Le douloureux réveil de la main…visible

Le dénommé Smith, Adam de son prénom a vraiment de sérieux soucis à se faire par les temps qui courent. Ces derniers jours, sur les perrons de la Maison Blanche ou du palais l’Elysée, sur le seuil du 10 Downing Street, les divers discours des «grands» de ce Monde sont invariables et sans équivoque, proclamant tous en substance que «ceux qui nous ont mené là où nous en sommes actuellement… » devront assumer leurs responsabilités et doivent être durement et longuement (?) sanctionnés. D’ailleurs, partout en ce moment de Wall Street à la City en passant par le quartier de la Bourse à Paris, les gendarmes du marché et même des fameux agents du FBI aux Etats-Unis, battent le pavé et se mettent à éplucher dans le détail les activités de «ceux qui nous ont mené là où nous en sommes», afin de déceler si la loi et les règles ont bien été respectées. Des têtes vont certainement tomber, l'issue sera même sanglante pour ceux qui seront montrés les plus aventureux et qui s’en sont allés explorer les ultimes frontières de ce système si parfaitement contrôlé et régulé. Sauf qu’en réfléchissant un court instant, les auteurs des imprécations citées un peu plus haut se devraient plutôt de baisser le profil et calmer leurs ardeurs accusatrices, car je crains que si les enquêteurs font leur travail jusqu’au bout, qu’ils finissent par se présenter au 1600 Pennsylvannia Avenue ou au 55 de la Rue du Faubourg Saint-Honoré.Les racines les plus récentes de la crise actuelle sont à localiser dans le temps à la fin des années 80 et la mise en oeuvre de la doctrine du «Consensus de Washington». Ces messieurs experts économiques de haut vol des principales institutions financières internationales que sont le FMI et la Banque Mondiale ont un programme pour l’économie planétaire et pas des moindres. Le Bloc idéologique ennemi d’en face est dans une phase de convulsion terminale et ses derniers soubresauts ne sont en réalité ceux d’une bête à l'agonie. Désormais, la voie est libre et toute tracée pour le libre-échangisme total. Premier volet du programme, libéralisation du commerce avec suppression totale des barrières douanières, privatisations et désengagements des états, maîtrise stricte de leurs dépenses et réduction de la dette publique. Les populations des pays pauvres du Sud en sont les premières victimes directes. Les politiques d’ajustement structurel en effet conditionnent l'aide (?) au développement des états à leur stricte application de coupes claires dans le budget sur les secteurs dits ‘’non productifs’’ mais non moins vitaux tels que la santé, l’éducation et les subventions diverses aux produits de première nécessité. Le second grand volet concernant la libéralisation de la finance internationale est celui qui nous mène en plein cœur de la crise actuelle. L’absence de véritable régulation a favorisé l’instabilité des flux de capitaux, l’émergence de la spéculation à outrance, la montée en puissance et la prolifération des ‘’hedge funds’’. Derrière ce joli anglicisme, se cachent des fonds dits spéculatifs à hauts risques, spécialistes dans la fusion-acquisition d’entreprises fortement endettées ou en grande difficulté, et de toutes sortes d’objets financiers non identifiés (OFNI). Personne ne pouvait prévoir l’ampleur de la crise, nous dit-on. Inexact ! Les têtes pensantes du FMI et bon nombre d’experts de la finance internationale, avouent déjà depuis des années être complètement désarmés face à la très grande vulnérabilité du système aux probables perturbations ou déséquilibres, qu’aucune prédiction de son évolution n’est en fait possible ou vraiment réaliste. Ce n’était qu’une question de temps et non d’ampleur ou de gravité de la crise. On y est en plein maintenant. Un article de l’historien Gabriel Kolko paru dans le Monde Diplomatique d’Octobre 2006 est d’ailleurs à ce sujet d’une actualité brûlante et éloquente, et nous livre presque toutes les clés de lecture afin de comprendre la situation actuelle (1). Les secondes victimes directes de cette doctrine, dans le cours de la décennie 90, furent ainsi certaines nations émergentes d’Asie du Sud-est et d’Amérique Latine. Nous avons tous en mémoire les images de la banqueroute de l'Argentine et des nombreuses manifestations sociales qu'elle a engendrées. Un trait de la mondialisation que les opinions publiques du Nord vont maintenant découvrir de plus en plus est qu’elle est en réalité un formidable vecteur de démocratisation, mais sous tous ses aspects : démocratisation des modes de consommation et de comportement, mais aussi de la précarité et de la pauvreté en parallèle de la démocratisation des superprofits du capital. En effet il n'est pas déraisonnable de penser que l'on puisse trouver parmi les spéculateurs, des asiatiques du sud-est ou du Golfe Persique, des latino-américains et qui sait, peut-être même des africains. A quel scénario est-on réellement en droit de s’attendre pour sortir de la profonde ornière dans laquelle nous sommes empêtrés. Nul doute possible qu’il faut mettre tout d'abord la main à la poche, sous peine que l’infection localisée du système ne tourne à la septicémie. Et ce n’est rien d’autre que la seule et grosse main visible de l’état qui peut et doit être mise à contribution. La douloureuse note est pour nous autres contribuables, pauvres et riches, salariés et petits patrons, chômeurs et actifs, épargnants et boursicoteurs, tous confondus dans la mélasse. Le Congrès Américain a rejeté une première fois le plan du secrétaire d’état au trésor Henry Paulson, mais ce ne fut que pour des raisons de survie purement électoralistes de ses membres et non pas la conséquence d'une attitude rationnelle et responsable. Il a bien fallu repasser une seconde fois ; c’était une certitude car on ne peut se faire l'économie de ne pas agir. La chimiothérapie est d'une nécessité impérieuse dans le cas de la patiente économie globalisée. Ensuite, viendra le dernier temps de la crise, qui lui sera autrement plus douloureux. La facture de la crise de l'économie ''réelle'' sera certainement plus salée avec un tableau des plus réjouissants en perspective: licenciements, délocalisations, chômage, pressions accentuées sur le travail, précarisation accrue, baisse du niveau de vie et tout leur cortège de conséquences sur le plan social. Quant aux parfaits boucs émissaires, nos artistes-jongleurs spéculateurs préférés, ils vont rentrer la tête sous la carapace par ces temps de grande tempête. Mot d’ordre : se faire tout discrets d’abord, laissons piailler tout ce monde, les politiques dans leur brillant rôle habituel d’incantateurs, la plèbe des miséreux et autres ‘’middle-classeux’’ se lamenter encore un peu plus sur leur pouvoir d’achat depuis longtemps déjà réduit à la portion congrue. Tout ce tumulte finira bien par cesser un jour, et ensuite viendra forcément le temps de l’embellie et de l’oubli, et l’on pourra s’adonner à nouveau à notre jeu favori d’invention de produits dérivés et que ne sais-je encore d’intégrés ou de discrétisés, mais surtout tout discrets… Et le rôle des medias dans tout cela. Sans verser dans une sorte de facilité critique, l’on ne peut malheureusement que constater que la plupart d’entre eux se cantonnent à leur attitude désormais permanente de simples relais de la communication du pouvoir politique. Sans aucune profondeur analytique, on nous convoque au quotidien des bataillons d'experts qui arrivent à nous servir morceaux choisis au hasard des explications du type : « Ben Bernanke, actuel patron de la Federal Reserve, a fait son doctorat sur la Crise de 29 et il ne commettra certainement pas les mêmes ‘’erreurs ‘’… ». Comme si l’on aurait pu dire aux habitants de Houston de ne pas s’inquiéter à propos de l’ouragan Ike qui tout récemment menaçait de tout balayer sur son passage, car un Mike Untel aurait fait sa thèse sur Katrina et qu’il assure que tout ira bien cette fois-ci…Toutes les semaines il est répété que l’on a tellement atteint le fond, que le bout du tunnel pointe et que la sortie de la crise est forcément imminente. Rebelote, la semaine suivante. Ou bien: «l'on ne peut dire que la contamination à l’économie réelle soit encore avérée, pas lieu de paniquer…». Et le secteur immobilier touché de plein fouet par la crise, qu’est-ce donc?? De l’économie virtuelle ?? Peu ou de très molles réactions au discours de Toulon de Nicolas Sarkozy, qui comble de l’ironie arriverait même à la limite à faire passer Olivier Besancenot pour un ringard dans le petit monde des contestataires du système dominant. Dans une posture de droit dans ses bottes, il s’en prend sans sourciller aux scandaleux parachutes dorés et autres stock-options que s’attribuent en toutes circonstances ces ‘’voyous’’ de patrons dans le feutre des salles spacieuses des conseils d’administration. Notons d’ailleurs une nuance importante autant dans sa déclaration que dans celle de la leader des représentants démocrates Nancy Pelosi menaçant Wall Street de la fin imminente de la récréation et de l’ère des folies, il ne s’agit surtout pas de remettre en cause même les salaires mirobolants des patrons et les gros dividendes des actionnaires. Naguère, et même à présent encore, ceux qui demandent s’il est ‘’normal’’ ou ‘’équitable’’ qu’un patron d’une entreprise multinationale puisse gagner plusieurs centaines de fois le salaire des employés, se retrouvent immédiatement classés comme gauchistes ou idéologues rétrogrades. Aux Etats-Unis, Alan Greenspan, illustre prédécesseur de Monsieur Bernanke, et dont les humeurs pendant près de vingt ans on dicté les battements de cœur de l’économie mondiale à coups de baisse ou de hausse des taux d'intérêts, sillonne en jeune retraité qu'il est les plateaux de télévision, prononçant des déclarations de prophétie après l’heure qu’«il s’agit de la plus grave crise que le Monde ait connue depuis le début de XXe siècle…». Tout juste omet-il de préciser que lui et l’institution qu’il dirigeait constituaient la principale couverture des acteurs de la crise des subprimes et de toutes leurs folies spéculatives.Monsieur Sarkozy, non, pas de «ceux qui nous ont mené là où nous en sommes», mais plutôt « ce qui nous a mené là où nous en sommes maintenant », c’est en fait ce pourquoi vous vous êtes battus depuis votre tout premier engagement en politique, ce sont le mode de pensée, de société et de gouvernement que vous comptez mettre en oeuvre dans votre pays. Mais l’on est en droit de raisonnablement douter que la toute libre et brillante presse française des Messieurs Dassault, Lagardère, Rothschild et autres, aie l’idée saugrenue de vous questionner en profondeur sur ces évidentes contradictions fondamentales. Qui sait, peut-être aussi que l’heure est-elle si grave qu'elle exige un rassemblement non partisan derrière vous, afin qu’assumant pleinement votre rôle de Grand Timonier, vous défendiez la veuve et l'orphelin, que dis-je plutôt, les petits épargnants et protégiez la France toute entière des retombées du nuage toxique de la crise des subprimes.En guise de conclusion par symétrie avec l’introduction de cet article, je vais me retourner vers Mr Smith afin de lui poser une question qui me taraude l’esprit : Mr Smith, si je comprends bien votre théorie vous nous dites que le marché et une sorte de «main invisible» se chargent de coordonner de façon autonome les actions de différents acteurs égoïstes poursuivant à priori des buts strictement individuels, pour parvenir finalement au résultat magique que la société toute entière en sort gagnante. Avez-vous alors pris en compte que l’égoïsme ou la cupidité exacerbés à l’extrême de certains de ces acteurs puissent constituer un facteur d’implosion du système? Mr Smith…Mr Smith… vous ne répondez pas…Mr Smith!! En fait, je me rends compte que Mr Smith est décédé, cela fait près de 220 ans…Il faut de suite prévenir les enquêteurs de cesser toutes leurs investigations en cours: le principal suspect sera de toutes façons dans l’incapacité de répondre aux graves accusations qui pèsent sur lui…

 

(1) : Une économie d’apprentis sorciers, Gabriel Kolko, Le Monde Diplomatique, Octobre 2006. http://www.monde-diplomatique.fr/2006/10/KOLKO/13992

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