A propos de l'économie américaine entre 2003-2006

La situation actuelle est devenue instable et imprévisible, aucun scénario ne semble beaucoup plus crédible qu'un autre, raison de plus pour retourner vers le passé.

La situation actuelle est devenue instable et imprévisible, aucun scénario ne semble beaucoup plus crédible qu'un autre, raison de plus pour retourner vers le passé.

Ici un papier que j'ai écrit au début de l'année et qui traduisait mes impressions du moment.

 

La disjonction entre la politique de la FED et de la BCE, qui génère tant de commentaires aujourd'hui, n'est pas récente. Elle remonte selon nous à 2001, lorsque Greenspan a entamé la première glissade folle des taux d'intérêts. Ce découplage ne doit rien à une quelconque apathie de la BCE et à l'opportunisme supposé de la FED, il repose surl'affaiblissement structurel de l'économie américaine qui s'est accéléré à partir de 2001. A notre sens, les deux institutions ont à faire à deux situations économiques très différentes : à la quasi stagnation européenne, on peut opposer un déclin prononcé de l'Amérique sur la période.

L'administration Bush a usé de tous les leviers à sa disposition pour cacher le mistigri en reproduisant les « recettes » de l'administration Reagan qui étaient déjà à l'origine d'une explosion grotesque de la dette de l'État américain en pratiquant des baisses d'impôts clientélistes à crédit. Entre 2002 et 2004 l’activité économique américaine a été stimulée de toutes les façons possibles. Le budget est passé d’un excédent à un déficit. La baisse des taux d'intérêts de presque 5% a déclenché une explosion de l'investissement des ménages dans l'immobilier qui a vu celui-ci passer de 446 milliards en 2000 à 764,8 en 2006.

Mais ce cocktail très épicé n'a pas fonctionné. Sur la période, on peut relever plusieurs indices troublants qui contredisent la thèse d'une « recovery » à partir de 2003 :

  • La dette des ménages a augmenté de 67% en 7 ans, passant à presque 12 000 milliards de dollars. Les ménages ne se sont pas endettés que pour se loger mais aussi pour consommer. Les taux anémiés ont provoqué une désépargne massive, les USA sont aujourd’hui le seul grand pays au monde à avoir un taux d'épargne négatif.
  • Certains paramètres de l'activité économiques témoignent crument de la « crise » : la production d’électricité a progressé à un rythme inférieur à celui de la population. En France un tel phénomène ne s'est produit qu'en 2006.
  • Le taux d’Américains propriétaires de leur maison, qui a atteint un sommet historique en 2004, baisse sans discontinuer depuis 3 ans, passant de 69.2% à 67.8%. Le phénomène est d'autant plus troublant que la construction de logements collectifs est au point mort depuis 20 ans, où vont ils ? Si on consulte les tables historiques le taux se détériore seulement lors des périodes de crise. J'ajoute que le coût du programme des bons alimentaires n'a pas cessé de s'alourdir plus rapidement que la croissance du PIB.
  • Le taux d'équipement en téléphonie mobile a pris un retard croissant sur celui que l'on peut observer en Europe. Le dynamisme des géants américains sur ce marché tient plus du rattrapage que d'autre chose.
  • Le secteur d'activité le plus créateur d'emploi, avec le BTP qui est en train de s'effondrer, a été celui de la santé. Il s'agit d'une dépense contrainte qui pèse directement sur les déficits publics et l'épargne privée. Presque tous les autres postes du marché du travail ont traîné la patte, même le secteur de la technologie est resté sinistré.

Certains diraient qu'il faut y voir l'émergence d'une « société de services », nous pensons pour notre part qu'aucun consommateur digne de ce nom ne commence à consommer ces fameux « services » avant d'avoir satisfait ses besoins de base: logement, communication, électricité. L'émergence de la société industrielle n'a pas entraîné une baisse de la production agricole et de la consommation sous-jacente, au contraire. Que l'activité industrielle voit son poids se réduire en valeur dans une économie post-industrielle est logique. En revanche ce qui ne l'est pas est que la production baisse en volume. Enfin nous devons signaler que le taux d'investissement hors logement ne s'est jamais remis de sa dégringolade de 2001, restant à un taux anémique de 10%. A notre sens le taux de chômage invoqué de façon récurrente pour justifier de la bonne santé US ne tient qu'à l'organisation interne du marché du travail. Il ne détermine plus que marginalement la capacité de l'économie à générer les biens et services qui sont, contrairement au travail, le seul enjeu invariable de l'activité économique contemporaine.

Ces données, couplées à l'explosion du déficit commercial sur la période,incitent à penser que les États-Unis sont entrés dans une dépression extrêmement grave dont la crise financière actuelle n'est qu'une manifestation tardive. A notre sens il ne s'agit pas d'une crise de liquidité mais de solvabilité. La progression du PIB sur la période doit tellement à l'endettement et à l'inflation que l'on peut se demander s'il ne s'agit pas purement et simplement d'une baudruche statistique qui n'attend que le moment de se dégonfler.

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