Bombe

L’idée d’habiter sur Kepler-452b nous a effleurés un moment. Tous les riches qui ont survécu sont partis sur cette planète si proche de la nôtre, un climat clément, 1,6 fois la taille de la Terre et une année comptant 385 jours. Le rêve. Malheureusement nous n’avons pas eu le choix, pas assez d’argent, pas assez d’influence. Le monde ne s’efface pas en un jour, ou en tout cas ce qu’il en reste. Les riches vivent, s’en vont et les autres se démerdent comme ils peuvent.

L’idée d’habiter sur Kepler-452b nous a effleurés un moment. Tous les riches qui ont survécu sont partis sur cette planète si proche de la nôtre, un climat clément, 1,6 fois la taille de la Terre et une année comptant 385 jours. Le rêve. Malheureusement nous n’avons pas eu le choix, pas assez d’argent, pas assez d’influence. Le monde ne s’efface pas en un jour, ou en tout cas ce qu’il en reste. Les riches vivent, s’en vont et les autres se démerdent comme ils peuvent.

Il fait chaud aujourd’hui, encore plus qu’hier, encore plus que pendant l’année Tigre. Après la disparition de presque toute sorte de vie sur Terre, nous avons décidé de reprendre le calendrier chinois, simplement parce qu’il faisait appel à une vie antérieure peuplée d’animaux, parcourue de rivières et ponctuée d’arbres et de fleurs.

Ce reflet de mon visage dans ce miroir noirci par la chaleur et le temps, il est vieilli, marqué par la vie, par la solitude. L’eau est rare sur Terre désormais, je ne me lave plus les cheveux. Vous souvenez vous du mouvement no-poo avant Calorwave ? Eh bien, voilà, je me lave les cheveux avec du sel de temps à autres.

 

 

 Mon corps est vieux et maigre. Cette chaleur au dessus de ma tête me rend malade.

Je suis seule. Dans cette cave au fin fond de la Terre.

Plus de viande, plus d’œufs, plus de fromage, plus de beurre. Je tuerai pour un crottin de chèvre.

Année rat, deuxième année après la terrible vague de chaleur – 100°C pendant 1 an – la fameuse Calorwave.  Le monde s’est fait engloutir. Les scientifiques ont appelé ça la bombe climatique. La planète n’a pas résisté au forage incessant de Shell en Arctique. Les explorations avaient commencé en 2015, bien avant Calorwave. Le permafrost, ce sol gelé du grand nord canadien, de Sibérie et d’Alaska n’a pas résisté longtemps.

A cette époque, je voulais devenir journaliste et travailler sur le réchauffement climatique. Toutes ces multinationales qui pillaient la Terre pour amasser plein de pognon pendant que des populations entières étaient déplacées à cause de la montée des eaux, de catastrophes naturelles variées et répétitives et j’en passe. Ce monde là a été sclérosé par l’odeur de l’argent et il n’a pas survécu. La bombe climatique a éclaté un jour de mai, un mardi je crois. En fracturant la roche, Shell a libéré une quantité inimaginable de méthane qui a fait exploser la température ambiante. Tout s’est enchaîné. Les océans ont été réduits à une peau de chagrin, la température a atteint 100°C dans les régions tempérées. Le monde n’existe plus. Je ne sais pas s’il existe encore d’autres personnes sur Terre, tout s’est arrêté brutalement sans prévenir. Je ne sais pas, je ne sais plus.

Par moment, je ne sais plus si des gens existent autour de moi, ou s’ils sont dans ma tête…Janis était là après Calorwave pourtant, mais par moment c’est comme s’il m’avait quittée sans que je m’en aperçoive. Il me semble qu’il est là, autour de moi, je sens sa chaleur, son regard posé sur moi comme une caresse, cette promesse de l’éternité. Je ne le vois pas. Je ne le touche pas. Je ne sais plus.

Il a couru, le premier jour où il est remonté à la surface, sans moi, j’avais peur. J’ai eu l’impression de rester enterrée un million d’année, le temps s’est tout à coup étiré, longuement étiré. Il a couru, il foulait la Terre avec ses longues jambes, il aimait ça, il criait de joie, il m’appelait « Viens mon amour ! viens c’est incroyable ! nous sommes en vie ! ».

Et tout à coup, il s’est rendu compte que la Terre n’était plus qu’une croûte de sel. Il courait sur du sel, il a vacillé de chaleur. Est-il revenu ? Je ne me souviens plus, là maintenant, tout de suite.

Marseille. 50° Celsius, à l’ombre. Tout va bien. La température reste stable depuis un an et demi. La Méditerranée a été réduite à néant, les océans ne sont plus que des cours d’eau.

Quand j’étais petite, on partait à la conquête de la mer avec mon frère et mes cousins, on allait chercher les oursins cachés sous la roche, en retenant notre souffle le plus longtemps possible pour en attraper des dizaines. On les ramenait fièrement à ma mère et ma tante qui buvaient des bières en rigolant et on les mangeait comme ça, en fracturant leur coquille épineuse. On riait, on se baignait, on mangeait la vie. Tout a disparu aujourd’hui.

C’est drôle, avant Calorwave, le monde entier parlait du réchauffement climatique. Aujourd’hui, deux ans après, c’est un tabou. Nous sommes une poignée de survivants. Enfin. Je crois. Je ne sais plus.

Il fait froid sous terre. Nous avons réussi à construire des panneaux solaires avec des fenêtres et des bouts de bois récupérés.

Et nous avons des systèmes de chauffage géothermique.

Ou peut être est ce seulement moi. Je ne sais pas, je ne sais plus.

Alors la nuit, dans ma bulle de terre, entourée de poussière, je dors avec un masque pour ne pas étouffer. Ca serre le visage, je suis comme aspirée, je dors mal.

Lundi matin, euh mercredi, enfin peut être. Année rat, c’est sûr. Je n’ai plus rien à manger. Des gens discutent quelque part. Janis ? Est ce que c’est bien toi ? J’ai faim…

Je sors sur la croûte terrestre. Je me mets à marcher, à marcher loin, sous le soleil et sur ce sel qui reflète la lumière. Heureusement, avant de partir, j’ai trouvé un peu d’eau de mer et l’ai distillé à la chaleur du soleil. Seule les molécules d’eau douce s’échappent et le sel (tout ce sel autour de nous) reste en dépôt. J’ai pu condenser la vapeur pour en faire de l’eau potable.

Je n’ai qu’une bouteille. La dernière. Il faut que je trouve à manger. Il n’y a plus rien à Marseille. Pendant quelques mois, juste après la catastrophe, j’avais réussi à trouver des restes de garde manger, je pillais les maisons abandonnées et les autres personnes, celles-ci même qui disparaissent quand je m’approche, je ne sais pas comment elles font.

Et puis est venu le moment où j’ai commencé à chercher des insectes grillés par le soleil. Ils se faisaient de plus en plus rares. Aujourd’hui je suis à court.

Janis où es-tu ?

Les forêts n’existent plus, le sel et le soleil ont tout enseveli. Je marche encore et encore.

Jaaannniiiissss ????Jaaannniiiis ???

Mais rien ne paraît. Il fait chaud. Je suis loin de ma maison. Je continue encore et encore.

Un jour je trouverai des gens, un jour je trouverai un village avec des imprimantes 3D qui créent de la nourriture à partir de rien. J’avais entendu ça ! Vous imaginez manger une pizza concoctée par une imprimante ! Et puis on aurait des boissons énergisantes à base d’eau et de nutriments. De la mayonnaise sans œufs aussi.

Janis sera là, oui il sera là avec moi, et on sera heureux avec toutes ces personnes assez folles pour créer de la nourriture à partir de rien…

Et la vie pourra recommencer.

 

 

 

 

CF

 


Je me suis souvent demandé comment serait une fin du monde, si un jour on en vivait une.

Evidemment, la littérature ne manque pas de récits post-apocalyptiques. Et pourtant, la fin du monde est un objet en soi, qui anime les passions parce qu’elle fait peur, parce qu’elle peut arriver à tout moment.

Elle est peut être proche, certains le disent. Elle pourrait arriver à nos petits enfants, selon des scientifiques renommés ou ayant simplement accès aux médias mondiaux.

Comment résister à l’idée d’écrire une nouvelle digne de science fiction, où Calorwave, la bombe climatique aurait tout anéanti.

Comment résister à cette idée d’imaginer un monde après celui que l’on connaît, celui-ci même qui devient fou, celui-ci même qui court à sa perte.

Cette esquisse aura peut être un écho quelque part, ou non, mais elle est bien là, avec des éléments et des faits réels de notre vie quotidienne, sur cette planète qui commence à vaciller.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.