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Billet de blog 25 mai 2018

Parcoursup, plus destructeur que les black blocks

A côté des analyses rationnelles, des calculs et des comptages, laissez moi vous parler de Parcoursup vu par les yeux d’une maman de lycéen.

Pascal Hingamp
Biologiste
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[ Texte de Marie-Laure Lambert ]

A côté des analyses rationnelles, des calculs et des comptages, laissez moi vous parler de Parcoursup vu par les yeux d’une maman de lycéen. Une maman bourgeoise, enseignante elle-même, avec deux garçons qui ont « bien travaillé à l’école », qui rigolaient aussi pendant quelques cours avec leurs collègues, élèves d’un lycée public du sud de la France, au joli mélange blanc-beur. Laissez moi vous parler du vécu et du sensible, de ce que détruit l’algorithme Parcoursup sans que ça puisse se calculer avec des chiffres.

Mon fils E avait de beaux rêves, travailler dans l’aviation. Il fallait donc faire des maths à haut niveau, et il a fait l’effort, pendant 2 ans, de bosser son Bac S, de compléter avec des cours particuliers (avec des horaires souvent pires que les miens), parce qu’on pouvait les lui payer. Son copain R voulait faire Staps, parce qu’il cultive ses muscles et aime la vie dense. Les bureaux, c’est pas son truc. Il a aussi fait cet effort de travailler ses matières de lycée. Et leur copain B, lui, a redoublé une fois, ses parents ne maitrisent pas assez l’informatique ni peut-être le français et surtout pas les réseaux professionnels pour l’aider à voir clair dans son avenir. Pourtant, il rêvait aussi de continuer des études, comme ses potes de classe, pour trouver une place dans ce que certains appellent encore l’ascenseur social.

En décembre, R a commencé à craquer, ses profs ont reconnu qu’il était à la limite de ce qu’on appelle un burn out chez les adultes. Tout le monde s’est soudé, il a levé le pied, les profs ont accompagné et les vacances de Noel ont décanté tout ça.

En février, on s’y est mis à quatre : E, R, sa maman et moi, pour remplir les fiches informatiques Parcoursup. Les enfants étaient contents. C’est vrai qu’ils avaient eu des explications au lycée, mais en plus des révisions du bac blanc, ça leur paraissait lourd de se mettre à rédiger des CV, des lettres de motivation. Alors on s’y est collées, nous les mamans, avec eux. Et on a passé quatre demi journées à tout comprendre, tout lire et tout remplir.

Avec cependant, à chaque fois, un découragement intense, qu’on évitait de laisser paraître. Mais les enfants le partageaient. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu’on choisissait une filière, on était obligés par le logiciel de bien lire les statistiques du nombre de candidats et du nombre de places pour cette filière. Et à chaque fois, une sale petite musique dans la tête se mettait en boucle « ça passera pas ». Si bien qu’une fois choisies les filières vraiment désirables, on a aussi choisi des filières « au cas où », et même des filières « en dernière chance ». Et bien sûr, pas moyen de les hiérarchiser, une vraie loterie. Qui jouait l’avenir de nos gamins.

Les vacances de février ont été plus que moroses, les gosses n’arrivaient plus à se motiver pour les révisions. A quoi bon ? Les choix seraient faits avant leurs résultats du bac. Et avec les ratios candidats/places, on avait vraiment le sentiment qu’il n’y aurait peut-être de place nulle part.

J’ai même rempli la fameuse « autoévaluation » pour les facs de droit. Un questionnaire de 25 questions sur lesquelles mes étudiants de droit de 2° ou 3° année feraient eux-mêmes des erreurs. Etant moi-même enseignante en droit, il m’a fallu 50 minutes pour y répondre. Et j’ai appris ensuite que des boîtes privées proposaient de prendre en charge le montage des dossiers pour ceux qui étaient prêts à payer (déjà !). La perversion du système est double. Non seulement on développe un système privé de montage des dossiers qui enlève toute authenticité aux lettres de motivation. Mais cette fameuse « autoévaluation » me semble être d’une violence psychologique particulière, derrière la démarche mielleuse : « ceci n’est pas une évaluation, mon petit, on ne regardera pas les résultats (MDR). Mais il faut que toi, tu intègres dans ta petite tête que tu es vraiment trop nul pour espérer tenir trois mois dans une fac de droit ».

Mais bon, on a obéi aux robots, on avait fait nos choix.

Et fait notre première erreur : on aurait du proposer à B de venir remplir son Parcoursup avec nous. Mais B est optimiste, et pas toujours prévoyant. Il a attendu les trois derniers jours pour remplir ses vœux, tout seul. Et s’est rendu compte trop tard qu’il lui fallait le scan de son bulletin de 2015 parce qu’il était redoublant. Sauf que le jour de la deadline de Parcoursup, c’était un dimanche et le lycée était fermé. Pour B, la sélection s’est faite très vite, le robot a tranché : hors délai, hors parcours, hors de tes rêves. Et un candidat en moins !

Nous on a réussi, tant bien que mal, à remotiver nos deux gamins. J’ai fait grève, j’ai fait les manifs. Pas la maman de R. Je savais que ça allait être un carnage, elle croyait encore au fonctionnement huilé des institutions.

Est arrivé le fameux 22 mai et les réponses de Parcoursup. E a eu un seul oui, à son choix « dernière chance », bien sûr. Beaucoup de Non et des listes d’attente (125° place, 578° place !). Et les larmes aux yeux. Et la peur au ventre, la haine aussi. Il devrait réviser son bac, et il va devoir guetter chaque jour l’avancement de sa place en liste d’attente, dans l’angoisse et l’incertitude. Puisqu’il y aussi des deadline pour accepter les vœux.

R est en attente partout, comme plus de la moitié de leur classe de terminale S. Dans d’autres classes, ce sont les trois quarts des élèves qui sont en attente. Le carnage est là.

Alors bien sûr, des « black blocks » ont cassé des vitrines de banque, et des étudiants ont tagué des murs. Les présidents de tous les étages ont appelé ça des dégradations. Mais ce qui se dégrade vraiment, c’est la confiance des jeunes dans l’avenir et l’intelligence collective.

La maman de R n’est pas venue aux manifs, mais elle m’a écrit un texto : « je trouve hyper dégradant pour les élèves d’être traités comme ça ! Comment veux tu qu’ils aient confiance en eux ! Tout le monde veut ceux qui ont 15 de moyenne et les autres… poubelle ! Ca me dégoûte ! ».

Confiance en eux ! La phrase est jolie, c’est celle d’une maman d’élève comme moi. Mais les algorithmes et les winners au pouvoir n’ont pas du être formatés à la bienveillance.

Bien sûr, on nous dit que ce n’est que la première vague, que les places vont se libérer. Ce qui est sûr, c’est que les gamins n’oseront plus rêver, avoir des ambitions. Ils apprennent aujourd’hui à courber l’échine et remercier à plat ventre pour les miettes qu’on leur laissera.

Voilà où on en est du ressenti. Le monde de Macron est celui-là : qui propage la peur, l’inquiétude, le malaise, l’humiliation. Il ne met pas la France en marche, on l’a déjà dit, il la met au pas. Et très tôt.

Samedi, j’espère que la maman de R viendra dans la rue avec moi contre ce monde là.

Marie-Laure LAMBERT

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