Plaidoyer pour la main invisible

Quelques évènements récents ont suscité un retour en force des positions sur l’incapacité supposée des marchés à se réguler par eux même. Que n’a-t-on pas entendu ces derniers jours sur l’incapacité de la main invisible et sur la nécessité de réguler et d’ « intervenir ».

Quelques évènements récents ont suscité un retour en force des positions sur l’incapacité supposée des marchés à se réguler par eux même. Que n’a-t-on pas entendu ces derniers jours sur l’incapacité de la main invisible et sur la nécessité de réguler et d’ « intervenir ».

 

Pourtant la crise bancaire qui sévit actuellement est pour nous la preuve tangible de la force du marché et de sa capacité intrinsèque à se « réguler ». Des montagnes de papier ont été émises sans avoir aucune contrepartie dans le monde réel. L’afflux de monnaie a généré plusieurs bulles successives, internet, énergie, matières premières et, bien sûr, immobilière ( 75% du patrimoine dans un pays comme la France). Jamais le pouvoir d’achat exprimé en m2 n’a été aussi faible depuis des décennies. La raison essentielle de cette situation tient aux politiques des banques centrales qui ont faussé le jeux « normal » du marché en suscitant des taux d’intérêts anormalement bas. Aujourd’hui la monnaie excédentaire disparaît et logiquement on assiste à une remonté des taux d’intérêts et à une baisse des prix immobiliers. La théorie quantitative de la monnaie, pour ancienne qu’elle soit reçoit, de substantielles confirmations ces dernières semaines. A notre sens le krach bancaire n’est pas le signe d’un défaut d’autorégulation des marchés mais bien au contraire de leur bon fonctionnement, malgré toutes les tentatives pour en fausser le jeu, « you can game the system, you can’t break it ». Le prix à payer pour ces errements pouvait passer par la mise en faillite de la profession, les choix politiques qui ont été fait feront peser le poids de cette catastrophe sur tout un chacun et en particulier les plus démunis et ce de la façon la plus classique qui soit, par l’inflation. La garantie des comptes sans limitation de montant est un exemple patent, le smicard verra la monnaie qu’on lui paye en salaire être dévaluée d’un montant proportionnel à l’émission à laquelle les banques centrales et les Etats vont devoir recourir pour garantir les comptes de Total, de Suez, de Pinault, et de Bouygues ….

Les experts stipandiés qui feignent la surprise et plaident pour la reprise en « main » du marché et sa « régulation » sont, à notre sens, dans la situation des arroseurs arrosés. Tant que le système mis en place avec la fin de Bretton Woods et la pseudo « libéralisation » du secteur bancaire pesait sur les salaires des classes moyennes et des ouvriers, pas de problème, tant que l’organisation de l’émission monétaire permettait aux sociétés financières de grossir sans frein et d’accumuler une part croissante du PIB sans rien produire de bien nouveau (les premiers contrats à terme datent de la Grèce antique, la « révolution » financière et les supposées innovations ont un bien long passé), pas de problème, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aujourd’hui le système bancaire est en faillite, assis qu’il est sur une montagne de papier sans valeur, on entend les mêmes que les licenciements dans l’acier et l’automobile laissaient de marbre entrer sur le sentier de la guerre en exigeant une intervention de l’Etat, quelle tartufferie !

 

Si l’on met de côté la face cachée de l’iceberg, à savoir la sociologie de la main invisible, l’agrégation des mécaniques économiques en un terme générique est pratique et permet une référence simple aux règles que l’analyse économique est parvenue péniblement à identifier au cours des siècles (l’offre et la demande, l’asymétrie d’information, les effets marginalistes ….). Le marché pour résumer, c’est là où se fixe le prix. Et le prix c’est ce que notre système économique assigne à tout bien qui fait l’objet de marchandisation et il se paye en monnaie pas par troc. Taxer le marché d’inefficacité lorsqu’il « price » à 0, c’est irrationnel. On doit noter que l’impossibilité de prévisions « solides » tient à notre sens à deux obstacles, d’une part l’économie et la sociologie sont toutes deux dans l’enfance de l’art et d’autre part, comme le souligne Von Mises, les acteurs modifient leur comportement à chaque évolution du marché et dans un sens qu’il est presque impossible de prédire absolument puisqu’à tout moment plusieurs choix crédibles sont possibles. Autrement dit aucun prix n’est fixé, le juste prix « chrétien » n’existe pas en dehors de la volonté sociale et politique de le fixer et donc d’influer sur le marché.

 

Nous ne repoussons en aucun cas le principe d’une intervention fondée sur une volonté collective pour éviter tel ou tel effet (quelqu’il soit) du fonctionnement du marché. Au contraire les sociétés humaines ont à notre sens le droit absolu de s’organiser comme elle le veulent, les règles économiques n’ont aucune vocation à guider vers l’établissement de règles sociales optimales contrairement à ce que ces mêmes tartuffes répétent à l’envie. Ce sont les membres de la société qui doivent choisir la façon de vivre et de s’organiser qui leur convient le mieux. Simplement, fixer par exemple une rémunération minimum trop forte par rapport au marché suscite en réaction un marché du travail au noir. C’est tout, maintenant, si l’on considère cet effet de bord de l’interventionisme, est-ce suffisant pour remettre en cause la volonté politique de fixer le prix du travail, pas nécessairement ! Le fonctionnement du marché n’a tout simplement aucun rapport avec notre morale et avec ce que nous pouvons considérer comme tolérable, il ne faut pas se cacher derrière un petit doigt économique du genre le marché ne « s’autorégule pas » cher à de nombreux économistes réformistes. il faut être courageux et dire que pour des raisons politiques, personnelles, humaines nous n’admettons pas que tel ou tel chose se produise et que nous sommes prêt à payer le prix pour ça. Lorsque la pluie tombe, personne ne pense à dire que le climat fonctionne bien mal on prend un parapluie et l’on fait en sorte de ne pas être mouillé.

 

A notre sens, il est en revanche dangereux d’ignorer complètement les lois de l’économie dans le fonctionnement des organisations sociales que l’on établit, ce qui se produit aujourd’hui le souligne crûment et c’est avec amusement que l’on voit ceux qui prétendaient à tort que leur politique était « économiquement meilleure » se répandre en palinodies de toutes sortes . Il en va de l’ingénierie sociale comme de la construction d’une maison on peut presque tout choisir (communisme, capitalisme d’Etat, anarcho syndicalisme, corporatisme fédoal …). En revanche chercher à s’abstraire des lois de la gravité c’est dangereux et surtout c’est inutile parce que les vrais problèmes ne sont jamais là. Il eut été plus « économique » et honnête de faire payer aux français un impôt direct dont le montant aurait été intégralement affecté au bien être du personnel de la finance, notre nouvelle aristocratie. Nous osons dire plus économique parce qu’au moins il n’y aurait pas eu de bulle du crédit et plus honnête car au moins comme les cers du moyen âge, nous saurions officiellement par la loi pour qui nous suons sang et eau !

 

La critique sociale est à nos yeux parfaitement légitime mais il faut avoir le courage de ne pas incriminer les outils qui sont très utiles et, au contraire, s’attaquer directement à ceux qui font mine de les mettre en œuvre en suivant en réalité un agenda politique et social. C’est pour cela que nous défendrons avec énergie les outils de la théorie économique au moins jusqu’à Schumpeter et Keynes (avec de sérieuses réserves pour ce dernier, nous y reviendrons un autre jour en détail avec la révérence qui convient lorsque l’on parle de Lord Keynes). En revanche il faut se défier des discours fondés sur l’utilisation de tel ou tel outil pour justifier une organisation sociale qui serait plus adaptée qu’une autre. Chez Schumpeter il n’y a pas une ligne sur ce que « devrait » être une société, dans Capitalisme et Socialisme, son ouvrage le plus politique, il se borne d’ailleurs à tracer les perspectives des évolutions à venir de l’économie corporative, celle dans laquelle nous vivons et qui a pris le nom de néo-libéralisme (l’essentiel est bien sûr dans le néo). Chez Keynes, pas plus de prise de positions sociales au sens large, en praticien éclairé il ne veut rien révolutionner de la société de son temps, il donne des recettes pour faire fonctionner l’économie au jour le jour un peu mieux et un peu plus équitablement. Même chez Ludvig Von Mises pourtant obsédé par l’émergence d’etats totalitaires et omnipotents, le prima absolu donné à la volonté individuelle éclairée ou non suggère implicitement que tout est possible. D’ailleurs Von Mises ne critique pas les objectifs sociaux du socialisme mais souligne son incapacité à créer une économie planifiée qui soit aussi performante à satisfaire les individus en raison des problèmes liés à la fixation du prix en l’absence de marché. Autrement dit, même chez le plus anti-socialiste des auteurs possible, la critique est d’abord technique et s’appuie sur des arguments scientifiques, ce que Mises critique ce n’est pas de souhaiter un monde meilleur pour le plus grand nombre possible, il est lui-même un humaniste et un idéaliste, c’est le chemin suivi qui à ses yeux est dangereux en raison de contraintes économiques. Nous en profitons d’ailleurs pour souligner au passage que la planification soviétique est morte précisément des contradictions internes qu’il avait souligné concernant la difficulté d’établir un prix sans marché, c’est la raison pour laquelle elle a sombré dans l’économie de la queue et du marché noir. A tel point qu’à la fin des années 70, les grands combinats échangeaient directement entre eux sans respecter le plan et recourraient aux services de courtiers en transport et en biens. Chassez le marché il reviendra au galops. Sans revenir sur l’histoire économique du soviétisme qui est passionnante à plus d’un titre il convient de souligner que jamais l’objectif de rénovation sociale et d’équité sousjacent n’a été vraiment critiqué par qui que ce soit de simplement honnête, Karl Popper, grand libéral au sens politique devant l’éternel, tresse des couronnes de lauriers au Marxisme pour ses objectifs d’émancipation et d’humanisme, pour sa sociologie aussi. La critique de Popper est d’ordre épistémologique, selon lui l’historicisme marxien contient en germe les éléments d’une autre oppression.

Sur le terrain économique, il se trouve que les solutions retenues assez tardivement par Staline, nationalisation totale et planification centralisée à l’extrême, étaient probablement impraticables du point de l’avancement de la science et de la technique économique du moment. Aujourd’hui nous pensons que l’avancement de la technologie informatique et la création de places de marché informatisées faciliteraient certainement beaucoup l’instauration d’une seconde tentative de socialisme qui serait plus capable de fonctionner en suivant les règles du marché, à savoir être capable d’offrir des débouchés satisfaisants et soutenables au désir individuel et par la même à la liberté de chacun.

 

 

La science économique n’a rien à voir avec la « justice » et notre capacité à changer tel ou tel type d’organisation, il ne s’agit pas d’une science morale. Il ne faut pas tomber dans le piège idéologique de Friedman et des pseudo-économistes qui lui ont emboîté le pas. C’est prendre au sérieux le sophisme suivant : « je connais le meilleur système d’optimisation économique (affirmation douteuse s’agissant d’une science laquelle est nécessairement sujette à l’infirmation de telle ou telle partie de son corps théorique comme toute science digne de ce nom), il suppose une organisation sociale précise (la free market society), et de fait il faut adopter cette dernière ». Pour combattre ce sophisme il faut souligner que le fait scientifique doit nécessairement impliquer le doute et donc la modération et plus important encore que l’assertion suivant laquelle un type de société serait nécessairement associé à une théorie idéale peut être définie comme totalitaire puisque par définition elle rétrécit le champs des possibles et suppose, comme son antithèse marxiste, un horizon social et organisationnel clairement défini, de quel droit ? Il n’y a tout simplement presque aucune relation irréfragable entre les règles économiques identifiables et les ensembles sociaux auxquels on les applique. Le spectacle lamentable des chicago’s boys en mission au Chili pour répandre la religion révélée suffit à le signaler, le « respect » de l’orthodoxie n’a aucun sens particulier en matière politique et c’est là tout le problème, notre monde est avant tout social et politique.

 

L’économie dont on parle tout les jours dans la presse est un objet politique et social qui n’a qu’un rapport rhétorique assez lointain avec la discipline elle-même (l’emploi d’un vocabulaire commun est assez trompeur), il ne faut pas se laisser abuser par les amalgames. Touati, Cohen, Baverez et d’autres ne soutiennent pas un discours économique, ils défendent un ordre social. L’économie du MEDEF est un objet religieux qui a plus à voir avec une volonté de ré-enchanter le monde (au sens Weberien) qu’autre chose, c’est intellectuellement désolant et contraire au sens même d’une démarche scientifique.

 

Les objectifs poursuivis nous appartiennent en propre à tout moment et en tout lieu, les outils économiques comme ceux de la physique ou de la sociologie et des mathématiques sont là pour nous aider à comprendre et peut être à construire un réel que nous souhaitons, rien de plus et rien de moins. Il est inutile et dangereux de s’attaquer à la main invisible même si nous en convenons, il s’agit d’un outil qui sera peut être remplacé un jour prochain. Il faut s’attaquer directement ceux qui se cachent derrière elle. Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre !

 

Bien à vous Salluste.

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