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Billet de blog 16 nov. 2009

Faut-il brûler les banquiers?

C’est le titre d’un livre qui vient de paraître, écrit par Georges Pauget, directeur général de Crédit Agricole SA. Georges Pauget occupa aussi jusqu’à récemment la fonction de président de la FBF (Fédération Française des Banques) dans les mois tourmentés de la crise financière.

Marie-Anne Kraft
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C’est le titre d’un livre qui vient de paraître, écrit par Georges Pauget, directeur général de Crédit Agricole SA. Georges Pauget occupa aussi jusqu’à récemment la fonction de président de la FBF (Fédération Française des Banques) dans les mois tourmentés de la crise financière. Comme l’annonce le titre sous forme de question, ce livre réagit de manière défensive à l’attaque dont les banques sont actuellement l’objet, désignées d’office comme boucs émissaires de la crise financière et accusées de vampiriser les profits au bénéfice de quelques privilégiés, au travers des rémunérations exorbitantes versées sous forme de bonus aux traders et aux dirigeants. Alors, est-ce de l’intox ? De la propagande ?

C’est avant tout un livre très pédagogique, qui se lit très bien, s’adressant aussi bien au lecteur non initié à la finance qui apprendra et surtout comprendra les causes de la crise financière, le fonctionnement des marchés financiers, des banques et de l’économie, qu’au lecteur professionnel qui pourra prolonger et approfondir les sujets dans des encadrés plus pointus, qui le conduiront dans les dédales des mécaniques de transmission de la politique monétaire aux comportements des acteurs de l’économie, ainsi que pour finir dans les réflexions stratégiques sur les métiers de la banque et de l’assurance. Ces professions sont en effet à l’aube d’une probable importante recomposition du marché, conséquence de la crise, notamment du fait des récentes nationalisations ou des prises de participation des Etats qui vont conduire Bruxelles à imposer des cessions d’actifs en Europe, également du fait des baisses importantes de cours d’actions bancaires qui vont inciter aux OPA, et enfin des repositionnements des acteurs sur des corps de métiers et sur des profils de risques, des « business models » différents. Mais ne dévoilons pas trop le livre, pour vous laisser le découvrir …

Une évidence que rappelle tout d’abord l’auteur : la banque est une industrie comme une autre. Sa matière première est l’argent, dont elle fait commerce, gère des stocks, a des clients et des fournisseurs, doit gérer un prix de revient, une marge pour couvrir ses coûts d’exploitation, ainsi que ses coûts de liquidité et ses risques. Elle fournit un nombre considérable d’emplois (plus encore que l’automobile !), a aussi une utilité publique, nécessaire et indispensable à l’économie. Les banques ont leur part de responsabilité dans la crise, notamment dans une confiance excessive qu’elles ont faite au marché, aux agences de notation, aux modèles censés les prémunir des risques, au développement de produits complexes comme la titrisation, les CDO et les CDS. Mais une grande responsabilité incombe surtout à des gouvernements, des régulateurs, des banques centrales, tout particulièrement aux Etats-Unis d’où cette crise est venue en contaminant ensuite la planète au travers de la mondialisation, telle une réaction en chaîne. Sans oublier les normes comptables (IFRS) et les exigences en capital basées sur une juste évaluation des risques (Bâle II), faites pour une meilleure transparence et une meilleure évaluation des risques et des résultats, qui par leur effet « pro cyclique » ont paradoxalement accentué la crise[1]

Reste quand même le reproche fait aux banques sur les rémunérations exorbitantes des traders. Elles n’ont pas été le facteur déclencheur de la crise mais il est clair que la cupidité, l’appât du gain, aussi bien pour les opérateurs de marché que pour les établissements qui les emploient, a incité à des prises de risques parfois déraisonnables, favorisant le court terme au détriment du long terme, cette cupidité est donc aussi une des causes sous-jacentes de la crise. De surcroît, le paiement, en année de crise, des bonus dus sur l’année précédente, est apparu d’autant plus indécent alors que par ailleurs on assiste à une paupérisation et à une précarité croissante, à une montée du chômage due à cette crise ! Enfin, lors d’une crise, la vindicte populaire cherche des boucs émissaires … Et là, Georges Pauget a raison : il ne fait pas jeter l’opprobre sur toute une profession, sur tous ces employés qui font leur travail au mieux et dans des conditions pas toujours faciles, soumise aussi à un stress (le personnel bancaire au guichet, face aux clients en difficultés croissantes, peuvent en témoigner !). Georges Pauget a aussi travaillé avec ses confrères aux propositions d’encadrement des bonus (étalement du paiement sur trois ans avec reprise de malus en cas de perte engendrées en décalé sur les deux autres années, paiement en actions de la banque, etc.), retenues et maintenant imposées par le gouvernement. Quand il justifie leur non plafonnement par l’habituel argument de la concurrence internationale (les traders risquent sinon de s’expatrier et les banques françaises de perdre cette activité, avec les emplois afférents), on se demande si ce serait vraiment une perte (le bouclier fiscal limite la rentrée fiscale sur leurs profits, ils ne sont pas si nombreux ni les emplois directs qui en dépendent …) et est-ce que des traders plus « modestes », gérant des positions moins importantes et donc moins risquées, ne permettraient pas d’assurer quand même un bon service de cotation à la clientèle, avec une moindre marge, certes. Et lorsque Georges Pauget justifie aussi les sommes considérables exigées par les « bons traders », non seulement par la loi du marché et l’intérêt de l’établissement à payer cette somme pour rapporter encore plus à l’établissement, on peut comprendre le raisonnement même si cela ne paraît pas très moral. Mais quand il compare cela aux rémunérations des vedettes du sport qui rapportent beaucoup d’argent aux médias, à leur club, par les recettes publicitaires, ainsi que génèrent des emplois induits, là il y a comme un malaise. En somme, nous vivons dans un monde de compétition générateur d’inégalités parmi des requins et c’est donc normal de se comporter en requin pour survivre dans ce monde …

Après avoir lu ce livre, je reste sur ma faim sur trois questions, qui vaudraient bien un second tome :

1- Le modèle mutualiste ou coopératif, comme l’est à l’origine le Crédit Agricole (courant dans le domaine de la banque de détail et de l’assurance en France) n’est-il pas justement un môle de résistance, face aux structures capitalistes basées sur un actionnariat financier exigeant des rendements plus qu’un bon service aux client ? Un modèle où les clients sont eux-mêmes sociétaires, reçoivent le surplus de profit dans le cas où les risques ont été moins élevés, le coût moins élevé que prévu. Le groupe Crédit Agricole est toujours sous contrôle des Caisses Régionales, qui possèdent 54% de Casa, la holding détenant les filiales spécialisées dont Calyon, la Banque de Financement et d’Investissement du groupe. Ceci tout en ayant ouvert le capital de Casa, structure cotée en bourse, offrant ainsi un effet de levier sans le risque d’OPA par un prédateur. Néanmoins, Casa a dû ainsi se soumettre à la communication financière, à la séduction des investisseurs, aux préférences du marché, donc à d’autres contraintes que celles de répondre initialement aux besoin du réseau des Caisses Régionales et de leurs clients … Même phénomène avec Natixis, la filiale commune aux Caisse d’Epargne et Banque Populaires, également à la base sur le modèle coopératif.

2- La structure de rémunération des banques, évoquée par Georges Pauget, aurait pu être approfondie pour élucider ce mystère : pourquoi, malgré une forte concurrence, tirant les prix en faveur des clients, les résultats des banques ont-ils été si élevés comparés aux autres professions (mettons les groupes pétroliers à part …) et ceci pendant une très longue période, depuis les années 1980 notamment ? Georges Pauget explique la bancarisation croissante, le développement économique appelant de nouveaux services, des produits à valeur ajoutée etc. Comme il le rappelle, la rémunération d’une banque est faite essentiellement :

a. de commissions de service, sur les paiements par exemple comme sur le conseil en fusion acquisition, le courtage, la gestion d’actif,

b. de marges d’intérêt qui doivent couvrir les coûts d’exploitation, les coûts de liquidité et le coût du risque (non remboursement si défaillance du client),

c. et on pourrait ajouter sur les activités de marché :

i. les « mark up » clientèle (différence entre le prix fait eu client et le prix interbancaire de couverture), qui doivent couvrir aussi un coût d’exploitation, de liquidité et un risque de contrepartie,

ii. les gains sur écart de cotation entre le bid et offer (prix d’achat et prix de vente d’un produit coté), soit quelques points de base appliqués à un volume de transactions,

iii. les gains sur opérations d’arbitrage entre marchés (par exemple entre Francfort et Paris), entre instruments, entre échéances (spreads de taux par exemple),

iv. enfin des gains sur positions plus spéculatives, basés sur des intuitions, sur des paris, sur le flair du trader, dans une limite normalement surveillée au quotidien.

Si une banque a gagné beaucoup d’argent, c’est intéressant de savoir si elle l’a fait par un effet volume ou un effet prix et surtout si les risques ont finalement été surévalués, gonflant les marges clientèle a priori (le coût du risque ayant été finalement moins élevé que prévu lors de la cotation au client), soit parce que les clients n’ont pas atteint le niveau de défaillance anticipé car la situation économique s’est améliorée, soit parce que l’estimation du risque était trop prudente. On pourrait peut-être imaginer alors un système de « bonus » sur taux rétrocédé a posteriori aux clients si leur risque de contrepartie s’est amélioré, de même que la situation inverse pourrait aussi se produire. En somme une sorte « d’appel de marge clientèle » rétablissant un équilibre, une justice de prix rétablie a posteriori. L’idée peut paraître saugrenue, mais mériterait d’être creusée. Elle ne peut fonctionner que sur une référence cotée du risque client (CDS ou typologie de clientèle) et sur des notations transparente, encore des agences de notation, réputées fiables.

3- Enfin, une observation macroéconomique de l’évolution comparée des profits des banques et des entreprises non financières montre que les profits des établissements financiers sont caractérisés par des ROE (Return on Equity) de 25-30% de 40% voire plus dans leurs activités de marché[2], comparé à 15-20% dans les firmes industrielles. La part de profit dans les banques est passée de 10% du total des profits des entreprises françaises en 1980 à 41% en 2007 alors que le secteur financier ne représente que 5% de l’emploi salarié et 16% de la valeur ajoutée. Le secteur financier aurait-il vampirisé la création de richesse au détriment de l’économie réelle ?

Ce livre ouvre donc un débat intéressant, qui touche au modèle de société global dans la mondialisation, à la financiarisation de l’économie, aux limites moralement acceptables de certains excès, plus qu’il ne répond simplement à la question du procès en sorcellerie de la profession bancaire.


[1] Voir à ce sujet mon article publié le 2 octobre 2008 « Pour comprendre la crise financière », qui décrivait tous les points repris par Georges Pauget avec plus de détails dans sons livre.

[2] André Orléan, De l’euphorie à la panique penser la crise financière

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