Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication

Monsieur le ministre de la Culture et de la Communication,Je vous écris en tant que simple citoyen cette lettre ouverte pour vous demander de réfléchir profondément aux conséquences de la loi Hadopi que vous allez faire voter à l'assemblée en septembre,
Monsieur le ministre de la Culture et de la Communication,
Je vous écris en tant que simple citoyen cette lettre ouverte pour vous demander de réfléchir profondément aux conséquences de la loi Hadopi que vous allez faire voter à l'assemblée en septembre, après les déboires rencontrés par votre prédécesseur. Je suis persuadé que vous marqueriez l'Histoire en renonçant à ce projet de loi et en réussissant à convaincre le Président de la République de changer radicalement de cap en matière de politique pour l'internet.
Je ne vais pas reprendre tous les arguments qui ont été donnés contre cette loi, vous devez les connaître. La loi Hadopi a pour but, dit-on, de protéger la création artistique. Mais tout le monde sait qu'elle n'a pour fonction que de tenter de protéger, par la répression, les grandes maisons d'édition contre les changements de comportement des consommateurs. Tout le monde sait aussi que l'échec de cette loi est inscrite en elle, parce qu'on ne s'oppose pas par une loi à une révolution technologique majeure qui impose des changements dans les modes de production des artistes et des auteurs (et donc dans les modes de rémunération de ces derniers). Il est piquant qu'une Présidence à l'idéologie libérale - ou prétendue telle - nie ce fait.
Si cette loi passe, le gouvernement auquel vous appartenez apparaîtra à la fois comme le symbole de la répression absurde et de l'inefficacité.
Il est absurde de punir des individus qui ne font sur le net que partager des contenus numériques. Donner ou partager n'est pas voler. Il est absurde et inefficace de punir au hasard des abonnés qui utilisent des logiciels de partage, ou qui laissent leurs enfants utiliser un outil qui a grandi avec eux et dont ils se servent avec plus de facilité que leurs parents. La loi Hadopi est à l'évidence, une loi rétrograde, qui non seulement n'aura pas plus d'efficacité que les mesures que l'on a pu prendre pour soutenir l'industrie du charbon, mais qui aura en plus contre elle une impopularité quasi unanime, et à juste titre.
Vous êtes un homme de culture et vous connaissez trop bien l'histoire pour ignorer le prix des erreurs politiques. Vous ne pouvez pas ignorer non plus que si un certain nombre de députés UMP sont hostiles à cette loi, c'est parce qu'ils ont conscience qu'une erreur politique majeure est en train d'être commise par le gouvernement qu'ils soutiennent.
Nul ne peut nier que la loi Hadopi est une loi liberticide, qui non seulement s'oppose au libre échange des contenus numériques, mais qui impose un contrôle sur les ordinateurs et donc sur les logiciels eux-mêmes. Or le libre choix des systèmes d'exploitation comme des logiciels est une des conditions fondamentales du développement de l'informatique. En s'opposant à ce droit pour des raisons à la fois mercantiles et illusoires, le Président de la République s'engage aveuglément à rencontrer une force d'opposition qui dépasse largement le cadre du territoire national (comme en témoigne le succès en Suède du Parti Pirate aux dernières élections européennes ainsi que l'écho de ce succès en Europe). Il faut être bien aveugle pour ne pas comprendre que l'Internet représente une liberté fondamentale parce qu'il véhicule des libertés fondamentales. Il faut être enfin bien obstiné pour ne pas avoir compris que le Conseil Constitutionnel a donné contre la loi Hadopi un avertissement sans précédent, comme jamais il ne l'avait fait pour aucun texte avant celui-ci.
Monsieur Mitterrand, n'entrez pas dans l'Histoire comme le ministre de la culture qui a laissé passer une loi qui méconnait l'objet auquel elle prétend s'appliquer, et qui, en raison de la répression qu'elle préconise, apparaît comme le symbole de l'ignorance et de l'arbitraire. Vous pouvez encore empêcher ça, et vous devriez pouvoir convaincre le chef de l'Etat de renoncer à une loi qui, certes, est réclamée par tous les conservateurs du petit monde de la chanson, de quelques artistes bobos-nantis jusqu'aux PDG des maisons de disques, mais qui interdira à jamais à toute la jeunesse et à tous les esprits éclairés de ce pays de soutenir Nicolas Sarkozy. Car quel citoyen peut raisonnablement considérer qu'un internaute qui télécharge "illégalement" une oeuvre est un voleur? Comment ne pas sourire lorsqu'on entend de concert Patrick Bruel et le Président de la République, mettre sur le même plan le vol de pains dans une boulangerie et le piratage des oeuvres numériques? Ignorent-ils que l'on peut multiplier indéfiniment la même oeuvre numérique sans aucun travail ni aucun effort et sans presque aucun coût, à la différence de la multiplication des pains? Je ne doute pas qu'avec les qualités que tout le monde vous reconnaît, vous saurez mieux inspirer la réflexion de notre Président que n'a su le faire Patrick Bruel.
Pour finir, j'avoue que je n'arrive pas à comprendre comment on peut à ce point ignorer le vote des internautes dans un pays démocratique, puisque la France n'est pas la Chine. On pourrait se demander si la loi Hadopi ne s'inspire pas de cette dernière, mais je préfère penser qu'elle est le produit de l'ignorance et oublier cette supposition outrée.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le ministre, l'expression de mes sentiments les plus respectueux, en espérant que ma lettre ouverte que je publie sur Mediapart, ne restera pas sans réponse.
Joseph Vidal-Rosset

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