un revient fortune faite, l'autre avec une expérience qui nourrit sa conscience mais elle est invisible aux yeux des siens qui le bannissent.

 

Pour Otho « l’argent, ça dit rien sur l’homme », surtout quand on l’a arraché « en bri », en brigand. Son expérience en Europe vaut bien plus que les « foutaises dernier cris » avec lesquelles Shad est rentré au pays. Sa richesse est en lui, Shad est pauvre car il n’a que de l’argent. Et une tête brûlée par les apparences.

 

Pour Shad, l’argent n’a pas d’odeur : « on doit payer notre dette de vie ! Les parents, les petits frères, c’est pas cailloux ils vont manger ! » Otho n’est rien parce qu’il n’a rien. Il « dort encore chez ses parents, rackette leurs petites pièces ». C’est un « moisi » à l’âge où ils doivent payer leur « dette de vie », accomplir leurs devoirs envers les plus vieux et les plus jeunes.


«Le premier imbécile venu, vous ne savez pas s’il a tué ou s’il a volé pour avoir son argent. Et vous vous jetez à ses pieds ! L’argent ça dit rien sur l’homme ! Vous considérez n’importe quel connard qui a des billets, vous le prenez pour les couilles du Pape parce qu’il vous met dans le show ! Parce qu’il roule en Mercédès.»


 

« Otho le plus beau cadeaux de la vie, c’est la vie que ta mère t’a donnée. Il faut la récompenser Otho. »

 

Deux sociétés en question

 

Otho est le miroir de Shad qui met une énergie folle et sans limite à envoyer de l’argent au pays pour ne jamais avoir à subir le sort de son ami. La trajectoire de la honte en Afrique éclaire celle de la lutte pour l’honneur en Europe.

 

La traversée des terres ou des mers a toujours été en Afrique une preuve de bravoure pour revenir grandi. « Le guerrier cherche son destin toujours plus loin » dit le griot qui ouvre le film avec une chevauchée avant le générique sur fond de phares de camions à un poste frontière: il n'y a plus de chevaux mais "les guerriers" sont restés... (désolée mais c'est mal coupé au début!)

 

 

 

L’échec au voyage s’avère alors pire que l’immobilité sur place : on était pauvre au départ, on devient un maudit car on n’a rien rapporté.

 

Au retour de l’océan, l’Afrique

 

Les jeunes Africains en cherchant leur destin au loin, leur dimension propre, renouent avec le fil de l’histoire des grands guerriers d’autrefois. Sans perspective chez eux, à pied, à cheval, ils rompaient avec les leurs pour aller trouver la gloire ailleurs ou rentrer « avec un butin » qui, comme dit Otho, est la « seule preuve » du vrai guerrier qui sera célébré au retour. Une mythologie partagée par toute une société, voire un continent, qui sanctionne l’échec au voyage par une mise à l’écart d’autant plus sévère que les scintillements de l’Eldorado du Nord ne cessent de s’intensifier. Les enfants sont en quelque sorte « la sécurité sociale » des parents. Ce n’est pas vécu de manière aussi triviale mais ré-inséré dans des histoires épiques sur la bravoure et dans les devoirs religieux. Éblouir et accomplir. Au pays ne reviennent que des héros.

 

Tout en ralliant les idéaux dominants fabriqués par le main streem de la mondialisation, ces aventuriers du destin perdu, ces «guerriers des grandes cités », veulent s’inscrire dans les répertoires africains. Ne pas pouvoir assumer son rôle ou ses devoirs nourrit la haine de soi car malgré l’individualisme régnant, ces contraintes sociales là —liées à l’honneur—, sont totalement intériorisées. L’honneur est souvent plus important que la vie. Le rôle du regard des autres, qui, quand il est négatif, provoque « la honte » est d’une violence inouïe. Cette oppression traverse mon film avec le rejet d’Otho.

 

Un an après avoir monté Après l’Océan je suis revenue à Abidjan. Un fait divers venait de s’y dérouler. Un jeune homme, un sac à dos sur le ventre, se rue à la RTI, la télévision nationale. Il dit avoir une bombe et menace de se faire se sauter si on ne l’écoute pas. Il demande la présence du Général Mangou, chef des armées, qui arrive avec une escorte. On s’aperçoit qu’il n’a rien dans son sac. Le garçon explique son geste à la télévision. Il est revenu de France les mains vides sans l’avouer à ses parents. En attendant que l’argent promis arrive, il dort avec ses petits frères dans le même grand lit. Pleins de sollicitude, ses parents bloquent sur lui la tête du vieux ventilateur rotatif pour qu’il dorme mieux. Ils l’entourent de gestes prévenants. Plus la situation s’éternise, plus il a honte. Il demande à l’Etat de le sortir de là. Il ne trouve pas de travail ici alors qu’il a « fait son effort», il appris des choses chez les Blancs, trouver des formations qui pourraient être utiles au pays… Il veut une reconnaissance et pas une mise au ban.

 

Cela m’a donné un petit vertige car c’est exactement l’histoire que je venais de mettre en boite. Otho ment à ses parents en arrivant. Dans une scène, il dort dans un grand lit avec ses petits frères. Maintenant qu’il est allé chez les Blancs, sa mère lui apporte un plat spécial pour qu’il mange au calme hors du tohu-bohu familial. « Tu n’arriveras plus à manger avec les autres, » lui dit-elle, « ils vont manger trop vite. Toi, tu ne vas pas bien manger ». Il a honte parce qu’il sait être un « chasseur sans gibier ». Il ne fait pas de prise d’otage à la RTI mais il vole les mandats que son meilleur ami, Shad, envoie pour sa famille. C’est un geste maudit mais il remboursera ! Tout plutôt que ce mensonge public et cette humiliation.

 

Au delà de l’océan, l’Europe

 

Ces jeunes Africains sont pris en étau entre deux formes de rejet, les exigences du retour au pays et les armatures sécuritaires aux frontières européennes. En refusant tout papier aux immigrés, la société française fabrique des clandestins. Elle les piège ici alors qu’ils voudraient rentrer chez eux après avoir eu un « travail de vie, pas de mort» selon Shad qui ne veut plus vendre de crack et tente grâce à Tango de « jober clair-clair ». Mais c’est impossible. Il revient à la délinquance poussé par Tétanos son « vieux père » arnaqueur qui se trouve en Europe que pour les combines. « Faut pas t’en faire mon petit ! C’est la dette coloniale! Autant gagner vite dans l’illégalité puisque la légalité est injuste » assène-t-il à Shad après un vol de grosses cylindrées.

 

 

Mais pour une majorité d’immigrés, ce voyage est une parenthèse magnifiée au « paradis du froid » qui doit amener à « être dans son tranquille » (Shad), à la réalisation de soi chez soi nourrie de l’expérience des autres hommes.

 

Ces politiques anti immigrées sont d’abord des réponses à la peur engendrée par l’idée d’une installation du Tiers-monde à nos portes. Sans doute seraient-elles plus mesurées s’il s’agissait d’organiser la venue de « passagers », d’ « expatriés » qui, en voulant travailler dans le pays d’accueil, cherchent à puiser savoirs et argent où ils se trouvent pour enrichir leur propre pays ? Comme de nombreux Blancs l’ont fait dans le sens inverse. Cela nourrirait de nouvelles dynamiques en Afrique, intéressantes, car portées par ceux qui bougent et qui créent des ponts entre les deux rives de l’océan.

 

Le nombre de clandestins en serait diminué et le regard sur les immigrés, modifié. Mais ça, je pense qu’Eric Besson s’en fiche ! Le simple fait des poser des questions à des policiers qui expulsaient deux Africains menottés, trois philosophes (Yves Cusset, Sophie Foch-Rémusat, Pierre Lauret) se retrouvent en garde à vue ! La politique de Sarkosy nous force à regarder cette scène comme s’il s’agissait d’un transport de moutons.

 

De toute façon, qu’ils soient aidés (« Wellcome ») ou pas, ils passeront. C’est ce que je montre avec le personnage de Baudelaire, le « fiston » d’Otho qui, malgré l’échec patent de son « vieux père », saute dans la cale d’un cargo pour partir « en Beng », partir en Europe. Le rêve ¬plus fort que tout¬ alimente une pompe aspirante pour les jeunes restés au pays. Ils sont déterminés à sortir du « darkness ». L’appel au large est inexorable parce qu’il s’agit avant tout de changer l’image de soi.

 

"L'imaginaire est ce qui tend à devenir réel" - André Breton.

 

 

 

Next : je parlerai des acteurs éblouissants avec lesquels j’ai travaillé. Des personnages qu’ils incarnent. Des acteurs noirs dans le cinéma européen.

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