Eric Toussaint: cette crise pourrait être l'occasion de rompre avec le modèle productiviste

Éric Toussaint, président du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde de Belgique (CADTM), conteste le choix fait, à l'automne 2008, de sauver les banques et les assurances sur fonds publics, alourdissant ainsi la dette publique des Etats et la charge de celle-ci.
Entretien avec Eric Toussaint © contretempsweb2
Entretien avec Eric Toussaint © contretempsweb2

Éric Toussaint, président du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde de Belgique (CADTM), conteste le choix fait, à l'automne 2008, de sauver les banques et les assurances sur fonds publics, alourdissant ainsi la dette publique des Etats et la charge de celle-ci.

"Comment sont financées actuellement les opérations de sauvetage qui sont en cours en Amérique du Nord et en Europe ? L’Etat apporte de l’argent frais aux banques et aux assurances au bord de la faillite, soit sous forme de recapitalisation soit sous forme d’achat des actifs toxiques des entreprises concernées. Que font les banques et les assurances avec cet argent frais ? Essentiellement, elles achètent des actifs sûrs pour remplacer des actifs toxiques dans leur bilan. Quels sont les actifs les plus sûrs en ce moment ? Les titres de la dette publique émis par les Etats des pays les plus industrialisés (bons du Trésor des Etats-Unis, de l’Allemagne, de la France, de la Belgique…)."

 

La crise, explique-t-il va diminuer largement les ressources publique, et les dépenses augmentant, la tentation sera grande de vouloir réduire les dépenses sociales jugées non productives. Il rejoint ainsi la vision de Naomi Klein sur les dirigeants s'accomodant de la catastrophe, car celle-ci leur permet de faire passer un message qui serait inaudible sinon.

 

Au lieu de cela, il explique que le crédit aurait pu être refinancé en ponctionnant le patrimoine des grands actionnaires des banques et en choisissant autrement les postes de dépense. Il aurait pu, là aussi, servit de catalyseur à une prise de conscience que le modèle productiviste avait épuisé ses charmes et changer de paradigme.

 

"On peut parfaitement sauver l’épargne des citoyens et le système de crédit d’une autre manière. On peut assurer la protection de l’épargne de la population grâce à la mise sous statut public des entreprises de crédit et des assurances au bord de la faillite. En d’autres mots, il s’agit de les étatiser ou de les nationaliser. Cela signifie que l’Etat qui en devient propriétaire assure la responsabilité de leur gestion. Afin d’éviter que le coût de cette opération retombe sur l’écrasante majorité de la population qui n’a aucune responsabilité dans la crise, les pouvoirs publics doivent faire payer ceux qui sont à l’origine de celle-ci. Il suffit de récupérer le coût du sauvetage des entreprises concernées en prélevant un montant égal sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs. Evidemment, cela implique de prendre en compte l’ensemble de ces patrimoines et pas seulement la partie issue des sociétés financières en faillite.

L’Etat doit également entamer des poursuites légales contre les actionnaires et les administrateurs responsables du désastre financier, afin d’obtenir à la fois des réparations financières (qui vont au-delà du coût immédiat du sauvetage) et des condamnations à des peines de prison si la culpabilité est démontrée. Il faut aussi prélever un impôt de crise sur le grand capital afin de financer un fonds de solidarité pour les victimes de la crise (notamment les chômeurs) et pour créer de l’emploi dans des secteurs utiles pour la société.

De nombreuses mesures complémentaires sont nécessaires : ouverture des livres de compte des entreprises avec droit de regard des organisations syndicales, levée du secret bancaire, interdiction des paradis fiscaux en commençant par l’interdiction faite aux entreprises d’avoir quelque transaction ou actif que ce soit avec ou dans un paradis fiscal, taxe progressive sur les transactions en devise et sur les produits dérivés, instauration du contrôle sur les mouvements de capitaux et sur les changes, arrêt net de toute nouvelle mesure de déréglementation/libéralisation des marchés et des services publics, retour à des services publics de qualité… L’aggravation de la crise remettra à l’ordre du jour la question du transfert de secteurs industriels et des services privés vers le secteur public, de même que la question de la mise en œuvre de vastes plans pour la création d’emplois."

 

Voir son texte http://www.cadtm.org/spip.php?article3845

 

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