Indignation sélective & détecteurs de révolte

Depuis quelque temps, j'étais devenu misanthrope et dépité.
J'avais vu nos concitoyens rester tapis derrière leurs rideaux lorsque Gigoto a ostracisé les Roms ; j'avais écouté mes voisins crier au loup sans pour autant broncher lorsque des faits divers sordides eurent dévoilé de profondes dérives sociales ; j'avais payé sans rechigner la facture du renflouage des banques anthropophages et j'avais assisté, volontairement impuissant, à la destruction de l'hôpital public. À chaque fois, je m'étais un peu plus enfoncé dans le confort doucereux de l'irrévolte partagée, de la lâcheté grégaire et du désespoir philosophiquement assumé.
J'ai même trouvé normal que nous achetions tous le petit pamphlet rétrovisionnaire de Stéphane Hessel, que nous fassions de l'indignation potentielle un best-seller transnational qui permit à chacun d'entre nous, à l'occasion de fêtes de fin d'année mercantiles et de bonne obédience, de saupoudrer notre caddie d'une fine couche d'indulgence auto-immune et guillerette.
Cependant, je me rongeais de honte à l'évocation de ce que nous étions devenus, me demandant certains jours quand nous allions enfin nous reler...
Eh bien, le grand soir a quand même fini par arriver !
Lorsqu'il a été question de grignoter un peu de notre droit à la violence routière, il a suffi que quelques imporc-exporteurs de détecteurs de radars s'astiquent un peu le coquillard pour que, d'une seule voix (encore heureux, vu le message), quelques milliers d'automobilistes fassent valoir leurs droits et retournent comme une crêpe ministres, conseillers spéciaux, thinktanks et même le président du moment !
Démonstration est donc faite : lorsque le pouvoir en place va trop loin, le peuple, qui veille dans l'ombre, est encore capable de s'indigner et de faire plier les puissants.
Ouf !

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